En 1954, le désespoir ne s’exprimait pas au-delà de nos frontières, il rodait à nos portes, dans notre pays. Le 3 janvier 1954, un petit Marc était mort de froid dans la cité des Coquelicots à Neuilly-Plaisance. Révolté par la situation dans laquelle se trouvaient les mal-logés, pendant cet hiver rigoureux, l’Abbé Pierre avait publié dans Le Figaro du 5 janvier une lettre ouverte à Maurice Lemaire, le ministre de la Reconstruction. Dans la nuit du 30 janvier, une femme, expulsée de son logement, avait été retrouvée morte de froid dans la rue à Paris. Le 1er février 1954, à une heure du matin, sur Radio Luxembourg, l’Abbé Pierre lançait un appel qui est longtemps resté dans les mémoires, tant il bouleversa les Français.

L'Abbé Pierre en 1954

L’Abbé Pierre en 1954

Mes amis, au secours…

Une femme vient de mourir gelée, cette nuit à trois heures, sur le trottoir du boulevard Sébastopol, serrant sur elle le papier par lequel, avant-hier, on l’avait expulsée…

Chaque nuit, ils sont plus de 2000 recroquevillés sous le gel, sans toit, sans pain, plus d’un presque nu. Devant l’horreur, les cités d’urgence, ce n’est même plus assez urgent !

Écoutez-moi : en trois heures, deux premiers centres de dépannage viennent de se créer : l’un sous la tente au pied du Panthéon, rue de la Montagne Sainte Geneviève ; l’autre à Courbevoie. Ils regorgent déjà, il faut en ouvrir partout. Il faut que ce soir même, dans toutes les villes de France, dans chaque quartier de Paris, des pancartes s’accrochent sous une lumière dans la nuit, à la porte de lieux où il y ait couvertures, paille, soupe, et où l’on lise sous ce titre CENTRE FRATERNEL DE DEPANNAGE, ces simples mots : « TOI QUI SOUFFRES, QUI QUE TU SOIS, ENTRE, DORS, MANGE, REPREND ESPOIR, ICI ON T’AIME »

La météo annonce un mois de gelées terribles. Tant que dure l’hiver, que ces centres subsistent, devant leurs frères mourant de misère, une seule opinion doit exister entre hommes : la volonté de rendre impossible que cela dure.

Je vous prie, aimons-nous assez tout de suite pour faire cela. Que tant de douleur nous ait rendu cette chose merveilleuse : l’âme commune de la France. Merci !

Chacun de nous peut venir en aide aux « sans-abri ». Il nous faut pour ce soir, et au plus tard pour demain :

  • 5 000 couvertures,
  • 300 grandes tentes américaines,
  • 200 poêles catalytiques

Déposez les vite à l’hôtel Rochester, 92 rue de la Boétie. Rendez-vous des volontaires et des camions pour le ramassage, ce soir à 23 heures, devant la tente de la montagne Sainte Geneviève.

Grâce à vous, aucun homme, aucun gosse ne couchera ce soir sur l’asphalte ou sur les quais de Paris.

Merci !

Mes amis, au secours…

Cette « insurrection de la bonté », pour aider les sans-logis, mobilisa les énergies et les soutiens politiques pour lancer un emprunt destiné à financer la construction de cités d’urgence. Très vite, grâce aux dons, l’Association Emmaüs fut créée. En 1955 dix-sept communautés prirent en charge les familles concernées par le mal-logement.1954

Devant l’émoi et la mobilisation qui suivirent l’appel de l’abbé Pierre, le ministre, Maurice Lemaire, présenta à la commission de la Reconstruction, les mesures énergiques qu’il estimait de son devoir de prendre. Son plan prévoyait la construction de 100 000 logements d’urgence en région parisienne, autant en province, et, à moyen terme, envisageait un concours pour la construction de 500 000 logements, qui devrait permettre d’abaisser le coût unitaire à un million de francs. Il déclara que le jour était proche où nous reverrions dans tous les quartiers des pancartes « à louer ». Eugène Claudius Petit réagit vivement : « Un mouvement de charité, aussi admirable soit-il, ne pourra pas se prolonger si les moyens de financement ne sont pas compris de telle sorte que la construction de logements accompagne, supporte et soit en même temps la récompense d’une politique d’expansion économique. […] Il est inexact que le problème du logement sera résolu dans quatre, cinq ou même dix ans. Je prétends qu’il ne sera pas résolu dans vingt ans. »

Pour faire très vite ce qui n’avait pas encore été fait, les constructions d’urgence devinrent quelques années plus tard….des taudis qui provoquèrent de nouveaux drames !

