Quand j’ai épousé la sœur de Jacques, en 1966, je connaissais la famille Bouzerand depuis une douzaine d’années. A Cahors, tout le monde connaissait Léon Bouzerand que l’on appelait Toto. Sous le titre « Le Doisneau de Cahors », j’ai évoqué dans ce blog, le 26 novembre 2005, l’œuvre inestimable que Léon Bouzerand a laissée et la personnalité de cet homme attachant qui avait un style photographique et un sens inné de l’observation des situations, des lumières et des rencontres qu’il faisait. C’est dans la rue, au marché, à la terrasse des cafés que Léon Bouzerand saisissait des instants, des attitudes, qui, si on les observe attentivement, racontent des histoires. Ces photos expriment un art de vivre aujourd’hui disparu.

Photo Léon Bouzerand

Photo Léon Bouzerand

La vie avait alors un rythme que le Rolleiflex de Léon Bouzerand restitue admirablement et fidèlement. Il y avait chez ce grand photographe, une tendresse, un humour et souvent une taquinerie qui faisaient de cet homme, un des hommes les plus aimés de la capitale du Quercy. Jean-Louis Marre et Jean-Louis Nespoulous ont eu l’heureuse initiative d’éditer, avec la collaboration de Jacques Bouzerand, un certain nombre d’ouvrages qui regroupent, par thèmes, une partie du fond photographique (« L’association Vitesse limitée », 199 rue du Docteur Ségala à Cahors 46000.)

Jacques était né le 16 décembre 1939 à Cahors. Il a fait ses études au lycée Gambetta. Excellent élève, il les a poursuivies à Paris, au lycée Henri-IV, en hypokhâgne et khâgne, puis à la Sorbonne en littératures française et allemande. A l’Ecole pratique des Hautes études (Séminaire de sémiologie), il a été l’élève de Roland Barthes. En 1963, il s’inscrit pendant une année au cycle de préfiguration du Centre d’études littéraires et scientifiques appliquées, le CELSA. Un stage au journal Le Monde, dont il gardait un souvenir très fort, finit de le convaincre. Il sera journaliste. Licencié ès lettres modernes, docteur en sociologie, il décide alors de faire son service national dans la Coopération. Au Sénégal, pendant trois ans, il enseigne le français à l’Ecole nationale des cadres ruraux et prépare sa thèse sur « La presse à Dakar, sa diffusion, son public » qu’il soutient en 1967.

1966 - Jacques, le jour de nos fiançailles

1966 – Jacques, le jour de nos fiançailles

Jacques et le journalisme.

De retour en France, en octobre 1967, Jacques Bouzerand entame, à L’Aurore, une carrière de journaliste chargé des questions d’éducation et de l’université. En « Mai 68 », il est au cœur de l’actualité. Avec sa consœur, Danièle Granet, il fonde l’Association des journalistes universitaires qu’il présida en 1971. Immergé dans les questions d’éducation, il écrit, en collaboration avec deux autres journalistes et l’AJU, deux ouvrages : « Votre enfant au collège et au lycée » et « Les Partis devant l’école ».

En 1972, il quitte L’Aurore pour participer à la création du Point que dirige Claude Imbert. Dans ce nouvel hebdomadaire, il est tout d’abord chargé des sujets de société et d’éducation sous la direction de Jacques Duquesne. Il occupait cette fonction, en 1975, quand, par un extraordinaire concours de circonstances, il apporte un scoop à son hebdomadaire qui occupe une place particulière dans sa carrière. Le jury du Goncourt était sur le point d’attribuer le prix à Emile Ajar pour son roman La Vie devant soi. Dans le Lot, un ami de Jacques reconnait, sur une photo, Paul Pavlovitch, l’auteur qui se cache derrière le pseudonyme d’Emile Ajar. Sans connaitre l’accord secret conclu entre Romain Gary et Paul Pavlovitch, Jacques Bouzerand réussit à interviewer Paul Pavlovitch sans révéler l’identité de celui-ci. Cette interview fera grand bruit.

De 1976 à 1988, en qualité de rédacteur en chef-adjoint, il est responsable des pages du Point Confidentiel et de la politique intérieure auprès d’André Chambraud et de Michèle Cotta.

1970, sur les Planches à Deauville avec sa maman, Jérôme et Laure, mes enfants

1970, sur les Planches à Deauville avec sa maman, Jérôme et Laure, mes enfants

Jacques Bouzerand s’occupait de politique étrangère, avec Michel Colomès, quant, au printemps de l’année 1986, il me confia un jour qu’il avait posé sa candidature à la 39e session de l’Institut des hautes études de la défense nationale (IHEDN) que nous suivrons ensemble avec beaucoup d’intérêt et de plaisir. Après cette session, Jacques prit en charge le secteur Culture-Civilisation (arts, livres, cinéma…) sous la direction de Denis Jeambar et de Marie-Françoise Leclère.

