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mardi 25 juillet 2006

Changer la vie

« Changer la vie », ce n’est pas seulement le programme de gouvernement du Parti socialiste en 1972. Ce n’est pas seulement l’hymne du PS, sur une musique de Mikis Théodorakis, au congrès de Nantes en 1977, c’est aussi le beau titre du livre que l’académicien Jean Guéhenno a publié en 1961 sur son enfance et sa jeunesse. Accablé par la forte chaleur dont souffrent les Parisiens ces jours-ci, j’étais plongé dans ce livre émouvant et tendre, quand apparaissent, au journal de 20h, les images du Conseil de sécurité des Nations unies. Kofi Annan, le Secrétaire général, réclame une nouvelle fois, jour après jour, un cessez le feu au Liban. Derrière lui, Jean-Marie Guéhenno, le Secrétaire général adjoint, attentif, consulte son téléphone mobile qui vient de vibrer. Rien n’échappe plus à l’objectif des caméras de télévision.
La dernière fois que j’ai rencontré le fils de l’académicien, c’était au Palais de l’Elysée en 2000. Je me souviens que nous avions attendu quelques instants dans le hall, sur le pas de cette porte où tant de photos sont prises, que la pluie tombe un peu moins fort. Jean-Marie Guéhenno téléphonait, pour réserver deux couverts, au restaurant qui venait d’ouvrir sous le magasin Lanvin, à deux pas. Je regardais cette cour ; les images défilaient. Ancien élève de l’Ecole normale supérieure, comme son père, ancien élève de l’ENA, il était, en 2000, Conseiller-Maître à la Cour des comptes et président de l’IHEDN. Au cours du déjeuner, il m’informa de sa prochaine nomination (le 1er octobre) au très beau poste de Secrétaire général adjoint aux opérations de maintien de la paix de l’ONU. Il était très heureux. J’étais fier de passer un moment avec lui.
J’étais donc plongé dans le livre de son père : « Changer la vie ». Il raconte, avec tendresse, son enfance dans un village breton au tout début du siècle dernier, son adolescence à Fougères, le travail en usine, les études reprises, l’Ecole normale supérieure, sa passion pour les livres. Il raconte, avec un don d’évocation rare, la vie d’un fils de cordonnier et d’une ouvrière en chaussure ; la pauvreté, la vie quotidienne, une alternance de résignation et de courage. Esprit neuf et ébloui, il peint un père « qui savait si bien espérer » et une mère « qui savait la fatalité ». Une phrase explique le titre de ce livre : « on ne change pas sa vie à soi seul ; il faut, pour la changer, changer aussi la vie des autres. » C’est ce que fait son fils, en 2006. Il parcourt le monde, du Mozambique en Namibie, du Liberia au Burundi, de Sierra Leone en République démocratique du Congo, sans parler du Soudan et du Darfour. Pour tenter de trouver une solution aux conflits, les apaiser, installer un minimum de stabilité, les forces de maintien de la paix n’ont que 50 000 hommes, avec un budget qui représente moins de 1% du budget annuel de la défense des Etats-Unis. Jean Guéhenno peut être fier de son fils qui consacre une tranche de son existence à changer la vie des autres. Je souhaite, qu’après cette mission, il rentre en France pour y occuper de hautes fonctions qui changeront aussi sa vie.

