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lundi 07 novembre 2005

Le 8 novembre 1998...

Il faisait froid, très froid et humide en ce début du mois de novembre 1998. A Elbeuf, où mon père, Gilbert Desmoulin, résidait depuis qu’il avait pris sa retraite en 1966, l’automne paraissait encore plus triste et précoce. Au mois de mai, quand nous étions allés fêter ses 90 ans, j’avais dit à mon père que je voyais s’affaiblir un peu plus à chacune de mes visites.

- Tu verras l’an 2000. Il faut que tu te fixes cet objectif.

Il me regarda sans parler, en levant difficilement les yeux tant son dos était voûté depuis longtemps Je savais ce qu’il pensait, il me l’avait déjà dit dans les mêmes circonstances, mais ce jour-là il jugea inutile de me faire de la peine. C’était pour moi, et pour Irène, qu’il faisait l’effort de continuer à vivre.

Il ne voyait et n'entendait presque plus. Il ne pouvait plus lire le Monde dont il était depuis la guerre un lecteur assidu et ne pouvait plus écouter ces morceaux de musique classique qui lui avaient procuré tant de joie. La dernière fois que nous l’avions vu, c’était à l’hôpital d’Elbeuf où j’avais exigé, contre sa volonté, qu’il soit hospitalisé quelques jours pour mettre fin à son anorexie et à un début de déshydratation. Furieux, parce que lucide, il ironisait sur la situation :

- Pour constater que j 'ai 37°2 et 14/8 de tension, il était en effet indispensable de me faire hospitaliser A voix tellement basse que je l’entendais à peine, il m’avait dit :

- Je vis le moment le plus difficile de mon existence.

Au moment de partir, il s’était légèrement redressé sur le fauteuil roulant où on l’avait installé et nous avait fait, avec le sourire malicieux et gentil qu’il avait souvent, un petit signe de la main. Le 8 novembre, vers 9h du matin le téléphone nous apprenait ce que nous ne pouvions que craindre depuis quelques jours Papy Gilbert, comme nous l’appelions affectueusement, était décédé dans la nuit.

Le 12 novembre, selon sa volonté, il a été incinéré au crématorium du cimetière de Rouen et ses cendres ont été répandues au pied d’un arbre dans le jardin du souvenir du cimetière d’Elbeuf. Sa vie venait de s’achever, comme il l’avait vécue, dans la discrétion. Son cerveau, à force d’efforts et de raisonnements, devait être musclé tant il l’avait maltraité pour tenter d’étancher sa soif de savoir. Il disait ne pas avoir peur de la mort. Il assumait son athéisme avec une grande sérénité, citait souvent Jean Barois pour bien se faire comprendre mais avait le souci de réussir sa mort, « la seule chose sérieuse de la vie ». Curieux de tout, je pense qu’il aura souvent envie de ressusciter pour voir si le monde approche de la vérité et comment le progrès y contribue. Tolérant, il avait pour les hommes plus de pitié que de haine. Relativement pauvre, il considérait qu’on ne devient pas riche sans se salir un peu. Il aimait l’humanité, qui représentait la raison, et haïssait la superstition qui en était la négation. Le bonheur, pour lui, ne pouvait être ailleurs que dans le dévouement à un devoir. C’était le plus sûr moyen de connaître le repos.

En classant de vieux papiers dans son bureau poussiéreux où il n’entrait plus depuis plusieurs mois, j’ai trouvé de nombreux petits papiers sur lesquels il avait écrit, de sa belle écriture de plus en plus tremblante, tout ce à quoi il croyait: le rationalisme, la recherche de la vérité, la poursuite d’un idéal, seule véritable raison de vivre, la science, qui était pour lui la seule source de vérité.

C’est la vie de cet homme résolument optimiste, qui ne croyait qu’au développement de 1’esprit, que j’ai racontée en écrivant sa biographie.

samedi 05 novembre 2005

Les jeunes et la violence

Il y a huit ans, dans le n°79 de mars 1998 de la revue DEFENSE, mon éditorial introduisait le dossier spécial consacré aux jeunes. Je l'ai recherché, retrouvé; je n'ai pas un mot à changer.

Lorsque les pères s'habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu'ils ne reconnaissent plus au-dessus d'eux l'autorité de rien et de personne, alors, c'est là, en toute beauté et en toute jeunesse, le début de la tyrannie." Ce texte de Platon a été écrit il y a 2 400 ans. Depuis, le progrès scientifique et technique a été considérable. L'homme est resté faillible et le restera probablement toujours. Il faut donc lutter, lutter sans cesse, pour combattre la faiblesse du citoyen devant ses devoirs. Pourtant, tout ce que nous avons, tout ce que nous sommes, nous le devons à ceux qui nous ont précédés. Ils se sont frayé un chemin au milieu des difficultés pour que nous soyons plus heureux. Savons-nous former nos enfants à imaginer l'avenir, a affronter les réalités et échapper aux illusions ? Savons-nous éviter de les livrer sans défense aux agressions du monde? Dans les entreprises, dans le sport, dans les armées, partout, il faut aujourd'hui être professionnel et compétent. La formation durera toute la vie. La culture est certes nécessaire pour comprendre, mais elle ne confère pas la compétence. L'équipe France ne pourra affronter les défis qui sont devant nous que si nous formons suffisamment d'hommes et de femmes de caractère et si la formation développe la volonté, le courage, le dépassement de soi, l'esprit d'équipe et une éthique adaptée à notre temps. Si ceux et celles qui ont ces qualités devaient être trop peu nombreux, la France perdrait son bien-être, sa puissance et petit-a-petit son indépendance. Pour éviter cette dérive dans toutes les composantes de la société française minée par le chômage, il faut montrer l'exemple, expliquer ce que signifie la citoyenneté, expliquer pourquoi il faut accepter des disciplines, pourquoi il faut être solidaire et consacrer du temps au groupe auquel on appartient, pourquoi il faut accepter des responsabilités et participer a des actions communes. Les entreprises qui réussissent sont attentives au renouvellement harmonieux des générations. Elles savent que l'avenir ne repose plus sur la stratégie personnelle du président mais sur l'esprit d'équipe et la capacité de la direction de l'entreprise à motiver, à faire partager les mêmes objectifs dans un nouvel environnement hiérarchique. On ne commande plus, on influence. La hiérarchie est de moins en moins verticale. Le leadership l'emporte souvent sur la hiérarchie et change en fonction des problèmes à résoudre. L'échec est souvent individuel, le succès est toujours collectif. L'instabilité, la compétition seront désormais permanentes. Pour survivre, dans tous les domaines, il faudra innover, innover sans cesse, s'adapter très vite aux brusques évolutions, L'adaptabilité des jeunes et leur persévérance quand ils sont motivés, on le voit avec Internet et la maîtrise des outils de la communication, sont des atouts considérables. Les jeunes sont de plus en plus souvent reliés les uns aux autres par des réseaux, des affinités, des groupes informels. Ils appartiennent ainsi à des groupes qui ne sont pas imposés comme la famille, l'école. Ils choisissent leur milieu et y trouvent un sens. Il ne peut y avoir de progrès et de projet de société sans la participation des jeunes et la solidarité entre les générations.



Michel Desmoulin, président de l'Union des associations d’auditeurs de l’Institut des hautes études de défense nationale