S’émouvoir, s’indigner, c’est bien, mais ce n’est pas suffisant !

La petite vietnamienne

Kim, la petite vietnamienne

Paul Quilès, l’ancien ministre, rappelait il y a quelques jours, sur son blog, que le 8 juin 1972, il y a 43 ans, la photo de la petite Vietnamienne de 9 ans, Kim Phuc, fuyant le bombardement au napalm d’un avion américain qui l’avait gravement brûlée, avait ému le monde entier. La guerre du Vietnam durera encore 3 ans et fera beaucoup d’autres victimes.

L’image du corps sans vie d’un petit garçon syrien de trois ans gisant sur une plage turque a fait, à l’heure de la mondialisation de l’information, le tour du monde en quelques heures. Une nouvelle fois, un événement, une photo, peuvent-ils avoir une influence sur le cours de l’histoire ? Les gouvernements, français et allemand, en particulier, ont immédiatement compris que les opinions publiques ne supporteraient pas plus longtemps leur indécision dans ce domaine. La Communauté internationale et l’Union européenne, en particulier, se révèlent impuissantes face à ce genre de problèmes.

Un certain nombre de pays du Proche-Orient se décomposent – la Syrie et l’Irak, notamment et nous ne faisons rien ou presque rien. Les pays limitrophes voient arriver des réfugiés en très grand nombre qui représentent souvent, en Jordanie et au Liban notamment, près du quart de leur population. Le risque est grand que ces États soient à leur tour déstabilisés.

Le petit Aylan symbolise le désespoir de familles entières qui fuient les combats, les persécutions, la misère. Cette photo peut-elle changer la donne, les comportements, accélérer les décisions ? En crise depuis 2008, les pays riches sont contraints budgétairement et les opinions publiques craignent de perdre leur identité en accueillant en masse des réfugiés qui ne partagent pas les mêmes valeurs. Il ne suffit pas de rappeler que dans les années 1920, la France, qui ne comptait alors que 37 millions d’habitants, avait accueilli quelque 140 000 Arméniens et à partir de février 1939, plus de 450 000 Républicains espagnols qui fuyaient le régime de Franco. Si des décisions ne sont pas prises dans un très proche avenir, il est probable que l’histoire jugera sévèrement l’attitude égoïste des Européens.

le petit Aylan dans la presse

La mort du petit Aylan, dans la presse

Pour l’instant, les passions se déchaînent. Le philosophe Michel Onfray, invité le 3 septembre de BFMTV, a répondu aux propos de Bernard-Henri Lévy, qui s’indignait de la mort de l’enfant retrouvé mort sur une plage de Turquie. « Il n’a pas honte lui ? Il ferait mieux de rester caché. Franchement, avec ce qu’il advient aujourd’hui, il ferait mieux de rester chez lui […]. Voilà quelqu’un qui a invité à bombarder la Libye. On ne peut plus rien faire avec la Libye, c’est une base extraordinaire pour le terrorisme aujourd’hui. Responsable de rien ? Coupable de rien Bernard-Henri Lévy ? Il vient nous expliquer qu’il faudrait ceci, il faudrait cela […] Il y a un moment où il faut un peu de pudeur […] Tous ces gens qui ont rendu possible cet enfant mort, et Bernard Henri Levy en fait partie […] il est complice […]. Ces gens-là sont des criminels. Leur politique est criminelle ».

L’académicien Jean-Christophe Rufin n’est pas en reste. Il réclame purement et simplement « la fin du bernard-henri-lévisme » ! C’est, écrit-il, Bernard-Henri Lévy « qui a mené le combat médiatique contre Milosevic, qui a convaincu Jacques Chirac d’intervenir au Kosovo, qui a poussé Sarkozy à entrer en guerre en Libye, et qui, ces derniers mois, n’a cessé de recommander une attitude offensive face à Bachar Al-Assad. On ne peut lui en faire le reproche : il est dans son rôle d’intellectuel. Il a fait le choix de lutter toujours et partout pour la liberté et contre la dictature. C’est une attitude respectable. La question est plutôt : pourquoi les politiques lui obéissent-ils ? Pourquoi, malgré les réticences des diplomates et des militaires, malgré les difficultés et les incertitudes, les gouvernants choisissent-ils la voie qu’il leur trace ? Pourquoi une étrange unanimité politique entoure-t-elle ces interventions extérieures, même quand il est clair qu’elles ne peuvent conduire qu’à des catastrophes ? Pourquoi aucune mise en garde n’est-elle audible dès lors que se déclenche la mécanique médiatico-politique de ces guerres prétendument « justes » ? »

