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dimanche 30 août 2009

Les enjeux stratégiques de la Conférence de Copenhague.

La presse parle beaucoup de la grippe, à juste titre ; elle revient sans cesse sur les bonus des traders, on peut le comprendre, mais personne, ou presque, ne parle de ce qui va se passer à Copenhague au mois de décembre et de ce qui se passe déjà en coulisses avant le sommet.
Cette conférence est pourtant capitale sur le plan géostratégique. De ce sommet naitront de nouvelles solidarités, de nouvelles fractures entre pays développés et en voie de développement. Il s’agit, ni plus ni moins, que de débattre des nouveaux enjeux de la sécurité dans le monde sous toutes ses formes, y compris énergétiques et alimentaires. Pour l’Europe, et pour la France en particulier, il s’agit d’enjeux critiques. Chinois et Américains, le G2 dont on ne parle qu’à mots couverts, négocient un nouveau partage du monde.
Au Sommet de l’ONU sur le climat, les dirigeants du monde entier parviendront-ils à surmonter leurs divergences d’intérêts à court terme pour faire prévaloir l’intérêt général, l’avenir climatique de l’humanité, et se mettre d’accord sur un projet politique mondial à la hauteur des enjeux que nous allons devoir affronter dans les décennies à venir ? L’ultimatum climatique auquel l’humanité est confrontée est sérieux, personne ne le conteste plus. Le réchauffement de la planète est réel. L’activité humaine en est probablement en grande partie la cause si l’on en croit le constat de 2 500 scientifiques du monde entier qui ont reçu collectivement le Prix Nobel de la Paix en 2007 pour leurs travaux sur le phénomène des changements climatiques. Ecosystèmes déséquilibrés, hausse du niveau des océans, sont les premiers signes mais, sur le plan humain, la sécurité alimentaire, l’accès à l’eau mettent en péril des centaines de millions de personnes qui n’auront d’autres solutions que l’exode, la migration, qui ne pourront aboutir qu’à des conflits, à des guerres, à un accroissement de la misère, de la pauvreté et à des souffrances humaines comparables à ce que le vingtième siècle a connu pour d’autres raisons. Est-il possible de stopper la croissance des émissions mondiales de gaz à effet de serre d’ici à 2015 avant de les faire décroitre ? Pour cela, les pays industrialisés auront-ils la volonté politique de s’engager collectivement à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre d’au moins 40% d’ici à 2020 par rapport à 1990 ? Les pays en développement pourront-ils mettre en place des politiques industrielles, énergétiques et agricoles capables de limiter la croissance de leurs émissions avant de les réduire, sans compromettre leur légitime aspiration au développement économique et social ? Les pays riches accepteront-ils d’aider financièrement les pays les plus pauvres ?
La responsabilité morale des pays les plus industrialisés est considérable. En 2012, le protocole de Kyoto arrivera à son terme. Pour prolonger et renforcer ce processus, un nouvel accord est indispensable. A la conférence de Copenhague, qui se tiendra du 7 au 18 décembre 2009, les chefs d’Etat et de gouvernement négocieront pour renouveler cet accord international sur le climat. Il s’agira pour la communauté internationale de s’entendre sur un nouveau «global deal ». C’est un rendez-vous vital pour la planète et pour l’avenir de l’humanité. Ces dirigeants en sont conscients et convaincus, ce qui n’était pas le cas à Kyoto. Le laisser-faire aurait de graves conséquences pour la vie sur la terre.
Pour que Copenhague soit un succès, il faudrait que la réduction des émissions mondiales de gaz à effet de serre atteigne 80 % en 2050. Concrètement cela signifie que les pays de l’Union européenne et les autres pays industrialisés doivent stopper totalement d’émettre des gaz à effet de serre pour 2050. Est-ce possible ? C’est peu probable car les experts ne sont pas tous d’accord sur l’importance des mesures à mettre en œuvre, sur leur répartition entre le monde développé et le monde en développement, sur le financement des réductions des émissions dans les pays en développement et sur l’organisation de ces réductions au niveau mondial. Certains pensent qu’au-delà d’un certain “point de bascule” qui reste à déterminer, le réchauffement climatique pourrait échapper à tout contrôle en raison des effets liés aux rétroactions.