lundi 24 juillet 2006

Le Liban : des clés pour comprendre

La situation au Liban est difficile à comprendre si on ne dispose pas des principales clés de lecture des intérêts qui s’opposent. La conférence internationale, qui se tiendra à Rome mercredi prochain, devra ce livrer en préalable à cet état des lieux.
Israël, tout d’abord, a le droit de se défendre pour survivre. Son attitude n’est cependant pas la même suivant que Tsahal a une stratégie défensive ou offensive. Il apparaît de plus en plus clairement que l’action offensive de l’armée israélienne a été décidée beaucoup plus par la rencontre secrète de Cheney et de Netanyahou, à la mi-juin, que par le jeune gouvernement de Olmert. Les renseignements fournis par le Mossad devaient être très préoccupants. Si Netanyahou, dont la tendance ne l’a pas emporté aux dernières élections, sert effectivement d’intermédiaire entre Washington et l’armée israélienne, c’est le signe d’une certaine tension entre l’armée et le pouvoir civil et donc d’un affaiblissement de la démocratie dans ce pays. Qui commande en Israël ?
En ce qui concerne l’attitude des Etats-Unis, une partie de la presse américaine affirme que les néo-conservateurs (Dick Cheney en particulier) considèrent que ce conflit pourrait être la première phase d’une attaque USA-Israél contre l’Iran. Des experts américains vont même jusqu’à noter que la similitude des discours sur le Bien contre le Mal prouve que la direction israélienne n’est que le prolongement de la tendance la plus extrémiste de l’administration américaine qui est également l’objet de vives tensions pour des raisons électoralistes. Pour le Washington Post, le plan est simple : il faut détruire le Hezbollah et si possible poursuivre vers la Syrie et l’Iran pour construire le « Grand Moyen Orient ( le rêve des néo-cons). La première phase de l’affrontement américano-iranien a donc lieu au Liban. La perspective d’une très grave crise (mondiale !) serait d’ailleurs un argument pour les républicains dans la perspective des élections américaines de novembre qui se présentent mal. Le veto systématique des USA au Conseil de sécurité des Nations-unies et les déclarations de GW Bush confirmeraient cette interprétation.
La Syrie, qui avait le Liban sous son influence, a été très affaiblie par l’enquête sur l’assassinat de Rafic Hariri et le retrait de ses troupes du Liban. Son rôle d’intermédiaire entre Téhéran et le Hezbollah n’est plus aussi net. Ce pays a besoin d’agir (par ses services secrets) pour exister.
Le Hezbollah, « le parti de Dieu », s’est préparé de longue date à cet affrontement qui n’a pu être décidé que par le guide suprême religieux, le « walih el-fakih », c’est-à-dire l’Iranien Khamenei, seul habilité à prendre les grandes décisions qui concernent la guerre et la paix. Le Hezbollah a réussi, pour le compte de Téhéran, le piège parfait : attirer l’armée israélienne dans une souricière ( à la Saddam !). Ce mouvement « de l’étranger », qui fait partie du gouvernement libanais, a entraîné le pays dans une aventure au nom de la solidarité. Les Libanais ( cf. le journal l’Orient le jour) font très bien la différence entre la solidarité avec les réfugiés et les victimes et la solidarité politique. Le pays est donc divisé par « cette raison d’Etat étrangère. Il est pris en otage et retombe dans le chaos. Le Liban ne retrouvera son unité que le jour où il ne sera plus le lieu d’affrontements entre des intérêts étrangers.
L’Iran veut être reconnu comme une grande puissance régionale, ce qui explique son acharnement à disposer d’un potentiel nucléaire. La manne pétrolière lui en donne les moyens. Ce pays a une véritable stratégie à long terme qui consiste notamment à créer des conflits secondaires ( c’est ce que faisait l’URSS !) et à constituer un « arc chiite de l’Irak au Hezbollah » opposé à l’islam sunnite ( Jordanie, Arabie Saoudite, pays du Golfe) que les Américains soutiennent. Pour Téhéran, le but est clair : sanctuariser le pays en dénonçant Israël, justifier ses installations nucléaires et mobiliser le monde arabe par son discours pan islamiste.
Et la France dans tout cela ; elle est avant tout l’amie du peuple libanais. Le Président Chirac a été, dès le déclenchement des hostilités, le plus rapide et le plus clair des chefs d’Etat réunis à Saint Petersbourg. En demandant le déploiement d’une force internationale disposant de moyens de coercition, il a enclenché un processus de négociation qui va peut être aboutir. Son extrême sévérité à l’égard du Hezbollah, et indirectement de la Syrie et de l’Iran a replacer – non sans risque - la diplomatie française dans le jeu.
La paix dans cette région serait-elle impossible ? Non, il existe des solutions. Pour le conflit israélo-palestinien, le Président Clinton en avait esquissé une mais trop tard, en fin de mandat. Les accords de Taba aussi allaient dans la bonne direction. Et, surtout, l’accord de Genève, négocié par des Palestiniens et Israéliens qualifiés, mais non officiels, contenait la solution : Création d’un Etat palestinien avec Jérusalem-Est comme capitale, retour aux frontières de 1967 moyennant des échanges de territoires, un statut particulier pour les lieux saints et une solution au problème des réfugiés qui ne passe pas par un droit au retour généralisé. Quel est le Président américain qui aura le courage et la volonté, avec l’aide de la communauté internationale, d’imposer à Israël cette solution assortie d’une présence militaire d’imposition de la paix ? Pour le Liban, la France et les Etats-Unis ont fait voter la résolution 1559 par le Conseil de sécurité des Nations unies exigeant le retrait syrien et le désarmement du Hezbollah. C’est la condition nécessaire et sans doute suffisante pour que le Liban recouvre sa souveraineté et la paix. Encore faut-il vouloir l’appliquer même par la coercition.
PS - Il y a une heure, on apprenait que les Etats-Unis venaient de fournir à Israël des bombes à guidage laser pour atteindre des cibles dans Beyrouth. Si c’est vrai, alors il est probable que nous allons assister à une « irakisation » du conflit et que cette ville va rapidement ressembler à Bagdad.

