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samedi 23 septembre 2006

« Ils ont faim »

« Ils ont faim
-- Admirable soleil d’Alger ! Quel pays où vivre l’hiver, sans manteau, en flânant…Comme le bleu de la mer est intense et les montagnes légères à l’horizon. Il semble que sous un pareil climat l’homme doive naturellement s’épanouir.
Mais quels sont ces importuns ? Ces petits voyous indigènes qui s’accrochent à vous pour vous cirer les souliers ? Et ces grands paresseux qui veulent à toute force vous rendre des services dont vous n’avez pas besoin ?
-– Ils ont faim.
-–Dans un semblable pays où l’hiver est si doux, surtout sur la côte, ils doivent avoir bien peu de besoins ?
-– Encore leur faut-il manger.
-– On m’a dit que lorsqu’on les employait et qu’on les payait régulièrement, ils ne revenaient plus de quelques temps, jusqu’à ce qu’ils aient tout dépensé.
-– Encore faut-il trouver du travail.
-–Ils n’ont pas l’air très courageux et se traînent au soleil, couverts de guenilles. Ou ils passent leur temps dans les cafés maures et couchent sur des nattes.
-– Encore leur faudrait-il avoir une maison.
-– Je ne les vois s’intéresser à rien et mener une vie de brutes. Ils ne lisent même pas, ils ne savent rien.
–- Encore leur faudrait-il avoir des écoles.
–- Nierez-vous tout ce que les Français ont fait pour eux ? Ils mouraient en masse d’épidémies et maintenant ils sont soignés ; leur nombre a triplé depuis la conquête et c’est tout de même différent de ce qui s’est passé en Nouvelle-Zélande et en Tasmanie ; ils s’exterminaient mutuellement, et maintenant les différends des tribus se règlent devant la justice ; et le pis c’est qu’ils étaient opprimés par les Turcs et par leurs propres chefs comme ils ne l’ont jamais été depuis…Nierez-vous ?
–- Non, je ne nie rien. Vous dites vrai. Laissons les controverses à de plus méchants que nous ; laissons la politique à de plus incompétents que nous.
–- Alors ?
–- Alors, n’oubliez pas malgré tout : Ils ont faim »
Ce texte a été écrit, il y a 70 ans, par Jean Grenier, le professeur de philosophie d’Albert Camus à Alger. Publié dans la Nouvelle Revue française, ce dialogue était relativement passé inaperçu. En 1998, Pierre Joxe lui avait rendu hommage en le mettant en préface du premier tome de ses entretiens avec Michel Sarazin publié chez Flammarion.

lundi 18 septembre 2006

« J’ai souvent regretté d’avoir parlé. Je n’ai jamais regretté de m’être tu »

Chaque jour, ou presque, cette confidence d’un ancien ministre trouve à s’appliquer. La semaine dernière, les propos du ministre d’Etat, ministre de l’intérieur, tenus à la Maison blanche, ont, de l’avis général, été irresponsables. Ce n’est pas du « parler vrai », c’est une faute. Un dérapage également, le commentaire « freudien » que Laurent Fabius a jugé utile de faire à Lens sur les propos malheureux de Nicolas Sarkozy. C’était déjà beaucoup pour la semaine.
Le pape Benoît XVI, quelques jours après l’anniversaire du 11 septembre, a fait à Ratisbonne, en Allemagne, une conférence qui serait sans doute passée inaperçue s’il l’avait faite, il y a quelques mois quand il n’était encore que le théologien Ratzinger. J’ai lu sur le site du Monde l’intégralité de ce discours de grande qualité. Ce n’est pas ce texte qui est en cause, encore qu’il ne soit pas très équilibré, mais le fait qu’il ait été prononcé par le pape. Benoît XVI, emporté sans doute par la joie d’être chez lui, en Allemagne, a prononcé un discours comme il l’aurait fait il y quelques années ; un discours de professeur de théologie. Seulement voilà, il est pape et ses propos n’ont plus seulement une portée théologique, mais politique. Ses propos, qui pouvaient prêter pour le moins à interprétation, ont immédiatement entraîné la nécessité pour lui de dire qu’il « était absolument désolé ». Heureusement, seuls les radicaux chrétiens et musulmans, en ont tristement « rajouté ». Dans une période extrêmement sensible où il faut au contraire encourager et aider les musulmans modérés, le pape aurait mieux fait de s’abstenir de choisir cette citation d'un Empereur Byzantin.
Je sais que ce n’est pas dans l’air du temps. Nombreux sont ceux qui sont convaincus qu’il faut tout dire, en permanence, sur tous les sujets, en famille, en société, dans les affaires. Ils se trompent. Sur le plan politique, ils prennent leur part de responsabilité dans le chaos et le désordre. Sur le plan international, ils précipitent le choc des religions, des cultures, des civilisations et, comme le disait hier soir François Bayrou, jouent avec de la nitroglycérine qui n’aime pas être secouée. Enfin, sur le plan familial, le comportement radical et brutal, au nom de la vérité, ne provoque le plus souvent que des drames et des malheurs.
Le ministre a raison, pour ne pas avoir à le regretter, il est préférable de commencer par se taire.

