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mardi 26 juin 2007

L’esprit européen est mort, bienvenue dans l’Europe à deux vitesses !

Pour comprendre l’essentiel de ce qui vient de se passer au Conseil européen de Bruxelles, il faut se reporter à la dernière conversation que le président Pompidou et le Premier ministre britannique Edward Heath, un européen sincère, avaient eue le 24 juin 1971 (le même jour, clin d’œil de l’Histoire). Georges Pompidou, pragmatique et pessimiste de nature, est convaincu que « l’Europe avec l’Angleterre sera difficile mais que sans elle, elle est impossible ». Il a aussi la conviction que « les idées qui avaient cours au lendemain du Traité de Rome, à savoir que la Commission pouvait être un embryon de gouvernement européen sont périmées et que c’est le Conseil qui préfigure l’Exécutif européen. » Le 23 avril 1972, par Référendum, les Français approuvaient par 67,70 % des suffrages exprimés, l’élargissement du Marché commun et l’entrée de la Grande-Bretagne. Le Président Pompidou ne se fait pas d’illusions ; d’ailleurs, Jean Monnet n’en avait pas non plus quand il lui dit : « Vous devez comprendre que la Communauté est composée d’Etats très anciennement établis et qu’il sera toujours impossible à ses membres d’ignorer ce qu’un pays considérerait comme un intérêt national de première importance. Si l’on tentait de le faire, la Communauté serait soumise à des tensions insupportables et elle se romprait… »
L’Europe puissance, chère à Valéry Giscard d’Estaing et à des hommes comme Prodi et Juncker, qui dénoncent aujourd’hui le recul de l’esprit européen, l’Europe dont rêvaient les Pères fondateurs, l’Europe qui célébrait, dans le doute, il y a quelques semaines, le cinquantième anniversaire du Traité de Rome, est morte. Ces hommes ne digèrent pas « l’accord au rabais » qui vient de leur être arraché à Bruxelles. Un certain nombre de pays membres, autour de la Grande-Bretagne, n’en veulent pas. Ils ont adhéré à un club de pays riches, pour y faire des affaires et prospérer. Pour ce qui est de leur sécurité, ils préfèrent s’en remettre aux Etats-Unis, à moindre coût, quitte, en contrepartie, à accepter de ne pas s’occuper de politique étrangère. L’unanimité, lors des décisions à prendre, était à cet égard, un excellent alibi. Depuis quelques années, les plus européens commençaient à ne plus y croire. « On n’y parviendra pas », écrivait Michel Rocard dans son dernier livre. L’Europe, projet de civilisation, peut peut-être encore s’affirmer si chacun y met du sien. L’ensemble économique et financier, avec une monnaie forte, a de bonnes chances de protéger ses habitants. Ce n’est déjà pas mal.
Au Conseil européen des 21 au 23 juin, la méthode Sarkozy, et sa détermination à aboutir, a sans doute contribué à sauver le compromis. Attention cependant, le diable continue à se cacher dans les détails et la rédaction du Traité sera laborieuse. L’énergie avec laquelle Nicolas Sarkozy a exigé la suppression de l’expression « where competition is free and undistorted », dans une phrase essentielle à ses yeux, qui livrait notre économie à « une compétition libre et non dénaturée », a laissé des traces dans les deux camps. Je ne sais pas si l’expression « Sarko l’Américain, avait un sens, mais il est indéniable que le Chef de l’Etat français a montré sa capacité à négocier à « l’anglo-saxonne ». Tony Blair, comme Edward Heath jadis, tenait à prouver la sincérité de son attachement européen. Pour cela, il du se « battre » au téléphone avec son successeur Gordon Brown, avec lequel il faudra maintenant compter, notamment lors de la prochaine Conférence intergouvernementale. Pourquoi la suppression de ce membre de phrase était-elle si importante, au point de déchaîner la presse britannique ? Le but n’était pas seulement de protéger l’emploi en France contre les conséquences d’un élargissement trop rapide, mais surtout de protéger nos grandes entreprises françaises dans le domaine des « technologies de souveraineté » contre une certaine volonté financière internationale de prendre le contrôle des secteurs stratégiques de notre économie. Le Chef de l’Etat français a donc bien apporté la preuve qu’il entendait inscrire son action dans le même état d’esprit que ses prédécesseurs quand il s’agit de la souveraineté et de l’indépendance de la France. Il a d’ailleurs confirmé cette volonté dans son discours au Salon du Bourget, le lendemain du Sommet. La presse britannique ne s’y est pas trompée. Elle a salué la pugnacité et l’habileté du président français et le retour de la France dans le jeu européen, à l’anglo-saxonne. Dans la compétition entre les deux pays les plus puissants, dans le domaine de la défense, le résultat de ce sommet est un succès pour la France, n’en déplaise aux eurosceptiques et aux partisans d’une Europe supranationale. Ce Conseil européen a été le lieu de grands affrontements entre des pays qui se font maintenant « la guerre » par d’autres moyens. L’abandon des symboles, hymne, drapeau, etc. est plus triste qu’important pour le fonctionnement de l’Union. Les nombreuses dérogations concédées au Royaume Uni, en plus de l’exemption de la Charte des droits fondamentaux, prouvent bien, qu’on le veuille ou non, que la nouvelle Europe sera à deux vitesses. La France a de nouveau un rôle central et moteur dans l’Union européenne, ce qui n’était plus le cas depuis le non au projet de Constitution, mais il faut se faire à l’idée que ce n’est plus la même Europe.

jeudi 14 juin 2007

Que de temps perdu !