mardi 18 juillet 2006

Le Tour de France arrive à l’Alpe d’Huez

« Tu as bien de la chance d’être le maire de l’Alpe d’Huez. » A chaque fois que je rencontre Eric Muller, je lui dis la même chose en pensant à l’extraordinaire spectacle que le Tour offre presque chaque année quand il arrive dans cette station.
En 1992, j’ai eu le privilège d’être invité à suivre une étape de montagne. J’y pense chaque année, quand le Tour aborde les Alpes. C’est le cas aujourd’hui. Le 16 juillet 1992, j’avais rendez-vous en gare de Dijon avec le chauffeur d’une des voitures officielles, un ancien coureur, Patrick Clerc. Il avait pour mission de nous récupérer et de nous conduire à Besançon, où nous devions passer la nuit. C’est à l’hôtel que nous avons pris le Tour en marche et que nous avons été plongés dans l’ambiance si particulière de cette compétition. Dans le hall, Robert Chapatte rédigeait son « papier" Autour de Gérard Holz, de Patrick Chêne et de quelques journalistes accrédités, des anciens coureurs évoquaient des souvenirs. Je me souviens que nous avions partagé leur dîner à la table d’hôte. Notre chauffeur nous avait prévenus : « Il faut se coucher de bonne heure car demain, le programme est chargé ; il faut être debout à 5 h 30 et partir à 6 h 15 » Le lendemain, nous étions prêts, Jacques de Peretti, Christian Tribot et moi, à foncer à vive allure vers Dole, point de départ de l’étape que nous allions suivre. Nous étions encore un peu endormis et barbouillés. Sur l’esplanade, où devait être donné le départ, c’était déjà l’effervescence. Je me souviens avoir été très frappé par la maigreur des coureurs qui n’ont que les muscles et la peau. L’animation dans l’enceinte du Village était bon enfant. On y croisait des anciens coureurs connus : Hinault, Thevenet, Ocana, des personnalités invitées. Le favori, Miguel Indurain, signait des autographes. Le maillot jaune, le français Pascal Lino, un peu étonné de conserver sa tunique depuis la 3ème étape, se faisait coiffer en attendant le départ. Le pilote de l’hélicoptère qui nous a été affecté était venu nous chercher pour que nous puissions voir le départ dans les meilleures conditions. C’est effectivement un spectacle magnifique. Le peloton, la caravane, les nombreux petits châteaux que l’on découvrait sur les contreforts du Jura. A Lons-le-Saunier, 80 kilomètres après Dole, l’hélicoptère, qui avait pris de l’avance sur la course, s'était posé dans un champ. Patrick Clerc, notre chauffeur nous y attendait. Nous avions le temps de prendre un café, dans un bistrot, avec Jacques Chancel et Raphaël Geminiani, deux extraordinaires conteurs. Nous avions suffisamment d’avance pour pique-niquer avant le passage des coureurs. Je me souviens que tout d’un coup, brusquement, Patrick nous a dit : « Il faut partir ! » Il fallait s’intégrer dans le cortège fou des voitures officielles, de celles des commissaires de course et de celles des directeurs sportifs. Commença alors un ballet inénarrable qui explique que les chauffeurs soient tous d’anciens coureurs qui savent parfaitement ce qu’il faut faire ou ne pas faire pour ne pas gêner les coureurs et ne pas écraser les