vendredi 15 septembre 2006

La disparition d’un grand journaliste : Jean Planchais

Comme tous les anciens et fidèles lecteurs du Monde, j’ai appris mercredi la disparition de Jean Planchais qui était entré au journal en 1945. Après Edouard Sablier, Georges Penchenier, mon ami Alain Jacob, c’est, comme l’a écrit André Fontaine, une génération de grands journalistes qui nous quitte. Deux souvenirs personnels me reviennent en mémoire.
Le premier se situe pendant la nuit du 21 au 22 avril 1961 ; une drôle de nuit. Incorporé depuis quelques mois seulement au CIT 58, le centre d’instruction des transmissions de Cahors, je montais la garde dans une guérite avec mon casque lourd et mon transistor. Des généraux en retraite s’emparaient du pouvoir à Alger. Au réveil, la France entière était sous le choc, l’oreille collée à tous les postes de radio. La lecture du Monde étant interdite dans l’enceinte militaire et les conscrits consignés, je me souviens que j’ai attendu deux ou trois jours avant de pouvoir lire le Monde et particulièrement l’article de Jean Planchais qui relatait les événements et les premières déclarations de Pierre Messmer, le ministre des armées, et du général Gambiez, le chef d’état-major. Pour eux, le loyalisme de l’armée ne faisait aucun doute. La population n’était pas aussi convaincue, les jeunes sous les drapeaux, encore moins. Les articles de Jean Planchais, qui était le spécialiste des questions militaires de son journal, étaient de grande qualité et très lus par les jeunes, favorables à la décolonisation.
L’autre souvenir est relativement récent. En 1999, peu de temps après mon élection à la présidence de l’association des auditeurs de l’Institut des hautes études de défense nationale, le délégué de la 15ème session, le général Gaillard de Saint Germain, m’avait invité à participer au déjeuner annuel de cette promotion à laquelle appartenait Jean Planchais qui avait donc était admis à suivre le cycle de cet Institut, en 1962, un an après le coup de force des militaires à Alger. Placé à coté du journaliste, j’ai le souvenir d’avoir été très heureux que cette occasion me soit offerte de parler avec lui de l’actualité, mais aussi de ce qui se passait quand j’avais vingt ans. André Fontaine a raison de rappeler que c’était un homme simple, gentil, disponible. J’avais beaucoup apprécié ce moment passé avec lui. Je le revois avec son « nœud papillon noué à la va vite ». Autour de nous, parmi ses camarades de la 15ème session, je me souviens qu’il y avait mon ami Henri Barbier, ancien conservateur des hypothèques, Philippe Giscard d’Estaing, le préfet Roland Faugère. Je suis heureux de lui rendre ce très modeste hommage d’un fidèle lecteur de ses nombreux « papiers ».