Dans le même temps, il y a ceux – nombreux, si l’on n’en croit les sondages – qui sont convaincus que « l’immigration, qu’elle soit contrôlée ou illégale, est un pain béni pour les États musulmans et c’est le malheur des peuples occidentaux. » Ils pensent que « les migrants clandestins sont le cheval de Troie de l’islam pour envahir l’Europe ». Ils se demandent sérieusement :  «  s’ils fuient la misère, comment les boat people financent-ils leur droit de passage, ils sont supposés être totalement démunis. En d’autres termes, qui payent pour eux ? Qui est le maître d’œuvre de ces opérations qui cachent assurément de sombres desseins idéologiques et bellicistes ? Je me demande, écrit Salem Ben Ammar pour Dreuz.info, si nous ne sommes pas en train d’assister à une réédition de la prise de Byzance avec pour cheval de Troie les faux naufragés de la Méditerranée. Conquérants affublés du masque de rescapés ? »

Plus sérieusement, tous ceux qui sont allés à Lampedusa, à Ceuta, à Calais, à Kos ont constaté ce que sont les drames que vivent ces réfugiés qui fuient les dictatures, la guerre et de la misère. Pourquoi les efforts d’information et de mobilisation ne produisent pas plus d’effets que la visite du pape François à Lampedusa il y a déjà deux ans ? La mort d’Aylan, comme celle de Gavroche, dans les Misérables, peut-elle être à la fois le symbole et le fait déclencheur d’une action concertée, réfléchie, et sans arrières pensés électoralistes.Fédérica Mogherini

La Haute représentante de l’UE, Federica Mogherini, a eu des mots assez durs sur les commentaires qui ont accompagné la publication de la photo de l’enfant syrien, mort noyé sur les rivages turcs. « Nous sommes tous choqués par ces images. Cela nous rappelle la réalité des évènements dramatiques, même quand nous ne les voyons pas (…) J’en ai un petit peu marre du fait qu’on demande aux hommes/femmes politiques de donner une réaction émotionnelle. Oui. Nous devons réagir. Mais de manière cohérente et rationnelle. Il ne faut pas simplement être choqué, mais ensuite être responsable, et prendre les décisions qui découlent de ce sentiment. (…) Notre travail (à nous Politiques) n’est pas d’exprimer de la tristesse, ou d’exprimer une minute de silence mais de faire des propositions, d’améliorer le contexte pour prendre des décisions, et ensuite de veiller à ce que ces décisions soient traduites dans les faits. Et ce rapidement ! (…) Dans l’Union européenne, face à cette crise de migrations et des réfugiés, nous n’avons pas beaucoup de raisons d’être fier » a-t-elle remarqué, notant une exception : l’opération lancée contre les trafiquants et migrants, EUNAVFOR Med. « Il est important de souligner que l’UE a pu travailler ici de façon rapidement, de façon efficace, avec un soutien des Etats membres ». C’est la preuve selon elle que « lorsque nous agissons de la sorte, de façon rapide et décidée, nous voyons les résultats (…) Cette crise sans précédent, nous ne pourrons pas y faire face par le biais d’une approche isolée des Etats membres, par une politique intérieure ou extérieure uniquement, il faut que l’Europe agisse vite dans la solidarité et la responsabilité. Chacun commence à comprendre qu’on ne peut plus s’offrir le luxe de pouvoir de reporter les décisions à plus tard. »

La Haute représentante de l’UE ne pouvait être plus claire. Certains dirigeants européens ont du se sentir visés.

Face à l’ampleur de la crise des réfugiés, qu’en France on appelle des migrants, les Européens vont agir. Ils ne peuvent faire autrement après l’émotion suscitée par la photo du petit Syrien mort noyé. Les opinions publiques sont crispées ; l’extrême droite agite les peurs et ne cesse de progresser, mais il faut agir. La Commission européenne fera de nouvelles propositions le 9 septembre devant le Parlement, à Strasbourg. Elle veut un mécanisme permanent de répartition. Le problème, c’est que ce projet nécessite une modification des accords de Dublin, qui règlent en principe la prise en charge des réfugiés dans l’UE. Celle-ci doit être évoquée par les ministres de l’intérieur européens le 14 septembre, à Bruxelles.

S’émouvoir, s’indigner, c’est bien, mais ce n’est pas suffisant ! Gouverner, ce n’est pas, non plus, aller dans le sens du vent…

 

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