En octobre 1992, Georges-Marc Benamou, directeur de la publication de l’hebdomadaire Globe-Hebdo propose à Jacques Bouzerand le poste de rédacteur en chef qui ne se refuse pas. L’expérience sera de courte durée. En mars 1993, Michel Roussin, nommé ministre de la Coopération, propose à Jacques de rejoindre son cabinet en qualité de conseiller technique.

Jacques Bouzerand était membre honoraire de l’Association des journalistes parlementaires, de l’Association de la presse diplomatique.

1987 - Avec Jacques, entre Vancouver et la Colombie-Britannique

1987 – Avec Jacques, entre Vancouver et la Colombie-Britannique

Jacques et la télévision.

En mai 1994, l’opportunité lui est offerte de participer, avec Jean-Marie Cavada, à la création de la Cinquième, une nouvelle chaîne de télévision, dont il sera le directeur de la communication. Après le départ de Jean-Marie Cavada, en 1997, il est confirmé dans ces fonctions, puis conjointement dans celles de directeur de cabinet de la Sept-Arte (Arte-France), par Jérôme Clément, président des deux chaînes, de 1997 à 2000).

Quand La Cinquième devient France 5 et entre dans le groupe France-Télévision, Jacques Bouzerand conserve ses fonctions de directeur de la communication auprès du directeur-général Jean-Pierre Cottet. A partir de 2002, Jacques, passionné d’art contemporain, se consacre à la création de documentaires pour la télévision et à l’écriture de livres et d’articles pour diverses publications sur ce sujet.

Jacques et l’art contemporain.

Jacques Bouzerand faisait remonter sa passion pour l’art contemporain à sa première interview, en 1957, à l’âge de 17 ans, d’Ossip Zadkine pour « L’éclectique », le journal de son lycée. A vingt ans, en 1959-1960, avec ses camarades Bernard Bonneville, Bernard Pagès, Dominique Pujol, Dominique Blanc, il avait exposé ses peintures et dessins abstraits au musée de Cahors.

Yves Klein "Au delà du bleu"

Yves Klein
« Au delà du bleu »

Devenu critique d’art contemporain, Jacques a écrit de nombreux articles sur l’art et les artistes dans Le Point Parcours, Femme, Le Figaro Patrimoine, La Lettre de l’Expansion, Capital.fr, le blog « Mon œil sur l’art »… et des préfaces pour des expositions. Parmi les artistes qu’il a interviewés ou auxquels il a consacré des textes figurent : Ossip Zadkine en 1957, Joan Mitchell, Pierre Soulages, César, Bernar Venet, Roy Lichtenstein, Robert Motherwell, Robert Ryman, Ellsworth Kelly, Toshimitsu Imaï, Robert Combas, Fabrice Hyber, Claude Viallat, Jacques Monory, François Morellet, Didier Chamizo, Stéphane Pencréac’h, Rotraut, Georges Moquay, As Mbengue, Luc Rigal, André Nouyrit, Didier Chamizo, Nadia Ghïai-Far, Yaze, Daniel Humair, Pia Myrvold, Tsai Yulong, Simon Wildsmith…

Jacques Bouzerand est aussi l’auteur avec Thierry Spitzer, réalisateur, d’une série télévisée « Place à l’Art contemporain ! », six films de 52 minutes, diffusés en 2003-2004 sur France 5. Il a également écrit un ouvrage sur l’artiste français Yves Klein (1928-1962), Yves Klein, Au-delà du bleu, aux éditions À propos/éditions Michalon (2006).

Une « Carte blanche » lui avait été confiée par la Galerie Gimpel et Müller, rue Guénégaud à Paris, du 14 février au 19 mars 2013. Il avait alors organisé l’exposition de quatre artistes : Jean Rédoulès, André Nouyrit, Alain-Jacques Lévrier-Mussat, Denise Samson-Dissès.

Ces dernières années, Jacques animait des discussions sur plusieurs blogs. Sur « monoeilsurlart » (http://monoeilsurlart.blog4ever.com/), par exemple, il appelait au débat : « Ce blog est celui de la conversation autour de l’Art, des Arts, tous les Arts… Puisqu’il faut bien que quelqu’un se dévoue, j’alimente ce blog de mes réflexions, analyses, coups de cœur ou coups de colère. Qu’il s’agisse des Arts dans les galeries, dans les expositions, à travers les livres ou les émissions de télévision… Mais une conversation cela se fait à plusieurs. Je vous en prie, joignez-vous à ce blog pour parler d’Arts entre nous. Pour discuter les points de vue, apporter des éclairages, proposer des visites d’expositions ou d’ateliers…

Jacques….la famille, les amis.