Pour éviter cela, il est impératif de mettre en œuvre des politiques de l’environnement rigoureuses. Toutefois, ces politiques de l’environnement posent de sérieux problèmes d’équité. Le but de la Conférence de Copenhague consistera précisément à trouver des solutions. Ce sera très difficile tant les intérêts particuliers sont divergents. Les États-Unis ont un mode de vie gourmand en énergie. Barack Obama a probablement la volonté d’infléchir la politique américaine d’émissions de GES, mais l’opposition républicaine, on le voit pour la santé, sera vigoureuse. L’adoption d’un accord à Copenhague en décembre demanderait l’aval des deux tiers de la Chambre Haute. La barre est haute ! La Chine, devenue le premier émetteur mondial de gaz à effet de serre (GES) en 2007 observe l’attitude américaine avec beaucoup d’attention. Les émissions chinoises, qui représentent aujourd’hui un quart de celles de la planète pourraient doubler d’ici à 2030. Consciente de la nécessité de réorienter en profondeur son modèle énergétique, la Chine a entrepris de réels efforts afin d’asseoir son développement économique sur des bases durables. Ses premières initiatives ont cependant été en partie entravées par une croissance extraordinaire, qui a déjoué les prévisions et les objectifs fixés, et par la complexité d’un pouvoir centralisé. Pékin a l’intention de prendre une part active aux négociations mais avec la volonté de préserver sa croissance économique. La Chine a le souci de ne pas apparaitre comme le responsable dans l’éventualité où le sommet se terminerait par un échec. Si les propositions chinoise, américaine et européenne sont connues, des pays comme l’Inde, les pays de l’OPEP, la Russie, le Canada et le Brésil défendront des positions qui devront également être prises en compte. Pour les pays producteurs de pétrole, l’enjeu aussi est considérable. Il en est de même pour le Canada. La déforestation et les intérêts agricoles du Brésil seront au cœur des discussions, comme ils l’ont déjà été à Bonn lors des conversations préparatoires.
"Le temps presse", a prévenu Yvon de Boer, le secrétaire exécutif de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) dans la salle de conférence dominée par une horloge géante marquant le nombre de jours qui nous séparent du grand rendez-vous dans la capitale danoise. Le projet de texte comporte encore 200 pages ; c’est beaucoup trop, à Bangkok, le 28 septembre, et à Barcelone, le 2 novembre, il faudra parvenir à un projet beaucoup plus court. Les spécialistes considèrent comme "hautement improbable" que le Congrès américain donne son accord sur les objectifs qui figurent dans le texte en discussion.
L'ombre d'un échec plane donc sur la conférence de Copenhague. Les positions divergentes entre les pays pauvres et les pays les plus industrialisés constituent pour l’instant des obstacles insurmontables et le risque qu'aucun accord ne soit signé à Copenhague est réel. Les pays les plus riches estiment que chaque nation, y compris les pays en développement, doit s'engager à réduire les émissions de gaz à effet de serre et partager le fardeau. Or, les pays en développement réclament des aides pour qu'ils puissent s'adapter aux changements nécessaires pour réduire leurs émissions. Le sommet du G-20 en septembre à Pittsburgh (Etats-Unis) va également, sur ce point, être de la plus haute importance, de même que l'Assemblée Générale de l'ONU, le Forum des Economies Majeures qui parleront tous du climat.
« Conclure à Copenhague est indispensable, chacun devra assumer ses responsabilités. C’est simple, tout retard dans l’action sera irrattrapable. Il n’y a pas de cession de rattrapage. Ce sera Copenhague en décembre, ou ça ne sera pas. Que ceux qui s’y opposent assument là aussi leurs responsabilités », a déclaré le Président de la République dans son discours du 26 août dernier devant les Ambassadeurs réunis à l’Elysée. On ne peut être plus clair !