vendredi 08 septembre 2006

Souvenir du World Trade Center

Comme tous ceux qui ont eu le bonheur de s’asseoir sur un banc, au pied des Twin Towers, de pénétrer dans les halls avec cette impression d’entrer dans une cathédrale, de découvrir au 110ème étage, par beau temps, la presqu’île de Manhattan, j’ai regardé avec beaucoup d’émotion le documentaire-fiction produit par la BBC, diffusé lundi dernier par France 2. Les images épouvantables de ces tours en feu, qui s’écroulent comme un château de cartes, sont dans toutes les mémoires, mais la vie à l’intérieur des tours, l’animation des halls, la beauté de cette œuvre architecturale n’étaient connues que des résidents et des touristes. L’architecte japonais, Minoru Yamasaki, avait marqué son époque en concevant ces deux tours les plus hautes du monde pendant de nombreuses années. Je les avais vus en cours de construction, lors de mon premier voyage aux Etats-Unis en 1972. Irrésistiblement, j’éprouvais le besoin de les voir de nouveau à chacun de mes voyages et de les montrer à mes enfants, à ma famille comme ce fut le cas en 1987.
Ce film, qui mélange habilement des images d’archives et de la fiction, explique parfaitement les points faibles de ces tours. Seuls les murs extérieurs étaient porteurs. L’utilisation du métal et du plâtre, plus légers que le béton armé, était paraît-il une nécessité connue des seuls spécialistes pour la structure d’immeubles de cette taille et de ce poids. Les plafonds qui se déforment, les portes qui se bloquent, les escaliers trop étroits et la confusion qui règne quand les opérateurs du 911 répètent dans cesse : « Restez où vous êtes, ne bougez pas ! », sont terriblement angoissants.
La tour de la Liberté, qui sera érigé sur le site, aura 541 m de haut mais il faudra attendre 2012 pour que cet immeuble symbolise à la fois l’espoir d’un monde meilleur et le souvenir de la tragédie du 11 septembre 2001.

mercredi 06 septembre 2006

Un service civil volontaire ou obligatoire ?

Il y a de grandes chances que le débat soit au cœur de la campagne présidentielle depuis que Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy se sont prononcés en faveur d’un service civil obligatoire. Les Français (59%), qui s’en tiennent aux principes et non aux modalités et aux coûts, regrettent la suspension ( pour ne pas dire la suppression ) du service national décidée par Jacques Chirac en 1996. La ministre de la Défense, Michèle Alliot-Marie, a dit à plusieurs reprises qu’un projet de service obligatoire coûterait plus de 7 milliards d’euros par an et qu’il était « totalement irréaliste » de l’envisager. La Défense ne peut d’ailleurs plus être concernée ; elle n’a plus de casernes, d’habillement, bref de tout ce qui serait nécessaire pour réaliser un tel projet. Les Français semblent l’avoir compris même s’ils persistent à regretter la décision de 1996.
En ce qui concerne un service civil, aux contours encore mal définis mais qui aurait le mérite de « reconstruire » les jeunes, de leur donner le sens des responsabilités, de la vie en société, en un mot de leur redonner un esprit civique qui se serait perdu, les Français sont partagés. D’après un sondage IFOP pour Valeurs Actuelles, réalisé à la fin du mois de juin dernier, 46% seraient favorables au volontariat et 44% pour l’obligation. Les jeunes, interrogés, se déclarent franchement contre le projet qui, s’il était réalisé par les socialistes, serait « notre CPE » affirme Jack Lang, le porte-parole des jeunes dans ce genre de débat.
La fraction la plus radicalement opposée à un service civil obligatoire considère que ce « projet serait pire que le CPE car plus sournois, car il joue sur la corde délicate du délitement social et du désir d’engagement des jeunes dans des causes qui les sensibilisent ». Ils craignent un consensus pour « répondre à la violence des jeunes et à une demande de morale sociale et d’autoritarisme ». Pour eux, le développement du volontariat ne peut reposer que sur une politique soucieuse d’émancipation des jeunes. Ils dénoncent « l’idée lumineuse » de faire payer à 700 000 jeunes par an un impôt en nature et « d’utiliser la générosité des jeunes à des fins économiques pour l’Etat qui ne supporte pas que le peuple devienne plus critique et moins facilement gouvernable ».
Pour réaliser ce projet il faudra donc un large consensus national qui confirme le sondage, une concertation qui permette de développer un argumentaire sérieux qui ne laisse aucune place à l’improvisation et aux interprétations et une sincérité qui chasse toutes les arrière-pensées si tant est qu’il puisse y en avoir. La partie n’est pas gagnée d’avance contrairement à ce laissent supposer les sondages.
Rendre le service obligatoire ne sera pas aisé. C’est pourtant une impérieuse nécessité si on veut remettre un peu d’ordre dans la maison France.