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mardi 30 mai 2006

Une journée à Roland Garros

J’ai passé une partie de la journée d’hier à Roland Garros. Le plaisir est toujours le même. J’ai le privilège d’y être invité presque tous les ans depuis 1976, c’est-à-dire depuis trente ans. Le tennis offre, comme la plupart des sports individuels ou collectifs, des émotions éphémères mais authentiques qui, contrairement à ce qui se passe pour la musique ou le cinéma, ne supporte pas le différé. En simple, c’est un combat singulier consubstantiel de la nature humaine et qui remonte aux origines de l’humanité.
Il y a trois ou quatre ans, un ami, directeur à la Fédération française de tennis, nous avait invités, ma femme et moi, un soir d’automne au nouveau restaurant du stade. A la fin du dîner, dans le silence de la nuit, il nous avait proposés de nous rendre sur le Central éclairé seulement par la lune. C’était une bonne idée, je lui en suis reconnaissant. Le contraste entre ce stade vide, sans un bruit, et l’ambiance qui peut y régner chaque année au début du mois de juin, était saisissant. Je me souviens que j’ai immédiatement pensé au récit que mon père m’avait souvent fait de ce jour de 1934 où il s’était rendu à Roland Garros pour voir le match Von Cramm contre Crawford. C’est la seule fois où il y était allé. Mais l’émotion avait été forte. Ce jour là, le jeune aristocrate allemand avait remporté les Internationaux de France en battant l’Australien tenant du titre en cinq sets très disputés.
En 1976, avec quelques amis de la profession, les dirigeants de Kaufman and Broad et Jacques de Peretti, nous avions été impressionnés par le comportement – et le talent – de Jimmy Connors, le vilain petit new-yorkais.
En 1983, c’est dans la loge d’Havas que ma femme et moi avions eu le privilège d’assister à l’inoubliable finale Noah – Wilander. Borg, très aimablement, avait signé le tea shirt de ma femme. L’émotion était considérable ; c’était un jour de fête exceptionnel.
Les rencontres de Coupe Davis sont très différentes de celles des Internationaux de France. Nous avons conservé de la demi-finale France –Etats-Unis de 2002, gagnée par la France, un souvenir également très fort.
Aujourd’hui, convié à déjeuner au Village par un vieil ami, dirigeant du groupe Lagardère, j’ai retrouvé cette ambiance très parisienne et de plus en plus internationale qui fait de cet événement un des plus importants au monde pendant quinze jours. En voyant les derniers modèles de la gamme Peugeot utilisés pour véhiculer les joueurs, j’avais une pensée pour mon fils, Jérôme, qui, en 1988 si mes souvenirs sont bons, avait fait ce petit boulot sympathique. Il garde un bon souvenir des joueurs français, mais un très mauvais de Monica Seles, la star de l’époque, qui avait été très désagréable pendant le retour à son hôtel.
J’ai assisté ensuite, sur le court Suzanne Lenglen, à la rencontre Gasquet – Wang. Assis non loin de son coach Eric Deblicker, à qui j’avais remis la coupe d’Afrique à Abidjan, au début des années 80, je regardais de temps en temps comment il s’y prenait pour communiquer avec son joueur, l’encourager, le soutenir. Comme la plupart des entraîneurs nationaux, Eric est un excellent professionnel et un bon conseil. Il ne faisait pas très chaud, le ciel menaçait, mais contrairement à ce que pensent les Parisiens qui ont une mauvaise mémoire, la quinzaine de Roland Garros est souvent perturbée par un temps incertain.

