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samedi 31 décembre 2005

EUROPE – 2005, annus horribilis

L’année 2005 a été l’année du doute ; même les nouveaux membres de l’Union européenne ont perdu en quelques semaines une grande part de leur affectio societatis. Les opinions publiques sont, dans l’ensemble, en décalage avec les Chefs d’Etat qui n’ont pas su définir un projet européen fédérateur et compréhensible par les populations. Ce qui a frappé les observateurs pendant la campagne qui a précédé le referendum en France, c’est le caractère franco-français des arguments échangés. Ils se retournaient comme des chaussettes et le débat tournait en rond. En clair, on a mis la charrue avant les bœufs !
Pourquoi ? Avant de proposer un projet de Constitution d’une longueur et d’une précision giscardienne, il aurait fallu pouvoir apporter aux populations des réponses aux questions qu’elles sont en droit de se poser. Qu’est ce que l’Europe ?; Quelles frontières pour l’Europe ?; Est-ce qu’il s’agit d’un projet géographique, religieux, démocratique, économique ?; Est-ce que Europe et Union européenne ont le même sens ? Existe –t-il une identité européenne ? L’Union doit-elle avoir des institutions à caractère constitutionnel ou être essentiellement une aire d’influence ? Quelle politique de voisinage ? Les frontières du christianisme sont- elles les nouvelles frontières de l’Europe ? Charles-de-Gaulle, après Pierre-le-Grand parlait d’une Europe de l’Atlantique à l’Oural, Le problème n’est pas nouveau !
Il faut aller loin de France, à l’autre bout du Monde, pour avoir les idées plus claires. A Tokyo, Sao Paulo ou Johannesburg, l’Europe n’est pas vue sous le même angle qu’à Paris ou à Bruxelles. Le Monde apparaît aujourd’hui divisé en trois grands ensembles : L’Amérique du Nord (Etats-Unis, Canada, Mexique), l’Asie orientale (Japon, Chine) et l’Europe. La puissance économique de l’Europe ainsi définie, dépasse les frontières de l’Union européenne. Cette nouvelle carte du Globe bouleverse les idées reçues et modifie considérablement les raisonnements. L’ensemble Europe représente près du tiers de la richesse mondiale. Il n’a rien à voir avec les contours actuels, et sans doute futurs, de l’Union européenne qui s’est laissée entraîner, sans vision d’avenir, vers une similitude des périmètres, par élargissements successifs. Pascal Lamy, ancien commissaire européen, aujourd’hui directeur général de l’OMC, est certainement un des seuls pédagogues sur le sujet, mais son discours est prudent – le terrain est glissant – et les Européens, notamment les Français, ne sont pas tous en mesure de voir l’Europe de Hong Kong. Romano Prodi, avant de partir, avait laissé un rapport et un « testament » sur la politique de voisinage de l’Union européenne. José Manuel Barroso, le président de la Commission européenne, n’a pas d’idées ; il ne pense qu’à la croissance et à l’agenda de Lisbonne. La politique de voisinage est pourtant la seule solution pour concilier aire d’influence et institutions européennes, croissance et Europe politique. Quand Michel Rocard s’y est hasardé, à propos de la Turquie, il a reçu une volée de bois vert. C’est pourtant cette voie qu’il faut approfondir et mettre en œuvre si l’on veut être capable de relever les défis qui nous attendent : prospérité économique, droits de l’homme, ressources en eau, indépendance énergétique, immigration, lutte contre le terrorisme et ses nouvelles formes de fascisme. L’avenir de l’Europe se jouera en Méditerranée, berceau de la civilisation. Ce n’est pas nouveau, les peuples ont, de tout temps, eu l’Histoire de leur géographie. Cette Histoire qui nous rappelle que Byzance, actuelle Istanbul, a été capitale de la chrétienté….

vendredi 30 décembre 2005

"Un Ricard, sinon rien"