lundi 10 août 2009

« L’énigmatique esprit des lieux »

"Composition française" de Mona Ozouf

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mardi 04 août 2009

Sur le prix du lait...

Quiconque a dans sa famille un producteur de lait, ne peut être insensible au drame qu’aucune autre profession ne supporterait sans crier au scandale.
La Politique Agricole Commune (PAC) est malheureusement incapable de garantir un revenu décent aux producteurs qui, par conséquent, réclament le retour des quotas laitiers.
Que faut-il en penser ?
Progressivement, ceux-ci ont été abandonnés et les prix laissés à la dure réalité du marché avec tout ce que cela supposent de spéculation et de manipulation des cours. La régulation, précédemment, consistait à encadrer les quantités, par un système de quotas fixés chaque année pour chaque Etat membre de l’UE, par des prix indicatifs fixés par la Commission, par un mécanisme d’intervention lorsque les prix tombaient en dessous d’un certain seuil et surtout, par la fixation de prix indicatifs. Les producteurs étaient, avec ce système, à peu près certain de vendre leur production à un prix convenable sur lequel il pouvait compter.
Comme il faut toujours changer un système qui donne à peu près satisfaction, les organes de régulation décidèrent de démanteler la formule des prix administrés et de remplacer celle-ci par des aides directes et une augmentation des quotas, en attendant la suppression définitive prévue en 2015. Le prix d’intervention, dans le même temps, est devenu de moins en moins attractif et, petit à petit, le système est passé de la réglementation au marché pur et simple, c’est-à-dire défavorable aux producteurs. Résultat, le prix du lait, qui était assez stable depuis plusieurs années, s’est déréglé, passant par des hauts, en 2007, et chutant brutalement à la fin de l’année 2008. Des amplitudes de l’ordre de 50% n’étaient pas supportables pour un pays comme la France, deuxième producteur européen et grand exportateur.
Danone et Lactalis, entreprises de taille mondiale, achètent la moitié de la production française. Dans les autres pays membres, ce sont souvent des coopératives qui collectent et transforment. Dans ce contexte, la colère des producteurs, à la fin de l’année 2008, était compréhensible. Comment peut-on gérer convenablement une exploitation, faire des investissements couteux, s’endetter, si le prix payé n’est pas suffisant, et de loin, pour compenser les coûts de production. Aucune activité n’y résisterait.
Malheureusement, pour les exploitants français, depuis le processus de Lisbonne, c'est-à-dire depuis le Conseil européen de mars 2000, la mode est à la dérégulation, au tout libéral. Dix ans après, les résultats ne sont pourtant pas convaincants, aucun des objectifs n’a véritablement était atteint. Tous les Etats membres ne sont pas du même avis et n’ont pas la même culture et la même histoire. Danois, Hollandais, Polonais, Irlandais, considèrent, qu’au nom de la compétitivité, il faut tout simplement accepter l’élimination des exploitations qui ne sont pas rentables. Les producteurs français ne l’entendent pas ainsi et réclament le retour des quotas. Pour maintenir les quotas, il faut une décision du Conseil à la majorité qualifiée. C’est peu probable, une majorité de pays est hostile au maintien des quotas.
Dans son langage communautaire, Le Conseil européen a invité la Commission à présenter avant la fin de l’été « une analyse approfondie du marché, indiquant notamment les formules possibles pour stabiliser le marché des produits laitiers, tout en respectant les résultats du bilan de santé de la PAC » Dans ce contexte, un retour aux quotas ne paraît guère envisageable. En outre, il faut être conscient du fait qu'une majorité est clairement hostile au maintien des quotas.
Le nouveau ministre, Bruno Lemaire, considéré comme un des meilleurs de sa génération, va avoir l’occasion de faire la démonstration de ses talents. Ce ministère a souvent constitué un tremplin pour les futurs chefs d’Etat (Rocard, Chirac, Faure). S’il se contente de colmater les brèches, de calmer les mécontentements, à court terme, il a peu de chance de marquer son passage rue de Varenne. Si, avec de l’imagination, les qualités de négociateur qu’on lui reconnait, il parvient à convaincre nos partenaires, et notamment l’Allemagne qu’il connait bien, que des aides directes, en attendant que la demande se redresse, permettraient de traverser la crise actuelle et d’imaginer d’autres solutions, son arrivée serait appréciée.
Pour l’instant, le ministre a déclaré que les quotas représentaient la « ligne Maginot de l’élevage laitier ». Pour les pays membres, opposés aux quotas, mais qui ont de la mémoire, cet argument laisse de l’espoir !
Les Français soutiennent leur agriculture, mais, à la veille de l’ouverture de négociations sur l’avenir de la PAC, notre pays ne doit pas s’isoler. Il doit se préparer à des compromis et à des alliances sur de nombreux dossiers. Il ne faudrait pas que le lait serve de monnaie d’échange. Dès que le Traité de Lisbonne aura était adopté par tous les pays membres et que les nouvelles institutions seront en place, le Président de la République et son ministre de l’Agriculture devront exiger que la Commission et le Conseil s’attaquent sérieusement et durablement au délicat problème du niveau de vie des agriculteurs. Faire le dos rond et attendre que l’offre et la demande se régulent naturellement n’est pas une solution. La spéculation, dans ce domaine comme dans d’autres, se fera toujours sur le dos des producteurs qui n’ont pas une taille suffisante.
L’Union européenne a le devoir de trouver des solutions en concertation avec les Etats et la profession. Celles-ci passent sans doute par de nouvelles relations contractuelles entre les producteurs, les industriels qui transforment le lait et la grande distribution. Est-ce possible ? C’est la noblesse de la politique que de rendre possible ce qui semble ne l’être. La vente directe du lait par les producteurs, par exemple, est-elle une piste à explorer ? Aider et redynamiser la coopération agricole dans notre pays, est-ce envisageable ? Sans doute, tant l’organisation du marché parait souvent absurde. Les consommateurs le souhaitent. Les politiques doivent les entendre. Les prochains mois vont être décisifs.

