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samedi 29 avril 2006

"Cette France qu’on oublie d’aimer"

« Je n’écrirais pas ce livre (Cette France qu’on oublie d’aimer) si je ne croyais pas profondément à la vitalité de la France, à son avenir, à la capacité des Français de dire « assez ! » Ce cri d’espoir d’un écrivain russe, né en Sibérie en 1957 et qui vit en France depuis 1987, figure au dos du dernier livre d’Andreï Makine qui a été achevé d’imprimer en février 2006, c’est-à-dire écrit plusieurs mois avant le triste spectacle auquel nous assistons ces derniers jours. La France serait donc « l’homme malade de l’Europe », pour utiliser l’expression réservée jadis à l’Empire Ottoman. Ce n’est pas une crise économique, la plupart de nos voisins envient notre richesse nationale et le dynamisme de nos entreprises ; c’est une crise morale que les élites n’ont pas anticipé, expliqué, évité. Il faut que ce soit un jeune écrivain russe, à qui nous devions déjà « le Testament français », prix Goncourt 1995, qui rappelle que « l’esprit français » ne réside pas « dans les paillettes « francoformes » de la mode et des simagrées mondaines, mais dans les sommets intellectuels de la civilisation française ». Il n’hésite pas à écrire que « Dix millions de spectateurs collés à leur écran par un loft story est un déshonneur pour le pays de Voltaire. »
Ces propos sont sévères et n’épargne personne à gauche comme à droite quand il dénonce « le mariage contre nature entre la flibuste économique au sommet et l’immobilisme corporatiste et bureaucratique à la base. » Le constat qu’il fait au fil des pages est consternant. Il est cependant optimiste sur la capacité des Français de dire « assez ».
Souhaitons le, mais en attendant, ce ne sont pas les événements ( débat sur le projet de loi sur l’immigration, une affaire Clearstream pas très clair) et les échanges entre Sarkozy, de Villiers, le Pen et Hollande sur « l’amour de la France » qui contribueront à guérir les maux de la Société française.

dimanche 23 avril 2006

Alain, un esprit qui nous manque

Un jour, Claude-Henry Leconte accompagnait Alain, son professeur dans la fameuse Khâgne de Henri IV, en bas de la rue Soufflot, près du Luxembourg. Alain héla un taxi. Leconte s’effaça respectueusement. Montez, lui dit Alain. Après vous, Maître…Non, montez d’abord, car je suis sourd d’une oreille, et je m’arrange toujours pour que les imbéciles soient toujours du coté de cette oreille là. Vous serez du coté qui entend…
Cette échange résume la personnalité du philosophe : un esprit libre. Fils de paysan, André Maurois, qui fut son élève au lycée de Rouen, l’a décrit comme un gaillard vigoureux. Rue d’Ulm, à l’Ecole normale, il laissa le souvenir de quelqu’un de sarcastique, dur dans ses propos, refusant de subir les influences, désireux de rester indépendant. C’est à Rouen, que Emile Chartier, pour écrire en cachette, choisit le nom d’Alain. « Avant de juger, il faut comprendre. » devint petit à petit sa ligne de pensée. Il s’intéresse à toutes les idées, les estime toutes vraies et fécondes. Il faut, disait-il, « des années de silence pour avancer d’un pas dans la connaissance de la vérité. » « Il faut découvrir le monde comme il est et l’homme comme il est. » Sa pensée se forme, se forge. Fidèle à ses idées, il dit à ses élèves : « La fidélité est la lumière de l’esprit…Dès qu’on change ses pensées d’après l’événement, l’intelligence n’est plus qu’une fille.. »
Quand il arrive à Paris, en 1902, il commence à écrire ses « Propos ». Individualiste, refusant toute censure, inaccessible aux conseils comme aux reproches, il se révèle être un polémiste. Isolé, il ne songe qu’au lecteur inconnu. Ses cours sont restés célèbres. Il dédaignait être clair. Il considérait que l’obscurité était une bonne méthode pour éveiller l’esprit. Son maître Lagneau disait qu’i « était obscur par vénération. » Enseignant sans doctrine, penseur inclassable, libre, il est un peu un anarchiste intellectuel. Il se dresse contre les idées à la mode, contre les pouvoirs établis, la Sorbonne et contre tous les ennemis de l’homme. La guerre, qui « met l’homme tout nu » et qu’il va faire comme téléphoniste d’artillerie, lui donne l’occasion d’analyser les hommes, les caractères. En un mot, vous l’avez compris, cet homme nous manque aujourd’hui. Il reprochait à ses amis de trop lire Le Temps (le Monde de l’époque) et de trop dîner en ville.
Il aurait voulu que les peuples soient gouvernés non par ceux qui prétendent savoir parce qu’ils aiment le pouvoir, mais par des hommes qui administreraient leurs semblables selon le bon sens, l’égalité, l’humanité, qui « seraient des amis tout simples et sans orgueil », qui travailleraient pour « les pense-petit ». Il n’aimait pas les révolutionnaires, il haïssait les tyrans et la tyrannie d’un Etat maître de la communauté et de la centralisation organisée par lui. Ainsi, il combattait toutes les grandes idoles. C’est un plébéien, un démocrate qui refusait l’idée même de commandement.
Par les temps qui courent, je conseille de lire, ou relire, ses Propos. C’est réconfortant.