Peu importe que Eric Besson dise ou non la vérité quant il affirme que la TVA sociale figurait dans le projet du programme du parti socialiste. Le mal est fait. Une fois de plus, la dernière carte que les Eléphants, à l’exception de Dominique Strauss-Kahn, ont décidé d’abattre dimanche soir, après le premier tour des élections législatives, était une mauvaise carte, mais la tentation était trop grande, ils n’avaient plus que cette carte à jouer, au mépris de l’intérêt général. La TVA sociale est probablement une bonne idée. C’est même sans doute une des rares solutions pour répondre efficacement aux délocalisations qui se multiplient et à la chute du dollar que les Américains laissent filer parce que c’est leur intérêt, au moins à court ou moyen terme. Il n’y a d’ailleurs que trois sortes de solutions : taxer le travail, le capital ou la consommation. Les deux premiers ont montré leurs limites. Quand j’ai commencé à écrire des billets sur ce blog, en octobre 2005, j’avais choisi comme thème du deuxième billet, la TVA sociale. C’était trop tôt. Rares étaient ceux, à l’époque, qui en comprenaient le mécanisme, difficile à expliquer et à résumer en une phrase ou une formule. Par principe, les socialistes sont contre la TVA, l’impôt le plus injuste qui soit. Ils ont raison, mais leurs propositions n’apportent aucune solution aux problèmes actuels. Il faut donc faire l’effort de comprendre la situation à laquelle nous sommes confrontés et évaluer les avantages et inconvénients de la TVA sociale. Comment protéger la production française, comment remédier aux délocalisations dans une économie mondiale ouverte, comment continuer à financer notre protection sociale, ralentir la dérive des déficits sociaux et publics, comment remédier à la chute du dollar ? La TVA sociale apporte des solutions. En quoi consiste cette taxation qui, pour ne pas être injuste, peut être modulée par produit ? Au lieu d’asseoir notre système de protection sociale et de retraite, sur le seul travail, il faut l’asseoir plus largement sur la consommation. Prenons un exemple : Une entreprise qui a 10 000 salariés, doit payer 10 000 cotisations sociales. Un importateur qui fait venir de l’étranger la même production avec un personnel limité à une dizaine de personnes, ne paiera que dix cotisations. C’est absurde de payer, depuis des années, des « droits de douane à rebours » qui pénalisent nos entreprises de production et favorisent les produits importés. Notre pays est très intelligent, mais naïf ! La crainte régulièrement exprimée, elle est d’ailleurs fondée, c’est une augmentation des prix et un ralentissement de la consommation. Les Français, interrogés, répondent évidemment, ce soir, qu’ils sont majoritairement contre. Le gouvernement ne veut pas, à la veille du second tour, argumenter. C’est trop tôt ou trop tard. Très rares sont ceux parmi les 60% de Français qui se déclarent opposés à cette taxe, qui seraient capables d’en expliquer le principe. Ils répondent seulement qu’ils ne veulent pas d’augmentation de la TVA. Il est même étonnant qu’ils ne soient que 60%. Il faut souhaiter que dès lundi, le projet de TVA sociale et les mesures indispensables pour éviter que les entreprises, qui ont actuellement de bonnes marges, n’augmentent leurs prix abusivement, soient étudiés sérieusement et mises au point rapidement. Rares sont les marges de manœuvre du gouvernement, celle-ci pourrait se révéler appréciable, même si le temps perdu ne se rattrape jamais.

mardi 05 juin 2007

Sur « le Clan Pasquier »

