« On ne meurt qu’une fois, dit-on. On se trompe. Je suis mort plusieurs fois. En Indochine, en Afghanistan, au Liban, et très naturellement à Paris. Deux fois, ma fin a été annoncée. Trois fois, je l’ai vue arriver, si près, à la toucher, que je comptais en secondes le temps qui me restait. L’ombre a passé son chemin.. »
C’est par ces mots que Jean-François Deniau avait commencé le premier tome de ses mémoires : « Les temps aventureux ». Il évoquait ensuite ce rêve qu’il avait formé de « créer une association sans président ni trésorier, sans inscription ni parrainage, dont les membres sauraient seulement qu’ils sont membres sans besoin de l’écrire ou de le dire : parce qu’ils sont là. Alors qu’ils ne devraient plus être là. Elle s’appellerait le « Cercle Chabert », du nom du colonel du roman de Balzac. » Jean-François Deniau est finalement mort le mercredi 24 janvier, à 78 ans, à l’issue de ses 7 vies, de l’ablation d’un poumon et d’un triple pontage coronarien. Ce risque-tout, politique, ancien ministre, diplomate, écrivain, navigateur, aventurier, négociateur du traité de Rome au cabinet de Maurice Faure, nous quitte peu de temps avant que l’Europe célèbre le cinquantenaire de ce traité.
La première fois que je l’ai rencontré, c’était en 1993, dans le salon d’honneur des Invalides, le jour où mon ami Jean-Pierre Mazery, mon prédécesseur à la présidence de l’association des auditeurs de l’IHEDN et le ministre de la Défense, François Léotard, lui remettait le prix Vauban pour l’ensemble de son œuvre. Quelques jours après mon élection à la présidence de cette association, au début de l’année 1998, j’ai eu la surprise et l’honneur d’être invité à l’Hôtel de Brienne pour la remise par Alain Richard, le nouveau ministre de la Défense, de sa Grand Croix de la Légion d’honneur. Nous étions peu nombreux dans le petit salon qui jouxte le bureau du ministre. Au milieu des principaux chefs militaires, Jean-François Deniau était en famille. Lui « qui haïssait les hypocrites et les empaillés, les pédants et les solennels », se sentait là parmi les siens.
Quelques mois plus tard, je remettais le prix Vauban au « Musée du Service de santé du Val de Grâce ». Pour rien au monde il n’aurait manqué cette réception. Je le revois devant moi, pendant mon discours. Par sa présence, il exprimait sa reconnaissance à ces médecins militaires et ne pouvait pas, sans doute, ne pas penser à ce qui c’était passé le soir de son élection à l’Académie française. Accompagné de Bertrand Poirot-Delpech, qui portait son sac, il était arrivé tard au Val de Grâce, après le dîner, pour être opéré le lendemain.
L’année suivante, alors que nous ne l’attendions pas, compte tenu de son état de santé, il est arrivé dans le salon d’honneur des Invalides, lentement, appuyé sur sa canne. Je remettais ce jour là, avec le chef d’état-major de l’armée de terre, le général Crenn, le prix Vauban au colonel Emmanuel de Richoufftz, pour son livre : « Pour qui meurt-on ? »
Enfin, je me souviens que le jour où l’amiral Lefebvre, chef d’état-major de la marine, a quitté ses fonctions, Jean-François Deniau était assis devant une de ces magnifiques fenêtres qui donnent sur la Place de la Concorde. Les invités attendaient leur tour pour saluer l’homme aux 7 vies et écouter cet extraordinaire conteur parler de la mer et de ses aventures.
Bertrand Poirot-Delpech avait écrit « qu’il faudrait un terme encore plus noble que le courage pour cerner la force d’âme que Deniau a dû opposer, des années durant, au harcèlement des maladies et des traitements qu’elles appelaient ».

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