vendredi 21 avril 2006

De Mao Zedong à Hu Jintao…

« En l’an 2000, nous aurons la puissance industrielle des Etats-Unis. Comme de juste, la surprise nous plie en deux. Celui qui nous jette négligemment cette phrase, un haut fonctionnaire du ministère de l’industrie, n’est pas mécontent de son effet. Il est bien évident que son propos est saugrenu. Qui, aux Etats-Unis, oserait prédire le potentiel industriel américain en l’an 2000 ? Saugrenu ou non, tout ce qu’il révèle d’intentions, de visées lointaines…. »
En regardant, hier soir sur CNN, le très distingué président Hu Jintao répondre aux questions des journalistes devant le président Bush visiblement ébahi, pour ne pas dire admiratif et envieux, j’ai cherché dans ma bibliothèque le livre que deux journalistes français, Pierre et René Gosset, avaient écrit en 1956, il y a cinquante ans, au retour de leur voyage en Chine. Les propos du haut fonctionnaire faisaient sourire tant cet objectif pour l’an 2000 paraissait irréalisable.
Cinquante ans ont passé. Hu Jintao, au cours de sa visite à Washington, entend parlé des affaires du monde d’égal à égal avec le représentant des Etats-Unis. Selon le président chinois, la Chine et les Etats-Unis, deux Etats d'influence significative dans le monde, "partagent d'importants intérêts stratégiques communs dans de nombreux domaines, dont la coopération économique et le commerce, la sécurité, la santé publique, l'énergie et la protection de l'environnement et sur d'importants problèmes internationaux et régionaux".
Le chemin parcouru depuis la proclamation, le 1er octobre 1949, de la République populaire de Chine par Mao Zedong et la réception de M.Hu à la Maison Blanche laisse pantois. Bush a très peu voyagé ; il connaît mal le monde et ne parle aucune langue étrangère. Hu Jintao connaît très bien ses dossiers mais il ne se livre jamais, ne connaît pas le reste du monde et a probablement les « mains liés » sur de nombreux choix politiques. Les rapports entre ces deux hommes et ces deux pays sont à la fois inquiétants et surréalistes.
Comment ne pas penser à la fameuse lettre que Victor Hugo a écrite au capitaine Butler le 25 novembre 1861, à la suite du saccage du Palais d’été par les troupes anglo-française le 6 octobre 1860. Je ne résiste pas au plaisir de la reproduire :
« Hauteville House, 25 novembre 1861.
Vous me demandez mon avis, monsieur, sur l’expédition de Chine. Vous trouvez cette expédition honorable et belle, et vous êtes assez bon pour attacher quelque prix à mon sentiment ; selon vous, l’expédition de Chine, faite sous le double pavillon de la reine Victoria et de l’empereur Napoléon, est une gloire à partager entre la France et l’Angleterre, et vous désirez savoir quelle est la quantité d’approbation que je crois pouvoir donner à cette victoire anglaise et française.
Puisque vous voulez connaître mon avis, le voici :
ll y avait, dans un coin du monde, une merveille du monde ; cette merveille s’appelait le Palais d’été. L’art a deux principes, l’Idée qui produit l’art européen, et la Chimère qui produit l’art oriental. Le Palais d’été était à l’art chimérique ce que le Parthénon est à l’art idéal. Tout ce que peut enfanter l’imagination d’un peuple presque extra-humain était là. Ce n’était pas, comme le Parthénon, une œuvre rare et unique ; c’était une sorte d’énorme modèle de la chimère, si la chimère peut avoir un modèle.
Imaginez on ne sait quelle construction inexprimable, quelque chose comme un édifice lunaire, et vous aurez le Palais d’été. Bâtissez un songe avec du marbre, du jade, du bronze, de la porcelaine, charpentez-le en bois de cèdre, couvrez-le de pierreries, drapez-le de soie, faites-le ici sanctuaire, là harem, là citadelle, mettez-y des dieux, mettez-y des monstres, vernissez-le, émaillez-le, dorez-le, fardez-le, faites construire par des architectes qui soient des poètes les mille et un rêves des mille et une nuits, ajoutez des jardins, des bassins, des jaillissements d’eau et d’écume, des cygnes, des ibis, des paons, supposez en un mot une sorte d’éblouissante caverne de la fantaisie humaine ayant une figure de temple et de palais, c’était là ce monument. Il avait fallu, pour le créer, le lent travail de deux générations. Cet édifice, qui avait l’énormité d’une ville, avait été bâti par les siècles, pour qui ? pour les peuples. Car ce que fait le temps appartient à l’homme. Les artistes, les poètes, les philosophes, connaissaient le Palais d’été ; Voltaire en parle. On disait : le Parthénon en Grèce, les Pyramides en Egypte, le Colisée à Rome, Notre-Dame à Paris, le Palais d’été en Orient. Si on ne le voyait pas, on le rêvait. C’était une sorte d’effrayant chef-d’œuvre inconnu entrevu au loin dans on ne sait quel crépuscule, comme une silhouette de la civilisation d’Asie sur l’horizon de la civilisation d’Europe.
Cette merveille a disparu.
Un jour, deux bandits sont entrés dans le Palais d’été. L’un a pillé, l’autre a incendié. La victoire peut être une voleuse, à ce qu’il paraît. Une dévastation en grand du Palais d’été s’est faite de compte à demi entre les deux vainqueurs. On voit mêlé à tout cela le nom d’Elgin, qui a la propriété fatale de rappeler le Parthénon. Ce qu’on avait fait au Parthénon, on l’a fait au Palais d’été, plus complètement et mieux, de manière à ne rien laisser. Tous les trésors de toutes nos cathédrales réunies n’égaleraient pas ce splendide et formidable musée de l’orient. Il n’y avait pas seulement là des chefs-d’œuvre d’art, il y avait un entassement d’orfèvreries. Grand exploit, bonne aubaine. L’un des deux vainqueurs a empli ses poches, ce que voyant, l’autre a empli ses coffres ; et l’on est revenu en Europe, bras dessus, bras dessous, en riant. Telle est l’histoire des deux bandits.
Nous, Européens, nous sommes les civilisés, et pour nous, les Chinois sont les barbares. Voila ce que la civilisation a fait à la barbarie.
Devant l’histoire, l’un des deux bandits s’appellera la France, l’autre s’appellera l’Angleterre. Mais je proteste, et je vous remercie de m’en donner l’occasion ; les crimes de ceux qui mènent ne sont pas la faute de ceux qui sont menés ; les gouvernements sont quelquefois des bandits, les peuples jamais.
L’empire français a empoché la moitié de cette victoire et il étale aujourd’hui avec une sorte de naïveté de propriétaire, le splendide bric-à-brac du Palais d’été.
J’espère qu’un jour viendra où la France, délivrée et nettoyée, renverra ce butin à la Chine spoliée.

