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lundi 26 novembre 2007

Multiple sclerosis (suite)

Il y a un an, alors que notre fils Jérôme était à l’hôpital Raymond Poincaré depuis quelques jours pour la pose d’une sonde gastrique, l’interne de garde nous téléphonait un matin pour nous informer que dans la nuit Jérôme avait désaturé, le taux d’oxygène était tombé à 60% ; il était entré en détresse respiratoire. La décision avait été prise immédiatement de le monter en réanimation, de l’intuber et de lui administrer des antibiotiques préventifs puissants. A 15 heures trente, quand nous sommes arrivés dans le service de réanimation, au troisième étage, le choc tant redouté avait été terrible. Jérôme est inanimé, intubé, la bouche maintenue grande ouverte par un cordon pour que le tube qui apporte de l’oxygène ne bouge pas. Il avait froid, les mains blanches, les bras perfusés pour recevoir trois antibiotiques, l’hydrater, le nourrir. La détresse qu’exprimaient les yeux de Jérôme était intolérable. Il voulait parler, faisait de gros efforts mais aucun son ne sortait, les cordes vocales ne pouvaient pas vibrer. Nous ne savions pas encore qu’il ne parlerait plus jamais. Que lui dire qui puisse apaiser son calvaire ? Nous avions quitté l’hôpital bouleversés, anéantis, en larmes, incapables de dire un mot. Que c’est dur de voir son fils dans cet état. Une année s’est écoulée. Il a fallu s’adapter. On s’adapte à tout.
Son état général n’est pas brillant. Il ne quitte plus guère son lit que pour passer une ou deux heures dans son fauteuil roulant. Sa volonté de vivre est apparemment intacte ; il ne se plaint jamais. Nous ne l’avons jamais entendu dire qu’il souffrait ou qu’il en avait assez. Son sourire, quand il nous voit arriver, est notre seul réconfort. Un jour sur deux, en alternance avec ma femme, je vais passer deux heures avec lui. En dehors des soins, souvent agressifs, c’est le seul moment de la journée qui rompt son épouvantable solitude. Dany lui lit actuellement les mémoires que Michel Drucker, notre ancien voisin et ami, avenue Bosquet, vient de publier. Jérôme écoute ce récit avec plaisir. Pour ma part, j’enregistre, sur son ordinateur, des programmes de télé qui l’intéresse et qu’il regarde en ma présence. Je découpe également dans la presse, les articles susceptibles de l’intéresser.
Dimanche dernier, il a beaucoup apprécié, en levant le pouce, puisqu’il ne parle plus, un entretien accordé par le directeur de la recherche de Renault qui expliquait ce que serait l’automobile, dans quinze ou vingt ans, quand la production d’hydrogène à bord des véhicules accélérera l’avènement de la voiture électrique silencieuse. Cette révolution sera une vraie rupture avec la voiture que nous connaissons depuis le début du siècle dernier. Il n’y aura plus de volant, de pédales, de place du conducteur. Une télécommande, comme pour les jeux vidéo, suffira pour conduire le véhicule et commander des quantités de services dont nous ne disposons pas encore.
Mais, ces jours-ci, c’est surtout le souvenir des trois jours que nous avions passés à Berlin, les 1-2 et 3 décembre 1989, que nous évoquons avec émotion. Invité par le Figaro à « vivre la chute du mur », avec de nombreuses personnalités et journalistes, j’avais emmené mon fils qui était alors en première année de droit à Assas. Les images, les vidéos, que nous avions ramenées figurent parmi les plus grands souvenirs de sa vie prématurément gâchée. Dix huit ans après, il était manifestement heureux que j’évoque avec lui l’ambiance qui régnait à Berlin ces jours là, les entretiens avec Hélène Carrère-d’Encausse, Franz-Olivier Giesbert, Annie Kriégel, Jacques Jacquet-Francillon, Alain Peyrefitte, Patrick Wajsman, Alice Saunié-Seïté et l’envoyé spécial permanent du Figaro à Berlin, Jean-Paul Picaper. Jérôme se souvenait de la visite du musée Pergamon, de Check Point Charlie, de la joie indescriptible des Berlinois de l’Est, du dîner dans les salons du Reichstag et des heures passées, dans un froid glacial, devant le mur éventré.
J’avais été très heureux de pouvoir partager avec lui « la fin du monde d’hier », pour reprendre le titre des mémoires de Stefan Zweig. Nous étions, l’un et l’autre, heureux de revivre cet extraordinaire souvenir. Chirac dit que « le passé l’emmerde ». Il a sans doute ses raisons. Avec son doigt, posé sur les lettres de l’alphabet qui nous sert à communiquer, Jérôme a complété, par quelques mots, les commentaires que je faisais sur ces journées de décembre 1989.
Le monde nouveau, la mondialisation, la création de l’euro, l’élargissement de l’Europe, sont nés de la chute du mur. Nous y étions, plus conscients de ce qui prenait fin que de ce qui allait en découler. Trois ans après, Jérôme commença à ressentir les premiers signes de la maladie. Il est préférable de ne pas connaître l’avenir.

