Multiple sclerosis (suite)
Par michel desmoulin, lundi 26 novembre 2007 à 18:22 :: Je me souviens... :: #138 :: rss
Il y a un an, alors que notre fils Jérôme était à l’hôpital Raymond Poincaré depuis quelques jours pour la pose d’une sonde gastrique, l’interne de garde nous téléphonait un matin pour nous informer que dans la nuit Jérôme avait désaturé, le taux d’oxygène était tombé à 60% ; il était entré en détresse respiratoire. La décision avait été prise immédiatement de le monter en réanimation, de l’intuber et de lui administrer des antibiotiques préventifs puissants. A 15 heures trente, quand nous sommes arrivés dans le service de réanimation, au troisième étage, le choc tant redouté avait été terrible. Jérôme est inanimé, intubé, la bouche maintenue grande ouverte par un cordon pour que le tube qui apporte de l’oxygène ne bouge pas. Il avait froid, les mains blanches, les bras perfusés pour recevoir trois antibiotiques, l’hydrater, le nourrir. La détresse qu’exprimaient les yeux de Jérôme était intolérable. Il voulait parler, faisait de gros efforts mais aucun son ne sortait, les cordes vocales ne pouvaient pas vibrer. Nous ne savions pas encore qu’il ne parlerait plus jamais. Que lui dire qui puisse apaiser son calvaire ? Nous avions quitté l’hôpital bouleversés, anéantis, en larmes, incapables de dire un mot. Que c’est dur de voir son fils dans cet état. Une année s’est écoulée. Il a fallu s’adapter. On s’adapte à tout.
Son état général n’est pas brillant. Il ne quitte plus guère son lit que pour passer une ou deux heures dans son fauteuil roulant. Sa volonté de vivre est apparemment intacte ; il ne se plaint jamais. Nous ne l’avons jamais entendu dire qu’il souffrait ou qu’il en avait assez. Son sourire, quand il nous voit arriver, est notre seul réconfort. Un jour sur deux, en alternance avec ma femme, je vais passer deux heures avec lui. En dehors des soins, souvent agressifs, c’est le seul moment de la journée qui rompt son épouvantable solitude. Dany lui lit actuellement les mémoires que Michel Drucker, notre ancien voisin et ami, avenue Bosquet, vient de publier. Jérôme écoute ce récit avec plaisir. Pour ma part, j’enregistre, sur son ordinateur, des programmes de télé qui l’intéresse et qu’il regarde en ma présence. Je découpe également dans la presse, les articles susceptibles de l’intéresser.
Dimanche dernier, il a beaucoup apprécié, en levant le pouce, puisqu’il ne parle plus, un entretien accordé par le directeur de la recherche de Renault qui expliquait ce que serait l’automobile, dans quinze ou vingt ans, quand la production d’hydrogène à bord des véhicules accélérera l’avènement de la voiture électrique silencieuse. Cette révolution sera une vraie rupture avec la voiture que nous connaissons depuis le début du siècle dernier. Il n’y aura plus de volant, de pédales, de place du conducteur. Une télécommande, comme pour les jeux vidéo, suffira pour conduire le véhicule et commander des quantités de services dont nous ne disposons pas encore.
Mais, ces jours-ci, c’est surtout le souvenir des trois jours que nous avions passés à Berlin, les 1-2 et 3 décembre 1989, que nous évoquons avec émotion. Invité par le Figaro à « vivre la chute du mur », avec de nombreuses personnalités et journalistes, j’avais emmené mon fils qui était alors en première année de droit à Assas. Les images, les vidéos, que nous avions ramenées figurent parmi les plus grands souvenirs de sa vie prématurément gâchée. Dix huit ans après, il était manifestement heureux que j’évoque avec lui l’ambiance qui régnait à Berlin ces jours là , les entretiens avec Hélène Carrère-d’Encausse, Franz-Olivier Giesbert, Annie Kriégel, Jacques Jacquet-Francillon, Alain Peyrefitte, Patrick Wajsman, Alice Saunié-Seïté et l’envoyé spécial permanent du Figaro à Berlin, Jean-Paul Picaper. Jérôme se souvenait de la visite du musée Pergamon, de Check Point Charlie, de la joie indescriptible des Berlinois de l’Est, du dîner dans les salons du Reichstag et des heures passées, dans un froid glacial, devant le mur éventré.
J’avais été très heureux de pouvoir partager avec lui « la fin du monde d’hier », pour reprendre le titre des mémoires de Stefan Zweig. Nous étions, l’un et l’autre, heureux de revivre cet extraordinaire souvenir. Chirac dit que « le passé l’emmerde ». Il a sans doute ses raisons. Avec son doigt, posé sur les lettres de l’alphabet qui nous sert à communiquer, Jérôme a complété, par quelques mots, les commentaires que je faisais sur ces journées de décembre 1989.
Le monde nouveau, la mondialisation, la création de l’euro, l’élargissement de l’Europe, sont nés de la chute du mur. Nous y étions, plus conscients de ce qui prenait fin que de ce qui allait en découler. Trois ans après, Jérôme commença à ressentir les premiers signes de la maladie. Il est préférable de ne pas connaître l’avenir.




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