En attendant, il y a un vol et deux voleurs, je le constate. 

Telle est, monsieur, la quantité d’approbation que je donne à l’expédition de Chine. »

mercredi 19 avril 2006

Sur la chance….

L’ascension des grands conquérants tels Alexandre, César, Napoléon, n’est pas due seulement au mérite. Il y a dans le caractère « comminatoire » de leur autorité, quelque chose d’indéfinissable. Une volonté qui semble braver le destin au point de paraître invulnérables, comme protégés. Napoléon, qui combattait à la tête de ses soldats, n’a jamais été atteint sérieusement. Au pont d’Arcole, il arracha le drapeau sous une pluie de balles. Plus récemment, des hommes comme Roosevelt et Churchill avaient un rayonnement que n’avaient pas d’autres hommes aussi intelligents, aussi doués, aussi volontaires. On constate le même phénomène dans le sport. La confiance est génératrice de succès, la démoralisation est génératrice d’échec. Dans les moments de confiance, il devient impossible de fixer son attention sur une faute, une maladresse, un échec. Tous les événements susceptibles d’une interprétation optimiste affluent dans l’esprit. Tout ce qui peut déprimer est rejeté du champ de la conscience. « Un malheur ne vient jamais seul », « la loi des séries », sont des dictons communs à la plupart des peuples. Ils relèvent de la croyance, de l’illusion, de l’inconscient que l’esprit fabrique.
Puisque la chance consiste essentiellement dans un instinct d’adaptation au milieu humain, tout ce qui exalte cet instinct, exalte la chance. Il faut donc cultiver l’enthousiasme, la spontanéité et éviter le trac, l’hésitation.
C’est plus facile à écrire qu’à pratiquer.