dimanche 02 août 2009

La libération de Dinan

Dans les papiers de mon père, après son décès, en novembre 1998, j’ai trouvé son témoignage sur la libération de la ville de Dinan, dans ce qui était alors les Côtes du Nord. Il y occupait les fonctions de directeur des services techniques de la ville. En ce jour anniversaire, je mets en ligne ce récit. Le temps a passé, ces témoignages sont de plus en plus rares. Ils n’en ont que plus de valeur pour les jeunes, pour les historiens, pour la mémoire.
« Le 1er août au soir, route de Dinard, je croise un feldgendarme auquel j’ai eu à faire à plusieurs reprises ; sûrement un brave type dans le civil. Entendant le bruit du canon qui se rapproche, nous faisons le même signe : « ça va barder », mais ce signe n’a pas le même sens pour l’un et pour l’autre. L’approche des troupes alliées est annoncée à Pontorson, puis à Dol. Les Allemands semblent décidés à tenir Dinan. À la mairie, autour du maire, monsieur Aubry, il règne une ambiance de veillée d’armes. L’artillerie américaine, le 802ème Rank Destroyer Battalion, est en batterie sur les hauteurs de Lanvallay.
Le 2 août, je monte avec Hingamp, le contremaître principal, au premier étage de la mairie pour examiner l’état du drapeau qui est dans le placard, sous la fenêtre. Tout est prêt mais il faudra encore patienter. En redescendant, je vois monsieur Balquet, un adjoint, qui arrive, portant dans ses bras un obus de 105 fendu dans le sens de la longueur et dont l’explosif, jaune clair, est apparent. « Il est tombé à l’église Saint-Malo sans exploser. On nous bombarde ». À dix heures trente, les premiers fusants tombent sur le quartier de l’église Saint-Malo et sur le Jardin anglais. Les soldats allemands, en alerte, sont nerveux; Des patrouilles circulent dans les rues et vérifient les identités. Tandis que les explosions se multiplient, les boutiques ferment et chacun prend ses dispositions. Il est onze heures quand les Allemands installent, sur le Jardin anglais, des mitrailleuses lourdes et des canons antichars braqués en direction de Lanvallay. Vers midi et demi, les abris sont surpeuplés, les rues sont désertes. J’entends un bruit sourd de piétinement, par la fenêtre de mon bureau, je vois déboucher de la rue des Rouairies deux colonnes de soldats allemands en tenue de guerre, chargés de munitions et l’arme au poing. Chaque colonne, de soixante hommes environ, rase les murs, en file indienne. Elles se dirigent vers la rue de la Ferronnerie puis, au-delà, vers le viaduc.
Depuis le début du bombardement, chacun est à son poste. Monsieur Aubry est arrivé presque aussitôt à la mairie. Pendant l’incendie des Galeries, monsieur Aubert, le premier adjoint, apporte une aide efficace aux pompiers. Vers 13 heures, quelqu’un dit qu’il faudrait informer les Américains de l’absurdité de ce bombardement qui ne touche que des Français. Je croise, dans la rue, le chirurgien de la clinique de la Sagesse qui court vers la clinique avec, dans ses bras, son fils blessé qu’il ne pourra sauver. L’odeur âcre de la poudre mêlée à celle qui provient des incendies, rend l’air irrespirable. Meheut, un agent de police arrive sur un brancard avec une horrible plaie au cou. Il a l’air mort. Il aurait dit à un soldat allemand, en montrant son fusil : « Donne-moi ça, ça ne te servira plus ». L’allemand a tiré. L’agent de police mort est étendu dans la salle Aristide Briand. Quelques minutes plus tard, arrive un très jeune soldat allemand en uniforme brun clair qui veut savoir où est le revolver de l’agent de police. Le sien, sur ma poitrine, m’est aussi désagréable que son air furieux. Je ne sais de quoi il s’agit. Je demande à Hingamp qui est près de moi. Quelqu’un me souffle « Dans la corbeille à papier de la salle Aristide Briand ». Hingamp dit : « J’y vais » et hérite du même coup du jeune sauvage. Ils vont dans la salle Briand, Hingamp feint de chercher, butte, comme par mégarde, dans la corbeille à papier, celle-ci se renverse et fait apparaître le revolver. L’allemand s’en empare et l’épisode se termine là.