Le portrait de Patrick Ricard, dans le Monde du 27 décembre, a fait remonter dans ma mémoire ce jour de 1970 où je me suis rendu dans l’île de Bendor pour rencontrer Paul Ricard, son père, fondateur de cette grande entreprise française. Depuis 1968, il ne présidait plus l’entreprise qu’il avait créée. Il vivait dans cette île, qu’il avait achetée en 1950. Eloigné du quotidien des affaires, il consacrait une partie de son temps à peindre, sa seconde passion. La société familiale était également propriétaire de la plupart des terrains qui bordent la longue plage de sable fin de Cavalière, près du Lavandou. Face aux îles de Port Cros et du Levant, c’est, à mes yeux, un des plus beaux sites de cette partie de la Méditerranée. Les terrains qui montent en pente douce bénéficient d’une vue exceptionnelle et l’unité qu’ils constituaient alors suscitait la convoitise de tous les aménageurs. Directeur du développement d’une filiale du Groupe de la Banque de Paris et des Pays, qui n‘était pas encore la banque Paribas, je m’étais naturellement intéressé à ces terrains qui avaient été en partie lotis mais servaient surtout aux œuvres sociales de la société Paul Ricard. C’est pour cette raison que j’avais demandé à Paul Ricard de me recevoir. A l’issue de notre entretien, après m’avoir commenté un certain nombre de ses toiles, l’entrepreneur me dit : « Votre projet me paraît bien mais vous savez, ce n’est pas moi qu’il faudra convaincre, c’est Guy Mollet qui passe ses vacances depuis longtemps dans une maison mise à sa disposition par Force Ouvrière. Cette maison aura vos immeubles sous les yeux ; je ne suis pas sûr qu’il apprécie votre projet autant que moi ». Personne, à Paris, ne m’avait parlé de la présence de l’ancien Président du Conseil qui pouvait constituer un obstacle à cette réalisation. « Allez le voir », m’avait dit Paul Ricard, « c’est un homme charmant ». Quelques jours plus tard, je prenais rendez-vous avec Guy Mollet qui, retiré des affaires publiques, avait un bureau au 86 rue de Lille, dans les locaux de l’Office Universitaire de Recherche Socialiste (OURS), qu’il avait créé un an avant. Je ne me faisais guère d’illusion sur ma capacité à convaincre l’ancien Secrétaire général de la SFIO de l’intelligence de ce projet qui allait nécessairement perturber quelque peu la vue splendide dont il bénéficiait. Il me reçu simplement, comme si nous nous connaissions depuis longtemps. Paul Ricard avait raison, c’était un homme charmant. Pendant que je lui exposais les caractéristiques de ce projet de plusieurs centaines de logements de loisirs, il m’écoutait attentivement en fumant des Mecarillos, les uns après les autres. « Ce projet me paraît très bien. Il apportera de l’animation et fera rentrer de l’argent dans le tiroir caisse de mon ami Paul Ricard. Soyez rassuré, je n’y vois aucun inconvénient ». Surpris, je me demandais, en regagnant mon bureau qui était à deux pas, au 254 Boulevard Saint Germain, pourquoi cet homme « charmant » avait eu tant d’ennemis dans la vie politique. Contrairement à ce que je pensais, ce n’était pas lui l’obstacle ; la réglementation longue et compliquée sur les zones d’aménagement concerté (ZAC) qui venait d’être mise en vigueur a, plusieurs années après, empêché ce projet de voir le jour.

lundi 26 décembre 2005

Le Père Noël existe, mes petits-enfants l'ont rencontré

Je ne sais pas si c'est la Mondialisation, la consommation, la croissance, la débauche d'achats qui sont fêtés le 25 décembre, mais il n'y a rien de plus beau que la joie des enfants.

Le Père Noël existe, le Monde l'a rencontré.

Les Français qui croient encore au Père Noël et qui, à cours de nourritures intellectuelles, se sont jetés sur le journal Le Monde du 27 décembre, en ont eu pour leur argent. Les pages deux et trois les ont rassurés. Ils ont bien raison de croire au Père Noël. Ils ont la preuve qu’il existe bien. Ils pensent que la dette publique de la France n’a rien de préoccupant puisque de nombreux autres pays sont dans le même cas. Ils pensent qu’il est normal, naturel, en un mot, moderne, qu’un nombre croissant de leurs compatriotes continuent de ne rien faire, protégés par un code du travail unique au monde, protégés par un syndicat qui souvent les occupe à faire d’autres travaux que ceux pourquoi ils sont payés. Ils pensent qu’il n’est pas inquiétant que moins de la moitié des Français oeuvrent pour la production intérieure du Pays. Ils pensent qu’il est normal que la génération suivante paye pour qu’ils puissent continuer à croire au Père Noël. Ils pensent que « les mots sont importants » et que la moindre mesure prise, par la gauche comme par la droite, pour endiguer l’immigration, adapter la justice et l’action de la police aux menaces nouvelles et colmater tant bien que mal les brèches par lesquelles s’engouffrent les « envahisseurs », relève du lepénisme avec tout ce que cela suppose. Enfin, après avoir lu l’éditorial, celui qui croit au Père Noël aura la preuve qu’on peut encore faire fortune en France. En revanche, le petit entrepreneur qui travaille quinze heures par jour, refermera le journal avec le sentiment qu’il ne vit pas dans le même pays que ceux qui ont écrit leur papier de Noël. Il est harcelé par les divers représentants de la Fonction publique, incapable d’avoir son banquier au téléphone, car il est toujours en formation, en réunion, en congé ou en RTT ; il est concurrencé par ceux qui emploient des clandestins et ne fera jamais fortune car à la fin de l’année il ne lui reste que sa passion pour son métier et une épargne de cadre moyen. Décidément, il y a des jours où il est préférable d’être loin de France, ou au fond de son lit, et d’avoir une bonne raison de ne pas acheter le Monde ce jour là.