spectateurs. Debout dans la voiture, nous assistions à ce spectacle surréaliste. Quand nous traversions le peloton, notre chauffeur avait un mot pour tous ses anciens copains. Il ne parlait pas de la course où de leur état de forme, le sujet est tabou. Ils se « chambraient » mutuellement, parlaient de tout et de rien. A cette heure et à ce stade de la journée, les coureurs étaient très détendus. Ils se ravitaillaient, plaisantaient avec Patrick qui nous les présentait, le coude à la portière. Nous avons roulé ainsi jusqu’au moment où la radio du Tour annonça que des coureurs s’étaient échappés. La route commençait à monter sérieusement et les spectateurs, de plus en plus nombreux, étaient de plus en plus proches des coureurs, des voitures et de nous. Le corps à moitié à l’extérieur du véhicule, nous nous cramponnions pour ne pas être ballottés dans les virages. Ces moments incomparables sont inoubliables. Pendant quelques heures, nous faisions partie de la famille du Tour, cette espèce de cirque ambulant qui parcourt la France chaque année et qui attire chaque jour des milliers de spectateurs. Dans l’ascension du col du Mont-Salève, j’ai vu de très près des hommes souffrir le martyr, descendre de vélo pour vomir, réclamer la voiture de leur directeur sportif en levant le bras sans se retourner. Ce sont bien des « forçats de la route », comme de bons journalistes l’ont écrit au début du siècle dernier. Les progrès mécaniques et physiologiques ont repoussé les limites de la résistance mais n’ont pas supprimé les souffrances que ces hommes s’imposent. Ils parcourent ainsi 35 000 kilomètres par an et ont besoin de courir comme un musicien a besoin de jouer avec son instrument. Les descentes, après le passage des cols, sont les moments les plus impressionnants. Les voitures ont du mal à suivre les coureurs qui prennent des trajectoires très courtes avec des points de corde très précis. Ces hommes sont courageux. Je me souviens que quelques heures plus tard, un jeune coureur avait dit au micro : « Quand on a pas bien travaillé à l’école, il faut être capable de se faire mal… » Avec l’autorisation du commissaire de course, nous avons doublé les hommes de tête et avons filé vers Saint-Gervais pour arriver avant les coureurs et assister à l’arrivée dans la tribune des journalistes. Un verre d’eau pour étancher notre soif, car il a fait très chaud tout au long de la journée, et nous quittions Saint-Gervais en hélicoptère, en compagnie du ministre de la communication, Jean-Noël Jeannneney, ébouriffé, le costume froissé, l’esprit ailleurs. Il semblait plus sensible au spectacle qu’à ce sport. De Saint-Gervais à Chambéry, nous ne parlions pas, fascinés par le paysage grandiose de la vallée et du massif du Mont Blanc. J’ai le souvenir d’être rentré épuisé, trempé de sueur, saoul de bruit, de foule, d’images fortes, mais très heureux d’avoir eu le privilège de vivre cette journée que je n’ai pas oubliée. Le Suisse Rolf Jaermann avait gagné cette 17ème étape, Pascal Lino avait conservé son maillot jaune, mais pour moi, ce jour là, c’était secondaire. Je venais de réaliser un rêve d’enfant. Il n’est jamais trop tard !