dimanche 28 mai 2006

Assez

Comment laisser passer le 29 mai sans jeter un œil triste sur l’évolution de l’Europe. Soyons clairs, la conception anglo-saxonne l’a emporté sur le modèle rhénan. Le grand marché européen, libéral, acteur de la mondialisation, s’oppose au capitalisme régulé, devant assuré le plein emploi, une forte protection sociale et une maîtrise de la création monétaire. Cette conception du capitalisme, comme l’explique fort bien Michel Rocard, a petit à petit était contournée par les fonds de pension et autres hedge funds qui ont imposé leur stratégie au monde entier. L’Europe, et son modèle rhénan, ne pouvait pas s’y opposer durablement avec une croissance insuffisante et une obstruction britannique continuelle. Cette opposition de doctrine et de vision trouve sans arrêt des cas d’application. Le projet d’OPA de Mittal sur Arcelor n’est pas autre chose que l’opposition de ces deux conceptions. L’Europe sociale est morte. L’actionnaire l’a emporté sur le salarié.
Michel Rocard accuse violemment, en connaissance de cause, le Conseil des ministres d’avoir « assassiné l’Europe » par ces décisions ou son absence de décision. C’est là, sous l’influence des Anglais et d’une manière générale des ultra-libéraux, que tout a été fait pour entraver l’Europe politique et l’Europe sociale. Il ne faut pas se faire d’illusion, les principaux pays comme la France, l’Allemagne, l’Italie, la Grande- Bretagne et maintenant l’Espagne et le Portugal sont, qu’ils le veuillent ou non, des « protectorats américains » depuis la fin de la guerre.
La Commission européenne actuelle, n’en déplaise à mon ami Jacques Barrot, européen sincère, est en majorité de conception libérale et ne peut, de ce fait, être le moteur du renouveau. Manuel Baroso, préconise, pour sortir de la situation actuelle, après le NON français et néerlandais, « une Europe des projets », c’est-à-dire la généralisation de la méthode des coopérations renforcées. Membre du conseil d’administration d’EURODEFENSE France, je ne peux que m’en réjouir mais il s’agit d’un ersatz qui amplifie l’Europe à deux vitesses, « le directoire des Grands » cher à Nicolas Sarkozy, le noyau dur périodiquement évoqué comme une martingale pour compenser l’insuffisance d’Europe. Jean Claude Juncker a raison de dire que » la paix en Europe ne suffit plus à sous-tendre le projet et qu’il faut d’urgence prouver la valeur ajoutée par des actions concrètes. » Le Conseil des ministres réfléchit. Il va réfléchir jusqu’à la fin de l’année 2008 comme si l’Europe avait l’éternité devant elle alors que les Etats-Unis, la Chine, l’Inde, mais aussi la Russie ou le Brésil sont engagés dans une compétition sans merci.
Non, assez, les Européens convaincus ne peuvent qu’être tristes. Leur espérance, leur projet sont en hibernation.

jeudi 25 mai 2006

La place de la France dans le monde.

J’ai participé, il y a quelques jours, à la Conférence stratégique annuelle de l’Institut de relations internationales et stratégiques – IRIS – dirigé par mon ami le professeur Pascal Boniface dont j’ai fait la connaissance, il y a quelques années, quand nous siégions ensemble au conseil d’administration de l’Institut des hautes études de défense nationale. Nous partageons de nombreux points de vue, aussi bien sur la géopolitique que sur le football, une de nos passions.
Le thème cette année était : « La place de la France dans le monde ». L’intérêt de ces 11ème conférences résidait en grande partie dans la variété et la qualité des participants, parmi les meilleurs spécialistes de la place de Paris. Arnaud Montebourg – très brillant – côtoyait François Bayrou et Pierre Méhaignerie. De très bons journalistes sont intervenus ainsi que des experts sur tous les aspects de la place de la France dans le monde. Jean-Louis Gergorin devait participer à la première table ronde. Il s’était fait excuser ! En y allant, j’étais impatient d’entendre le nouveau Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères, Philippe Faure, un des fils de l’ancien ministre Maurice Faure. C’était sa première sortie dans une fonction nouvelle pour lui et extrêmement sensible. Il a été clair, mesuré, convaincant et lucide, avec un oeil neuf, sur la place de la France dans le monde. Avec une population qui ne représente plus que 1% de la population mondiale, la France ne peut être qu’une puissance moyenne, même si elle a tendance à croire qu’elle est toujours le phare du monde. Entre excès de prétention et complexe d’infériorité, la France doit être plus réaliste. Elle appartient incontestablement au groupe des pays qui ont une influence sur les affaires du monde. Il est évident que face aux peurs, fondées ou non, au terrorisme, à des situations mal maîtrisées, les institutions qui datent de plus de cinquante ans ne sont plus adaptées. Farouche partisan, comme le Président, du multilatéralisme, il est très favorable à une diplomatie ouverte, à une confrontation des points de vue dans un monde complexe où personne ne détient la vérité et où les événements nous échappent continuellement.
Après lui, François Géré a mis en garde les présidentiables qui entrent en campagne sur les conséquences d’une éventuelle réduction des dépenses militaires et nucléaires en particulier. La tentation pourrait être grande chez certains de dégager de cette manière des marges de manœuvre budgétaire. Il a décrit à gros traits ce que seraient les conséquences de décisions de cette nature. Le poids de la France diminuerait rapidement par rapport à la Grande-Bretagne et à l’Allemagne. Notre pays n’aurait plus aucune influence au sein de l’Alliance atlantique, dans le Maghreb et d’une manière générale en Afrique. C’est sans doute ce que de nombreux irresponsables souhaitent. Il faudrait quitter Djibouti, Dakar, le Tchad, laisser la place à d’autres et perdre une grande partie de nos sources de renseignements pourtant indispensables pour lutter contre le terrorisme. Notre influence diplomatique se limiterait à des mots. Il a fort justement rappelé que la puissance ne se construit pas sur une croissance faible et qu’il n’y a de puissance militaire forte que si l’économie est forte. « Le prochain gouvernement et le prochain président de la République devront trouver le bon dosage entre économie et finance » .
Bravo, mon cher Pascal Boniface, pour l’organisation de ces 11ème Conférences remarquablement organisées et dont tous les participants ( parmi lesquels de nombreux étudiants de 3ème cycle et des officiers généraux en deuxième section) conserveront, j’en suis sûr, un très bon souvenir.