De douze heures à dix-huit heures, le bombardement est intense. Les incendies se multiplient. La relève des blessés et des morts est de plus en plus difficile. La nuit du 2 au 3 août est assez calme. Quelques tirs d’infanterie des deux côtés de la Rance, le pillage des maisons détruites par des soldats allemands, des déplacements de troupes et de blindés allemands annoncent la retraite. Le 3 août, j’entends madame Heurtel, la concierge de la mairie, me crier de venir vite. Le jeune Allemand qui, la veille, cherchait le revolver, tient maintenant le sien sur la poitrine d’Hubert, un ouvrier de la Ville, père de neuf enfants, écroulé sur le pont-bascule de l’octroi. « Sabotage » crie l’Allemand. Hubert a pris, sur un camion allemand inutilisable par l’explosion d’une grenade, de vieux registres dont de nombreuses pages blanches pourraient servir à ses enfants. J’essaie de calmer le soldat allemand, ce qui n’est pas facile. Ces jeunes, formés dans les « Jeunesses hitlériennes » sont fanatisés. Par chance, un Allemand de la Wehrmacht vient à passer et me demande des hommes pour creuser des tombes au cimetière. Je désigne Hubert. Discussion vive entre les deux Allemands; le plus âgé l’emporte. Hubert est sauvé ! Les agents de la Défense passive, les pompiers, les services sanitaires et les patrouilles allemandes circulent dans les rues vides de toute population civile.
Dans la nuit du 3 au 4 août, les Allemands se déplacent, en assez grand nombre, dans la rue du Marchix, venant du Château et allant vers la rue de Brest. Dans ce vacarme de ferraille et de véhicules, nous comprenons qu’il serait imprudent de se faire voir. Une troupe en déroute, silencieuse, au pas, n’aspire plus à être admirée ! Le lendemain, on entend encore quelques tirs de canon et de mitrailleuses. Le Maire, ses adjoints et les chefs de service visitent les abris, les hôpitaux, les cliniques et s’assurent que le déblaiement et l’étaiement des immeubles touchés se déroulent selon les plans.
Le samedi 5 août, le viaduc, miné, saute. La Kommandantur est vide. Des colonnes de soldats allemands prennent la route de Dinard. Les tirs ont repris fortement sur les bords de la Rance. Les pillages continuent. Les Allemands abandonnent leur matériel et battent en retraite. Le dimanche 6 août, il n’y a plus d’Allemands dans la ville. Les habitants commencent à sortir pour se rendre aux offices religieux. Ils sont anxieux, sans aucune information sur ce qui va se passer. Vers 10 heures du soir, étant en faction devant la mairie, je vois arriver un véhicule blindé dont l’avant est couvert d’un tissu donnant une très faible lumière violacée. Un officier américain en sort et me demande s’il peut envoyer d’urgence un message radio en Angleterre. Je le guide aussitôt, en grimpant sur le véhicule, jusque chez Morin, des machines à coudre, qui met son installation à sa disposition. Cet officier est le premier américain libre que j’ai vu à Dinan. Le génie américain installe un pont métallique sur les arches du viaduc détruit et les premiers convois de troupes américaines entrent en ville par le Jerzual.
Dinan est libre.
Mille cinq cents obus de 105 mm et de 155 mm sont tombés sur la ville. 18 incendies ont été difficilement maîtrisés. Le vent, qui soufflait du sud-est, a rabattu sur la ville d’énormes nuages de fumée noire. 517 immeubles ont été atteints. Les témoins racontent ce qu’ils ont vu. Rue de la Croix, un homme a été décapité par un éclat d’obus. La doctoresse, Denise de Saint Jean, est morte dans sa maison. Un obus a pénétré par une fenêtre donnant sur le jardin et a explosé. Les corps de six personnes horriblement mutilés ont été retirés des décombres.
L’objectif est simple, il faut, au plus vite, repasser du désordre à l’ordre; ce qui n’est pas facile en raison des chevauchements d’autorités et des organisations informelles qui s’instituent autorité. L’armée américaine est là, souriante en général, mais autoritaire. On ne sait pas où sont les Allemands autour de Dinan et on m’interdit d’aller à Bôbital voir dans quel état est le service des Eaux. Ce n’est que le 9 août, qu’un capitaine et un sous-officier américain, en armes, me prennent dans un véhicule militaire pour faire une inspection! Alain, le responsable sur place, à Bobital, est en bonne santé et l’usine des eaux en état de fonctionner dès le retour du courant.
Le général Patton, qui, en soixante douze heures, a réalisé le tour de force de faire passer sept divisions à la queue leu leu, par l’étroit pont de Pontaubault, après Avranches, qui ouvrait la route de la Bretagne, pouvait poursuivre la guerre-éclair de ses blindés ».