JBJacques n’était pas seulement un journaliste, un écrivain, un critique d’art, Il était surtout un homme au grand cœur, naturellement bon, fidèle en amitié, très attaché à la famille, loyal en toutes circonstances. Son esprit, comme son humour, faisait l’admiration de ses proches.

Quand, en août 2009, il a perdu son meilleur ami, Bernard Bonneville, son ami de toujours, un frère pour lui, Jacques a écrit un texte magnifique sur leur jeunesse à Cahors, leurs passions, leur amitié ; ils étaient inséparables.

Ce document est précieux car il révèle son imagination précoce, ses premières passions, sa personnalité, les blagues auxquelles il se livrait avec son ami. Aussi espiègles l’un que l’autre, il leur arrivait, les jours de foire, de « poser au sol, blague bien connue, un vieux chapeau arrimé à un fil de pêche, et de le tirer violemment lorsqu’un passant se baissait pour l’attraper ». En rentrant du petit lycée Gambetta, les deux amis parlaient  des étoiles, des soucoupes volantes, des civilisations lointaines, de l’Afrique, de l’Asie…

No sport, il n’avait aucune disposition. Le passage  chez les louveteaux fut de courte durée. Ce qui le passionnait, c’était  l’archéologie. « A Cahors, dès qu’un chantier s’ouvrait et que les ouvriers  creusaient les fondations d’une maison, nous étions les premiers à aller y fouiner. La maison Henras, à côté de la Poste ; la Banque populaire, rue Wilson et à la place de l’ancien café de Bordeaux;  le groupe scolaire de l’Arc de Diane ; la maison des Bonneville près de l’Abattoir… Nous ramenions jour après jour, dès l’école finie, des tessons de poteries gallo-romaines que nous allions comparer, le jeudi à celles qu’engrangeait à la Bibliothèque Municipale sur des tables cirées le bibliothécaire, M. Calmon, conservateur du musée. »

Adolescent, Jacques s’intéressait beaucoup plus à l’histoire locale, à la politique, au cinéma, à la peinture, qu’au rugby, pourtant si populaire à Cahors, mais qui ne lui procurait aucun plaisir. Picasso , Matisse, Lurçat…c’était autre chose !

Jacques et Lazare, son petit-fils, le 24 décembre, quelques heures avant son décès

Jacques et Lazare, son petit-fils, le 24 décembre, quelques heures avant son décès

Fidèle en amitié, Jacques l’a été durant toute son existence. Les messages que je reçois de nos camarades de promotion à l’IHEDN font tous état de son humilité, de sa douceur, de sa discrétion, de sa grande culture et de son sens de l’amitié. Il en est de même sur les réseaux sociaux, depuis l’annonce de son décès. Son confrère, Gérard Bardy, écrivait ce matin sur Facebook : «  Quelle tristesse ! Jacques va rester pour nous l’homme et le journaliste qu’il fut toute sa vie : cultivé, élégant, mesuré, curieux et ouvert sur les autres, fondamentalement bon, d’une rigueur professionnelle sans entorse. Il fut mon confrère mais peut-être plus encore mon camarade à l’IHEDN.

Bon fils, bon frère, bon père et grand-père, bon époux, Jacques était très attaché à sa famille. Il avait commencé, heureusement, à rassembler ses souvenirs, ses recherches sur la famille Bouzerand et, du côté de sa maman, sur ses grands-parents Maratuech.

Jacques va beaucoup manquer à Annette, son épouse, à Marianne, sa fille, à Dany, sa sœur, à sa tante, Madame Fau, et à ses très nombreux amis.

« Ces femmes », comme il les appelait, l’ont accompagné jusqu’à son dernier souffle.

De temps en temps, je venais lui faire la gazette, par téléphone ou au pied de son lit. Je commentais l’actualité. Son visage s’animait, ses yeux pétillaient. Il oubliait un instant son état. Il y avait tout d’un coup en lui, un peu de Cyrano de Bergerac. Il reprenait ses combats contre l’hypocrisie, la pensée unique, le mensonge, les compromis, les préjugés, les lâchetés !…

Comme Jacques Bouzerand en avait exprimé la volonté, ses cendres reposeront au cimetière de Cahors, dans le caveau familial, aux côtés de ses parents et de notre fils Jérôme.

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