vendredi 12 mai 2006

Le mois de mai rend fou

« Folie de ces hommes politiques qui croyaient pouvoir confondre indéfiniment l’art de gouverner avec celui de biaiser, de tricher, de mentir.. » Hubert Beuve-Méry, sous le pseudo de Sirius, commençait ainsi son éditorial du journal Le Monde au lendemain de la journée du 13 mai 1958, « la journée des 13 complots ».
Il faisait chaud et lourd à Paris, ce jour là. A l’Opéra, on jouait Le Crépuscule des Dieux et Tartuffe à la Comédie-Française. Depuis le 15 avril, la France n’avait plus de gouvernement. René Coty, le président de la République, élu au treizième tour de scrutin, consultait sans désemparer mais sans succès. A Alger, militaires et gaullistes complotaient pour préparer le retour aux affaires du général de Gaulle.
Jeune étudiant en droit, j’avais demandé à mon père d’intervenir auprès de Maurice Faure, Ministre, député du Lot, pour obtenir une invitation à assister à la séance de la Chambre des députés du 13 mai 1958. Le but de mon voyage était surtout de visiter la Foire de Paris. A quinze heures, je me présentais à l’entrée du Palais Bourbon, sur le quai, avec le projet d’y rester un peu moins de deux heures ; j’avais un rendez-vous plus agréable, à dix sept heures, avec une jeune parisienne. Pour un étudiant de province, le cérémonial, les dorures, l’ambiance qui régnait dans l’hémicycle ( la télévision n’était pas encore parvenue à Cahors), avaient de quoi susciter quelques émotions. Plus de trois cents députés assistaient à la séance. La tension était perceptible pendant les interventions de Tixier-Vignancourt, du socialiste Deixonne et de Pierre Montel. Quand brusquement, Charles Hernu, député radical, hurla littéralement : « Un Comité de salut public est installé à Alger. » Le président Le Troquer ne pouvait rétablir le silence pour permettre à l’orateur de poursuivre. Pendant de longues minutes, les communistes crièrent : « le fascisme ne passera pas », la droite répondait : « Algérie française ». Sidéré, je n’avais pas imaginé un instant que j’allais assister à un spectacle pareil. Je vois encore les huissiers séparer deux députés, Hovnanian et Laniel, qui, à bout d’arguments, en étaient venus aux mains. Un peu avant dix sept heures, je me dirigeai vers la sortie qui était interdite. Quelques centaines de jeunes gens, qui avaient descendu les Champs-Elysées en criant « Les députés à la Seine » et « la police avec nous », s’approchaient du pont de la Concorde. Le Palais Bourbon avait été sanctuarisé, on ne pouvait plus n’y entrer, ni sortir. Il n’y avait pas de téléphone portable. Les cabines étaient prises d’assaut par les journalistes. Dans le désordre qui régnait, je me mêlais aux discussions, je circulais dans toutes les salles, à la buvette et à la terrasse, d’où l’on pouvait apercevoir les forces de l’ordre, protégées par leurs cars qui barraient le pont, en découdre avec les jeunes émeutiers. Les heures passaient, les rumeurs les plus folles circulaient dans les couloirs et dans les travées. « Soustelle, qui était là, il y a encore quelques minutes, vient de partir à Alger de Villacoublay » . Pendant les longues suspensions de séance, Felix Gaillard, qui expédiait les affaires courantes en attendant la nomination de son successeur, s’informait de ce qui se passait à Alger, entouré de Pflimlin, Mollet, Pinay, Daladier, Maurice Faure. Les négociations se déroulaient devant tout le monde, dans un huis clos que les circonstances imposaient. A 3 heures trente du matin, Pierre Pflimlin était élu président du Conseil dans un tonnerre d’applaudissements. La République sauvait les apparences. Le calme était revenu aux abords du Palais Bourbon et les portes de la Chambre ouvertes de nouveau.
Je suis rentré à l’hôtel avec l’impression d’avoir rêvé mais aussi d’avoir, par le plus pur des hasards, assisté au déroulement d’une page d’histoire. La quatrième République venait de mourir sous mes yeux, dans une caricature de toutes ses faiblesses. Ce souvenir de la fin d’un régime me revient en mémoire au moment où Jean-Marie Colombani, le directeur du Monde pourrait écrire, mot pour mot, ce qu’avait écrit le fondateur du journal après cette folle nuit, sous le titre : « Folies ».