vendredi 14 juillet 2006

La provocation, de Berlin à Beyrouth

L’actualité s’est chargée de relativiser le geste impardonnable de Zidane et de le réduire à ce qu’il est, c’est-à-dire peu de chose. Trois jours après la provocation préméditée du bellâtre tatoué et la violente réponse du meilleur joueur de football de la planète, les mêmes mots sont employés pour expliquer ce qui se passe à Beyrouth. Le même milliard de téléspectateurs, notamment les enfants, regardent ébahis les événements se succéder. Ils comprennent très bien quand le maître d’école explique pourquoi et comment Cyrano de Bergerac provoque en duel un vicomte qui a osé le traiter de « maraud, faquin, butor de pied plat ridicule, de bouffon ». La tirade fait rire ; elle a traversé le temps, même si à la fin de l’envoi, il touche….
A Beyrouth, donc, les Israéliens ont donné à leur brutale intervention militaire le nom de : « Punition adéquate » en réponse à la provocation du Hezbollah qui, sous le nom de code : « Promesse tenue », a capturé deux soldats israéliens, sans même en informer le gouvernement libanais auquel il appartient. L’Union européenne (comme la FIFA !) a qualifié la réaction israélienne de « disproportionnée ». J’espère que les journalistes du monde entier qui viennent de se ridiculiser, pour la plupart, en dissertant à n’en plus finir sur un coup de tête et sur l’honneur perdu de l’Occident, vont reprendre leurs esprits. A leur décharge, s’il est exact que le vice-président du Sénat italien a effectivement déclaré que son équipe avait battu « une équipe de noirs, d’islamistes et de communistes », alors il s’agit d’une affaire d’Etat, un « casus belli ». Il y a cent ans, La France aurait déclaré la guerre à l’Italie pour moins que çà. La dépêche d’Ems, le 9 juillet 1870 ( décidément !), qui déclencha la guerre franco-allemande de 1870 et qui entraîna la chute de l’Empire français, était beaucoup moins insultante.
Pour revenir à des choses beaucoup plus graves, le Hezbollah, « le parti de Dieu », mouvement chiite fondamentaliste armé, qui a pour objectif de créer un Etat islamiste, utilise une nouvelle fois la stratégie de la prise d’otages pour déclencher une confrontation avec Israël et ouvrir un deuxième front après Gaza. Le Hezbollah, qui a préparé cette opération de longue date, est soutenu par la Syrie et l’Iran, qui ont intérêt à déstabiliser le Liban. Il est soutenu également par le Hamas qui appartient à la même mouvance. Les risques qu’ils prennent sont soigneusement calculés. Il faut notamment éviter que le procès des assassins de Rafic Hariri se déroule normalement, démontrer que les Iraniens ont besoin du nucléaire pour se défendre contre la menace israélienne et restaurer l’influence de la Syrie sur le Liban.
La Communauté internationale, sous toutes ses formes, de l’ONU à l’Union européenne, du G8, qui se réunit à Saint Petersbourg ce week-end, à la Ligue arabe, est divisée et impuissante. Elle réclame la paix par la négociation mais n’a pas les moyens et la volonté de l’imposer.
Au Liban, où la population, morte de peur, est revenue vingt cinq ans en arrière, c’est la consternation. Le Festival de Byblos avait prévu de recevoir le 15 juillet la star jamaïcaine du reggae Sean Paul. A Baalbeck, situé en territoire occupé par le Hezbollah, c’est une comédie musicale des frères Rahbani qui devait être présentée demain dans l’espace aménagé entre les temples de Jupiter et de Bacchus pour célébrer le 50ème anniversaire du festival. Le Liban est de nouveau en guerre, une guerre que la majorité de la population n’a pas voulue.

mardi 11 juillet 2006

Les fantômes du stade olympique de Berlin.

