Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

mardi 30 mars 2010

Le langage, témoin de son temps.

Au début des années 90, les « affaires » avaient plongé de nombreuses entreprises dans de graves crises qu’il convenait de gérer délicatement et dans l’urgence. La clientèle, le personnel, les actionnaires, inquiets, avaient besoin d’explications rassurantes et cohérentes. Sont apparus alors, venant du monde de la publicité, des spécialistes en communication de crise. Le journal Le Monde a récemment consacré une double page aux deux principaux « experts », chargés de fabriquer ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler les « éléments de langage ». Le mot argumentaire étant devenu vulgaire, désuet, il fallait trouver un euphémisme plus élégant, adapté à notre époque.
On se paye de mots, car, au temps des idéologies et des totalitarismes, le langage politique faisait déjà le bonheur des chansonniers. On se souvient des irrésistibles prestations de Georges Marchais que Thierry Le Luron a contribué à rendre célèbres. « Le bilan était globalement positif » ! On aurait pu croire cette époque révolue. Il n’en est rien. La langue de bois a des variantes, mais c’est une constante.
Aujourd’hui, la crise et son cortège de conséquences, rendent nécessaire de serrer le langage, de "formater la pensée". Le résultat pourrait être drôle s’il ne concernait pas notre vie quotidienne dans une période difficile. Pour éviter les bourdes, les mots malheureux et les interprétations hasardeuses, les hommes – et femmes – politiques, mais aussi les dirigeants d’entreprises (on se souvient des dirigeants de la Société Générale au moment de l’affaire Kerviel), reçoivent, sous forme de notes, une valise de mots clés et d’arguments à apprendre par cœur. La consigne des communicants est de ne pas en sortir, d’utiliser les mêmes mots pour réduire les incertitudes et ne pas tomber dans les pièges tendus par les journalistes qui, à ce petit jeu, s’amusent beaucoup. Le résultat, dans les périodes électorales, comme celle que nous venons de vivre, ou à l’occasion de situations délicates, est consternant. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il y a de bons et de mauvais acteurs. Quant, au surplus, ils se succèdent sur les plateaux de télévision en utilisant les mêmes mots, les mêmes intonations, les mêmes réponses, le téléspectateur moyen s’en rend compte et rit aux larmes. Non seulement le but poursuivi n’est pas atteint, mais la martingale se révèle « cousue aux câbles d’abordage ».
Certains politiques, particulièrement doués pour le comique de répétition, sont en train de devenir aussi célèbres que l’était Roger Nicolas, le célèbre baratineur des années cinquante. Je veux croire que les experts en communication de crise font le même constat et trouveront la parade. Ce n’est pas facile dès lors que ceux qui portent la parole dans un laps de temps très court sont nombreux, sans doute trop nombreux.
Dans le même ordre d’idées, l’emploi abusif de certains mots est intéressant à observer. Le verbe « impacter », synonyme de conséquences d’une décision, qui était utilisé par les directeurs financiers et commissaires aux comptes, est maintenant employé à tout bout de champ comme celui de « portage ». Quand on est bien informé et partie prenante dans une opération, il faut être « dans la boucle ». Ces mots sont devenus « incontournables », autre mot trop souvent contourné par les faits !
Que dire des discours interminables, qualifiés de « tunnels » par les censeurs et de l’abus des mots « fondamentaux », « historique », « charismatique » et autres situations « emblématiques », qui fleurissent sans cesse. Les schémas compliqués sont aujourd'hui des « usines à gaz » aux « tuyauteries nombreuses. C’est d’ailleurs assez bien vu dans un monde qui devient de plus en plus complexe.
Chaque époque a son langage et ses tics de langage. Nous avons sans doute ceux que nous méritons !

mardi 02 mars 2010

Sur Xynthia et la gestion du risque.

Brouage, pour ceux qui ne connaissent pas, est un ancien port de guerre, construit à la demande du Cardinal de Richelieu qui voulait en faire une pièce importante de son dispositif stratégique pour conquérir La Rochelle, « la huguenote ».
Aujourd’hui, si vous vous rendez à Brouage, au nord de Marennes, vous serez surpris de constater qu’avec la baisse du niveau de la mer, cet ancien port fortifié est à environ deux kilomètres à l’intérieur des terres. Aujourd’hui, car le 1er mars, dimanche, au plus fort de la tempête qui a ravagé la région, Brouage devait avoir recouvré sa vocation de port maritime. Je ne peux que l’imaginer car je n’ai trouvé aucune information particulière dans la presse ou sur le net.
Si mes pensées sont allées immédiatement vers cette magnifique citadelle située assez loin du littoral, c’est parce que sa situation illustre le caractère évolutif des marais, des dépôts sableux, de l’océan poussé par des vents violents, un jour de forte marée.
Météo-France avait, en temps voulu, indiqué que la tempête serait violente et placé les quatre départements en vigilance rouge, ce qui est très rare. Celle de 1999, qui avait fait des dégâts considérables, devait normalement être dans toutes les mémoires et notamment dans celle des élus et des fonctionnaires concernés. Or, les décisions qui, à l’évidence, compte tenu de la coïncidence entre la force du vent et le coefficient de la marée, auraient dû être prises ne l’ont pas été.
Pourquoi les préfets, le haut fonctionnaire de la zone de défense, qui disposent de plans pour ce cas de figure, n’ont rien fait et sont restés dans leurs lits comme les habitants pris, à 5 heures du matin, au piège de la mer qui monte, qui monte de plus de deux mètres à certains endroits qui sont au niveau de la mer et ne sont pas protégés?
Prendre les décisions qui s’imposent, c’est difficile, car il s’agit d’organiser l’évacuation de populations qui n’en voient pas la nécessité et, dans de nombreux cas, refusent purement et simplement de s’exécuter.
En Louisiane, cette absence de décision avait causé la mort de très nombreuses personnes. Au Pays-Bas, comme son nom l’indique, les protections et les plans d’urgence sont parfaitement prévus et ne posent, jusqu’ici, aucun problème. Dans le même temps, au Japon, les autorités japonaises, qui craignaient un tsunami, n’ont pas hésité à évacuer près de 320 000 personnes dans les régions les plus menacées. Le risque, heureusement, ne s’est pas réalisé. Les autorités ont alors présenté leurs excuses pour cet excès de précaution. Ce pays a la mémoire de ses catastrophes naturelles et une organisation de protection civile adaptée et rigoureusement appliquée.
En France, l’Etat, les élus locaux, les habitants, qui n’ignorent pas qu’ils habitent dans des zones à risque, vont, trop tard et inutilement, polémiquer et probablement ne rien faire jusqu’à la prochaine fois. Autoriser des constructions si des digues et protections n’ont pas été exécutées préalablement est une faute. Avoir connaissance d’un risque, comme le 1er mars, et ne rien faire est une faute administrative. Dépenser des milliards d’euros pour une pandémie grippale qui ne se développe pas et ne pas évacuer des populations quand le risque est connu, est incohérent.
Un grand préfet de la République m’avait dit en 1982 : « Vous verrez, les lois de décentralisation seront la plus importante révolution législative dans notre pays. » Avant cette date, les permis de construire étaient délivrés par le représentant de l’Etat dans chaque département. Depuis, ce sont les maires qui délivrent ces autorisations. On sait ce qu’il en est dans de nombreux cas !