Les Français aiment la politique. Avec Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, ces personnages de roman, ils ont été servis. Il faut maintenant parler d’autre chose, même si la politique est dans tout. France 2, bien inspiré, avait programmé « le Clan Pasquier » au bon moment pour rappeler qu’il faut toujours mettre les événements en perspective et montrer les constantes de l’Histoire, la passion du pouvoir, de l’argent, de l’amour, de l’art. La plupart des Français ne connaissent que trois Duhamel : Alain et Olivier, professeurs à Science Po et politologue, et Patrice, journaliste et directeur de France Télévision.
Rares, très rares, trop rares, sont les Français qui ont lu un roman de Georges Duhamel, de l’Académie française, ou qui entrent dans une librairie pour demander un ouvrage de cet auteur. L’histoire littéraire l’avait injustement oublié. Né en 1884, dans une famille modeste, son enfance fut un peu perturbée par la personnalité fantasque de son père, qui, toujours entre deux déménagements, lui a manifestement inspiré le personnage du père Pasquier. Médecin, passionné de littérature, il a trente ans quand la guerre de 14-18 éclate. Chirurgien aux armées, il sort brisé de cette épreuve mais bien décidé à témoigner, à écrire sur la grandeur de l’âme. Le premier tome de la « Chronique des Pasquier », « le notaire du Havre », est publié en 1933 et le dernier : « la passion de Joseph Pasquier », en 1945. Il est élu à l’Académie Française en 1935 et meurt dans son cher petit village de Valmondois le 13 avril 1966.
Jean-Daniel Verhaegue, qui a mis en scène « le Clan Pasquier » en quatre épisodes, aime les romans du 19ème et du début du 20ème siècle. Les Thibault, Sans famille, le Grand Meaulnes, Galilée ou l’amour de Dieu, Le Père Goriot, Jaurès, naissance d’un géant, ont été des réalisations unanimement appréciées et saluées par la critique. Les personnes âgées apprécient diversement les dialogues très modernes de Joëlle Goron et nombreux sont ceux qui crient à la trahison de l’œuvre. Elles ont raison, mais pour toucher un large public et encourager les téléspectateurs à lire l’œuvre originale, il faut des textes « grand public » . France 2, sur son site internet, publie une très belle lettre que Roger Martin du Gard, l’auteur des Thibault, a écrite à Georges Duhamel le 28 octobre 1934. Ceux que cela intéresse pourront en prendre connaissance. Il est exact que ces deux écrivains, différents par leur milieu, racontent avec le même talent des histoires familiales magnifiques qui se situent à la même époque, c’est-à-dire avant et pendant la Grande guerre.
Dans le les jours qui ont suivi la présentation des deux premiers épisodes sur France 2, je n’ai pas pu résister à la tentation de rechercher dans ma bibliothèque « la Chronique des Pasquier ». Certaines scènes sont très fidèles, d’autres moins, c’est la loi du genre. En parcourant le tome VIII de l’œuvre : « Cécile parmi nous », j’ai retrouvé intact le plaisir que j’avais éprouvé quand je l’ai lu pour la première fois. C’est le tome que je préfère. Dans la famille Pasquier, Georges Duhamel peint successivement la personnalité de tous les membres de ce clan hors du commun. Le plus typique des hommes d’affaires de son temps, le plus caractéristique des bureaucrates, un de nos savants les plus éminents, une des plus grandes beautés et enfin, Cécile, la plus illustre pianiste des temps modernes. Georges Duhamel, dès le début de l’ouvrage, présente Cécile avec un vers de Racine : « Etes-vous, parmi nous, à ce point étrangère ? » Cécile est en effet une étrangère, elle cultive l’étrangeté. L’auteur démontre, dans le personnage de Cécile, que l’art est par-dessus tout une question d’âme et que la technique n’est qu’un tremplin qui fait bondir certaines âmes jusqu’aux cieux. Cécile est détachée des choses, ou plutôt déliée d’elles, comme du serment de leur accorder de la valeur. Deux réalités cependant la retiennent au monde : un mari et un enfant. On ne sait pas pourquoi elle est allée épouser Richard Fauvet dont l’auteur fait un portrait d’une délicieuse méchanceté. Elle ne le sait pas non plus. Sans doute parce qu’elle voulait un enfant. La mort du petit enfant de Cécile d’une péritonite est difficilement supportable. Elle contraste avec la légèreté de ce qui précédait. Cécile se sépare de son mari, rentre dans le Clan et se réfugie dans son art. Les connaissances dont l’auteur témoigne dans tous les milieux, comme Roger Martin du Gard, donne à son œuvre une très grande solidité. L’ambiance des laboratoires, les milieux d’affaires et leurs mœurs, le monde des arts, des musiciens, des écrivains, ont été analysés, fouillés, dépouillés, avec une rigueur duhamélienne. Certaines images sont saisissantes : « Grave, le visage immobile, Cécile écoutait son frère. Elle était assise au piano. D’instant en instant, elle esquissait une arabesque sonore, invention ou réminiscence, et cela faisait si peu de bruit que cette musique semblait tracée en filigrane dans le silence ».
A ceux(ou celles) qui auront plaisir, comme moi à se plonger dans l’œuvre de Duhamel, je conseille également « Scènes de la Vie Future », écrit en 1930. L’auteur y dénonce avec un grand talent les excès des mœurs d’une société américaine vouée au mercantilisme et à la consommation, incapable de résoudre la question raciale, cause de haine, « plaie incurable » au flan de la prospérité américaine. Dans bien des domaines, Georges Duhamel offre une grille de lecture, une aide à la réflexion, qui permettent de comprendre les événements et les comportements actuels avec plus de recul.