vendredi 16 novembre 2007

« La guerre et la paix »

Une nouvelle fois, les Français, nombreux, qui regardent sur France 2, « Guerre et Paix », l’adaptation à grand spectacle du chef d’œuvre de Léon Nikolaïevitch Tolstoï, sans avoir lu l’ouvrage et qui, pour la plupart, ne le liront jamais, auront le sentiment de connaître ce grand roman.
C’est inévitable et je reconnais que ce n’est pas une raison pour ne pas produire ce type d’adaptation. France 2 doit au contraire être félicitée pour ses efforts culturels indéniables. Ceux de ma génération auront beaucoup de mal à évacuer la nostalgie de l’adaptation de King Vidor, en 1956. Clémence Poésy, qui interprète de façon charmante le rôle de Natacha Rostov, n’est pas Audrey Hepburn. Alessio Boni est un prince André tout à fait crédible dans son attitude aussi raide que Mel Ferrer avait su interpréter le rôle. L’Allemand Alexander Beyer est un Pierre Bezoukhov aussi idéaliste que pouvait l’être Henry Fonda, mais attendons de le voir dans Moscou en feu pour apprécier le volume de son talent.
Bref, si le téléspectateur n’attend pas, et n’exige pas, les célèbres discussions philosophiques entre le prince André et Pierre Bezoukhov, le roman et le spectacle sont d’une grande qualité. Les paysages, les palais, les costumes ne peuvent être comparés ni à l’adaptation de King Vidor, ni à celle du Russe Boudartchouk, en 1965. La réalisation, avec les moyens modernes est évidemment très supérieure en qualité.
Un dernier mot, avant de finir ce billet, pour parler du père du prince André, le vieux prince Nicolas Andréiévitch Bolkonski. L’interprétation est magnifique, le portrait de ce vieillard à la carcasse osseuse, au rire froid, menaçant, est très réussi. Le réalisateur savait qu’en insistant sur ce personnage, beaucoup plus que dans le roman, il datait cette époque. Peu de passages, c’est normal, sont repris in extenso, je voudrais en citer un qui est fidèle et n’aurait pas supporté une autre adaptation. Quand le prince André rend visite à son père, avant de rejoindre son régiment, et doit laisser sa femme enceinte entre les mains de cet homme si brutal et inhumain, il s’entend dire : « souviens-toi d’une chose, prince André : si tu es tué, ce sera une grande douleur pour mon vieux cœur… Il fit une brusque pause et glapit soudain : Mais si j’apprends que tu ne t’es pas conduit comme le fils de Nicolas Bolkonski, ce sera pour moi une honte ! »
Léon Tolstoï qui connaissait bien ce type d’aristocrates, au début du dix neuvième, n’avait sans doute pas éprouvé le besoin de consacrer des pages à la description du prince, tant ce type d’homme, dans la Russie de Bolkonski, devait être courant. Il faut lire et relire « Guerre et Paix », pour comprendre la Russie d’hier et d’aujourd’hui.

dimanche 11 novembre 2007

Le petit carnet noir.