mardi 09 mai 2006

La Journée de l’Europe

Le 9 mai 1950, à 17 heures, dans le salon de l’Horloge du Quai d’Orsay, devant une salle pleine à craquer, un homme grand et frêle, de sa voix sourde, avec un accent de l’Est lisait une déclaration qui a changé durablement l’histoire de la France et de l’Allemagne, mais aussi l’histoire de l’Europe. Cinq ans seulement s’étaient écoulés depuis la fin des hostilités, depuis la plus horrible des guerres. Le secret avait été bien gardé. Deux ministres seulement étaient dans le coup : René Mayer et René Pleven. Robert Schumann, le ministre des affaires étrangères qui venait de lire cette déclaration, mais aussi Jean Monnet, commissaire général au Plan, Etienne Hirsch, Pierre Uri avaient travaillé d’arrache pied pour aboutir à ce plan qui consistait à proposer la mise en commun des ressources de charbon et d’acier de la France et de l’Allemagne pour commencer à changer les relations entre les deux peuples, entre les hommes et bannir symboliquement tout esprit de domination.. Approuvé par Adenauer, enthousiaste, par l’Américain Dean Acheson, qui ne savait que penser de ce papier, le plan fut très vite approuvé par l’Italie et le Benelux. Les Anglais furent évidemment difficiles à convaincre et le général de Gaulle déclara de ne pas bien comprendre ce « méli-mélo de charbon et d’acier ». Depuis 1986, les chefs d’Etats et de gouvernements ont fait de cette date, qui marqua le début de la construction européenne, la Journée de l’Europe.
Le 9 mai 2000, pour le cinquantième anniversaire de cette date, j’avais invité le vice-président de la Banque Centrale Européenne, Christian Noyer, à faire, à l’Ecole militaire, une conférence sur « le long avenir de l’euro ». Le titre était provocateur. La presse, le même jour, doutait de cet avenir et prédisait des jours sombres pour la monnaie unique.
Aujourd’hui, 9 mai 2006, à l’invitation de Catherine Colonna, ministre déléguée aux affaires européennes qui célébrait la 20ème édition de la Journée de l’Europe , je me suis rendu dans le salon de l’Horloge du Quai d’Orsay. L’Europe est en crise mais l’euro se porte bien, n’en déplaise aux incorrigibles sceptiques. Il vaut aujourd’hui 1 $ 27. J’ai une pensée amicale pour Christian Noyer, maintenant Gouverneur de la Banque de France, qui avait vu juste. Les dirigeants européens, depuis la chute du mur de Berlin, la mondialisation, l’élargissement inconsidéré et le rejet du projet de constitution européenne, ne savent pas comment remettre l’Europe en mouvement et lui donner toute la place qu’elle doit prendre dans la croissance mondiale.
Ou sont aujourd’hui la droiture, la conviction, la volonté et le courage qui animaient les fondateurs ? Crise de l’Europe ou crise des élites ?