vendredi 23 décembre 2005

multiple sclerosis

Micros et caméras n’attendaient pas Jérôme – mon fils – à sa sortie du Val de Grâce, ce matin. Il est atteint de sclérose en plaques depuis 12 ans. Quelques jours après les nombreuses vaccinations que tous les conscrits recevaient, il avait ressenti les premiers symptômes –signe de Lhermitte (douleur dans le cou en penchant la tête) et paresthésies ( picotements au bout des doigts) Mon ami le professeur Michel Desgeorges, neurochirurgien au Val de Grâce, ne lui avait laissé aucun doute après avoir examiné la première IRM. Jérôme, qui tenait à la main son dossier, sur lequel était écrit en grosses lettre « SEP ?) s’était rendu à la bibliothèque de Cochin, proche du Val de Grâce et là, pendant plusieurs heures, avait compris, tout ce qui l’attendait. Charmant, entreprenant, conscient de vivre une jeunesse heureuse, il devint immédiatement irritable, taciturne. Le ciel venait de lui tomber sur la tête. Ce n’était plus le jeune homme que j’avais emmené à Berlin quelques jours après la chute du Mur, début décembre 1989. Nous venions de passer, ma femme et moi, le nouvel an 1993 au Club Méditerranée à Assinie, en Côte d’Ivoire, avec un ami d’enfance – Ministre du budget - et un conseiller du Président de la République. Ce furent nos derniers jours d’insouciance. Renvoyé dans ses foyers, selon la formule consacrée, Jérôme avait consulté le professeur Lyon-Caen à la Pitié-Salpétrière. Ce spécialiste, qui avait pour habitude de nier la maladie à son début, m’avait raccompagné en me prenant par l’épaule, alors que nous ne nous connaissions pas, et m’avait dit : « Je vous souhaite beaucoup de courage ». J’avais compris mais je n’imaginais pas le calvaire que Jérôme allait vivre et ce qui nous attendait. Quatre ans après, Jérôme était en chaise roulante, très lourdement et définitivement handicapé. La sclérose en plaques est une maladie neurologique qui détruit petit à petit la myéline qui entoure toutes les ramifications nerveuses et paralyse les organes les uns après les autres. Il voulait vivre seul, aidé par des aides soignants, des infirmières et ses parents. Interrogé pour le 20h de TF1, il avait suscité beaucoup d’émotion en déclarant : « Je sais que je ne pourrai pas faire demain, ce que je fais aujourd’hui. » Passionné d’informatique, après des études supérieures honorables à la faculté de droit de Paris et à l’école supérieure de commerce de Sophia-Antipolis, il pouvait encore fabriquer, avec un certain talent, des images de synthèse qui en étaient encore à leur début. Son rêve était de faire carrière dans l’entreprise que je dirigeais alors et de créer un département infographie. Le premier janvier 2000, son état s’était à tel point dégradé qu’il n’était plus possible qu’il vive seul. Des appareils de levage, lits médicalisé, etc.. et une surveillance permanente rendaient inéluctable son admission dans un établissement spécialisé. Dans quelques jours, il terminera sa cinquième année à Montparnasse, dans ce qui est pour lui une prison. Avec une prothèse dans la vessie, pour éviter la rétention, et des électrodes dans le cerveau qui n’ont pas atténué les tremblements. Il purge une peine pour une faute qu’il n’a pas commise. Ses jambes sont déformées par l’inaction et la perte de toute force musculaire ; il ne peut plus boire que de l’eau gélifiée et manger des aliments mixés ; on comprend ce qu’il dit avec énormément de difficulté et il ne sait presque plus lire depuis qu’il ne voit quasiment plus. Cette dégradation lente mais progressive n’a pas altéré son beau sourire. Il a conservé son humour qu’il distille au gré des circonstances. Sa force de caractère est surprenante. Il ne se plaint jamais et nie les effets de cette terrible maladie, convaincu qu’il pourrait encore conduire, fabriquer des images de synthèse. Ses rêves le soutiennent. Il voudrait sans cesse revoir ses anciennes petites copines. A l’exception de Christian et Eric, il a perdu tous ses amis – et une partie de sa famille – qui ne supportent pas de le voir dans cet état. Jérôme va passer Noël avec ses parents, sa sœur, Bruno son mari, et les petits Pauline et Guillaume. Nous allons être heureux