Je me souviens que dans les affaires de mon père, j’avais trouvé un petit carnet noir dans lequel mon grand-père Alcide avait écrit, au jour le jour, ce qu’il avait observé pendant la guerre de 14-18 à laquelle il participait comme tous les hommes de sa génération. Affecté à l’approvisionnement, il accompagnait chaque jour des trains de marchandises à Dole, Belfort, Besançon. Ces notes témoignent de l’atmosphère qui régnait dès les premiers jours du mois d’août :
« Les rumeurs se propagent : les Allemands battent en retraite. A un kilomètre de Fort Lachaux, je suis frappé, si près des théâtres d’opérations, du calme qui règne. Il pleut le 8 août, une pluie d’orage qui rend la chaleur plus supportable. Une foule considérable attend sur le bord de la route le passage des troupes. A Dole, deux wagons de prisonniers allemands sont accrochés à son train. Ce sont des civils qui pillaient et achevaient les blessés. Les femmes, les vieilles surtout, malgré les gendarmes, insultent les prisonniers et veulent les frapper. A Besançon, vers 4h du matin, je vois passer sans interruption des trains complets de troupes qui montent vers l’est. Ce sont des escadrons du train des équipages. J’en vois aussi qui descendent, mais quel contraste. Ceux qui montent, chantent ; ceux qui descendent sont blessés. Ils appartiennent au 97ème d’infanterie alpine, au l53ème de ligne, au 4ème chasseurs d’Afrique. Les blessés que j’interroge me disent qu’ils ont peu de morts mais beaucoup de blessés à cause des officiers qui avancent trop vite, ce qui les oblige à tenir trop longtemps sans l’appui de l’artillerie. Je suis écœuré par le comportement de ceux qui se promènent la cravache à la main ou les mains derrière le dos. Ils font « le beau », à l’abri des balles. »
Plus tard, en 1916, alors que ses fonctions d’officier d’administration de 3ème classe consistent à approvisionner les unités du 9ème corps d’armée, il constate le trafic ferroviaire intense et l’extrême fatigue des soldats qui, épuisés, dorment à même le sol.
« Le 7 octobre, il fait un temps superbe. Je pars à cheval à Morlancourt où je loge dans une ferme à côté de l’église ; une chambre sans lit, sans carreaux aux fenêtres dans laquelle nous dormons à plusieurs. Le 22 novembre, il neige. L’organisation est déplorable. Les chevaux sont sacrifiés ; on les oblige à prendre des pistes impraticables alors que les routes sont libres neuf fois sur dix ; résultat : perte de temps, extrême fatigue pour les hommes et des pertes énormes pour les chevaux. Je ressens une impression d’incurie et de grande incompétence. Dans les tranchées où je me rends, je suis frappé par le nombre de rats qui y vivent. Le 23 décembre, le temps est épouvantable. Les voitures et les chevaux s’embourbent. Le canon tonne et les « boches » envoient des obus dans toutes les directions. »
Quelques jours plus tard, de retour de permission, il écrivait : « A Amiens, mon ordonnance qui m’attend à la gare, m’apprend que le QG a fait mouvement vers Conty, dans la Somme. Il fait très froid. Après un séjour au camp de Mailly, je passe quelques jours à Châlons-sur-Marne où des quantités de bombes sont tombées dans les champs et dans les bois. De là, je pars approvisionner le 1er échelon. Les zouaves me demandent des vivres. Les obus passent au-dessus des têtes. Des hommes blessés se traînent sur les routes. Ils sont trempés et couverts de boue. Ils avancent par petits groupes ; les plus forts soutiennent les plus faibles. « C’est encore loin l’hôpital d’évacuation de Montigny? On va crever avant d’arriver ». Depuis combien de temps marchent-ils? Je suis impuissant et me sens privilégié par rapport à tous ces pauvres diables.
Dans toutes les familles, il existe des petits carnets dans lesquels, il y a près de cent ans, une éternité, de jeunes Français ont écrit leurs peurs, leurs angoisses. Il faut penser à eux et faire lire ces notes à nos enfants.