Les fantômes du stade olympique de Berlin ont attendu la 110ème minute de la finale Italie – France, de la coupe du monde de football, pour se manifester. Ils avaient bien tenté, dès les premières minutes de la rencontre, de faire de cette soirée une tragédie quand Thierry Henry, reçut un violent coup de coude de Fabio Canavaro qui lui fit perdre connaissance quelques secondes. Toutes les conditions étaient réunies pour que la soirée soit belle mais aussi pour un renouveau du mythe. Dans ce stade de triste mémoire, tout n’était que symbole. Comment ne pas voir dans les chevauchées de Patrick Vieira l’ombre de Jesse Owens. Le sprinter avait été prévenu par son entraîneur de ne pas répondre aux provocations qui fuseraient des gradins et de se concentrer sur sa course. Comment ne pas penser à Hitler en voyant Kofi Annan, le secrétaire général des Nations-Unies, et le président Mbeki dans la tribune officielle. Comment ne pas penser aux cuivres de la musique nationale-socialiste en écoutant le quatuor Il Divo et Shakira, la chanteuse colombienne, pendant la courte cérémonie de clôture qui précéda la rencontre. Le violent orage qui avait inondé Berlin la veille tenait lieu d’ouverture à ce drame lyrique, à cet affrontement entre les bleus et les bleus ou plutôt entre des blancs et des black-beurs.
Les Italiens, sûrs d’eux, ont entamé la rencontre avec une agressivité et une nervosité inquiétante. Ils ont dominé les Français pendant toute la première mi-temps. A la reprise, les Français, mieux organisés et plus frais, ont dominé à leur tour des Italiens qui reculaient au fil des minutes, à bout d’arguments. Impuissants tactiquement et techniquement, les Italiens, qui avaient perdu l’ascendant physique, ont cherché, par la provocation, à prendre l’ascendant psychologiquement. La provocation est une spécialité italienne, comme les pâtes et le Chianti.
« Ah, non, pas çà » s’est écrié Thierry Gilardi quand il a vu sur l’écran le coup de tête vengeur de Zidane dans la poitrine de Materazzi. La tragédie grecque entamait alors son dernier acte. Nous n’étions plus au stade olympique de Berlin mais à Bayreuth pour un drame lyrique de Wagner. Cet incident avait valeur de but pour les Italiens. Les images symboles se bousculaient : le carton rouge brandit par le « juge » ; le ciel devint rouge de honte et noir de tristesse ; la sortie de Zidane, les épaules basses submergé par l’émotion, sans un regard vers la coupe. Tel Œdipe de Sophocle, il pense sans doute qu’il a subi son acte plus qu’il ne l’a commis. On ne sait pas encore ce que le joueur italien, qui dit « ne pas être assez cultivé pour savoir ce qu’est un terroriste islamiste… », a prononcé comme insulte insupportable à entendre pour un héros.
Il faut se rendre dans le petit village du nord de l’Algérie, en Kabylie, berceau de la famille de Zidane pour comprendre ce que Camus aurait si bien su nous expliquer. Dans ce village, où tous les hommes ressemblent à notre héros, l’un d’entre eux, un homme qui semble avoir l’âge du père de Yazid, a déclaré au journaliste de TF1, d’une voix douce comme celle de Zidane : « Il a perdu le match, mais il n’a pas perdu son honneur. »
Rares sont ceux, dans les heures qui ont suivi, qui ont été capables de surmonter leur déception, leur colère pour raisonner avec une certaine hauteur de vue. Zidane venait de leur voler la part de gloire qu’ils attendaient. A l’heure qu’il est, ils ne sont pas nombreux. Le Président de la République a su trouver les mots et comprendre. Michel Drücker, sur France 2, qui connaît bien la famille Zidane, a admirablement expliqué ce geste inexcusable mais compréhensible. Claude Puel, l’excellent entraîneur de Lille, a très bien expliqué que Zidane, dans son match, immergé dans sa volonté de gagner, était le seul à ce moment là à ne pas se préoccuper de bien ou mal finir sa carrière. Il qualifie même sa démarche de « saine ».
Dans le même temps, ceux qui font profession de se tromper tout le temps, de critiquer sans cesse, dans l’espoir de caresser les lecteurs dans le sens du poil, se sont cru forcés d’insulter Zidane et de lui faire la morale. Quand la presse étrangère emploie des mots d’une violence inouïe, quand Bild, le journal allemand titre « Amok Zidane» (Stephan Zweig a dû se retourner dans sa tombe) ; quand Bruno Caussé, dans le Monde, évoque avec des mots très durs, la « légende ternie » ; quand Claude Droussent, dans l’Equipe, se soucie de savoir comment Zidane va « expliquer ce coup de tête à ces quatre enfants », ils commettent, eux, un péché contre l’intelligence beaucoup plus grave que la faute de Zidane. Ces mots, écrits tranquillement et non dans l’instant, causent beaucoup plus de souffrance qu’un coup de tête et méritent des cartons rouges beaucoup plus infamants que celui reçu par Zidane. Le Président de la FIFA, le Suisse Joseph Sepp Blatter, ne s’est pas rendu sur le podium pour remettre les médailles à l’équipe italienne. Il ne souhaitait pas - paraît-il – être sur la photo avec les représentants d’un pays agité par une corruption de très grande envergure. Dans le doute, sur l’incident qui venait de ternir la finale, il a bien fait. A Rome, au cours d’une folle soirée où tout est permis, on a vu des pancartes sur lesquelles était écrit : « Zidane, terroriste ».
La tragédie grecque, à laquelle le monde entier a assisté, ne pouvait sans doute se terminer autrement sur cette scène wagnérienne où le racisme le dispute toujours à l’imbécillité, soixante dix ans après les jeux olympiques de 1936. Au stade olympique de Rome, c’est comme çà tous les dimanche.