jeudi 13 avril 2006

L’Iran et la Quadrennial Defense Review 2006

Pour donner un second souffle à la révolution islamique, Ahmadinejad provoque chaque jour un peu plus le gouvernement américain comme Saddam Hussein le faisait avant lui. Ce jeu de rôle ne préoccupe pas outre mesure les diplomates qui ne croient pas un instant à l’hypothèse d’une confrontation. C’est oublier un peu vite que l’Amérique est en guerre avec un budget de guerre et une politique de guerre. La presse française a très peu parlé, il y a quelques semaines, du livre blanc de la défense 2006, la Quadrennial Defense Review 2006 – la QDR – qui est en ligne sur le site du Pentagone. Tous les quatre ans, le gouvernement américain met à jour sa doctrine militaire et le fait savoir au monde entier. La version 2006 marque un tournant, une profonde transformation doctrinale. « Jamais plus le 11 septembre » est le fil conducteur de ce document élaboré par le Congrès et l’Etat-Major. A l’exception du Royaume Uni et de l’Australie, alliés privilégiés, il est frappant de constater que l’Union européenne et l’Afrique sont absents de ce document qui désigne les zones sensibles : la Chine, la Russie, le Moyen-Orient, l’Asie centrale. Les capacités de dissuasion nucléaires évoluent vers une éventuelle utilisation tactique. Les forces spéciales, de plus en plus spéciales, sont développées dans le but de détecter les armes de destruction massive et de fournir des renseignements qui permettent des interventions de plus en plus rapides. En résumé, la QDR 2006 qui privilégie l’information plus que l’industrie, est destinée à dissuader quiconque est susceptible de nuire aux intérêts américains, à éliminer les menaces dans le monde entier et à donner au président des Etats-Unis et aux chefs d’Etat-major plus d’options.
Il faut donc lire les déclarations de Donald Rumsfeld et de Condoleezza Rice à l’aune de ce que contient ce document qui vise particulièrement l’Iran, le pays qui pose le plus de problèmes aujourd’hui. L’Amérique est engluée en Irak, le Pakistan est de plus en plus instable, le Hamas et le Hezbollah libanais mettent de l’huile sur le feu pour pousser Israël à la faute. Bref, la région est dangereuse. Le président Bush, encore sous l’influence des néoconservateurs, sait qu’il ne peut terminer son mandat en laissant cette région au bord d’une guerre civile qui constitue une menace sérieuse pour l’Occident.
Il doit donc agir, mais pour faire quoi ? La diplomatie a peu de chance d’aboutir en raison de la position de la Chine et de la Russie au Conseil de sécurité. Des sanctions contre l’Iran pénaliseraient le monde entier plus que l’Iran en raison de la pénurie et de la hausse du prix du pétrole qui s’ensuivraient. Les Américains cherchent donc à négocier une alliance objective avec les chiites irakiens et une partie des religieux iraniens. Un changement de régime salvateur est peu probable en Iran et ce qui se passe en Irak n’est pas rassurant. Dans le même temps, les militaires américains étudient toutes les options pour empêcher par la force que l’Iran se dote de l’arme nucléaire. C’est normal, c’est leur métier.
Alexandre Adler, aux matins de France Culture, évoquait l’hypothèse d’une intervention américaine puissante, purement aérienne, avec le cas échéant du nucléaire tactique sur certaines cibles bien précises, pour changer la donne dans toute la région. Ce serait l’option de dernier recours, « la poursuite de la diplomatie par d’autres moyens », selon la formule célèbre de Clausewitz. Une attaque en Iran, pour faire tomber le régime des « mollahs » et faire diversion, serait un grand classique de la stratégie militaire. Elle ferait provisoirement oublier l’Irak, confirmerait la toute puissance américaine mais aussi le désordre de sa politique étrangère qui fait dire à Jack Straw que ces spéculations sont « cinglées ». Quant à la capacité réelle de l’Iran à fabriquer une arme nucléaire et à pouvoir la lancer, c’est une autre affaire sur laquelle les experts sont pour l’instant très réservés. Derrière les gesticulations de Téhéran, il y a sans doute une réalité différente, invérifiable mais assez dangereuse pour les Etats-Unis et leurs alliés.
En attendant, les menaces crédibles sont le seul moyen d’amener les Iraniens à la table des négociations.