Les mots étaient forts, le silence impressionnant, les visages graves, hier matin, dans la Cour d’honneur des Invalides. Le chef de l’État avait personnellement veillé à ce que la cérémonie soit sobre, à ce que l’hommage rendu aux 130 morts du 13 novembre ait une solennité particulière. Le choix des Invalides, ce lieu de la mémoire militaire, avait aussi un caractère exceptionnel destiné à souligner une nouvelle fois que la France est en guerre. Les victimes civiles n’étaient pas des militaires, d’anciens résistants, des poilus de 14-18 ou de hauts gradés dans l’Ordre de la Légion d’honneur, mais « la jeunesse de France ».

Pas de sonnerie aux morts, pas de cercueils, aucunes images des familles dans la douleur, mais une longue liste – onze minutes – de noms, de prénoms et de l’âge des victimes. Deux Marseillaise, au début et à la fin de la cérémonie, un minimum de revue des troupes et d’honneurs militaires rendus au chef de l’État, chef des armées, pour consacrer du temps à honorer la jeunesse de France. Quand on a que l’amour de Jacques Brel, interprété par Camelia Jordana, Yael Naim et Nolwenn Leroy et Perlimpimpin de Barbara, chanté par Nathalie Dessay, accompagnée par Alexandre Tharaud, symbolisaient le bonheur de vivre, la jeunesse d’un peuple libre.hommage national aux victimes

Tout avait été soigneusement fait pour éviter l’habituel procès en récupération politique. Il n’a pas été évité. Quelques heures après la cérémonie, la politique politicienne et les critiques reprenaient leurs droits. Pourquoi le président a-t-il été le seul à parler ? Pourquoi a-t-il quitté la cour d’honneur sans s’incliner devant les familles ? Pourquoi son hommage manquait-il de souffle, de lyrisme ?

Devant mon poste de télévision, je n’étais sans doute pas le seul à penser à François Mitterrand traversant seul cette cour le 2 novembre 1983 pour s’arrêter devant un cercueil et prononcer ces mots d’une voix forte : « Capitaine Thomas, nous vous faisons Chevalier de la Légion d’honneur » et épingler la plus haute décoration sur le coussin de velours. Ces mots, ce geste, il l’avait fait cinquante-huit fois et s’était incliné devant tous les cercueils.

Que s’était-il passé ?

Au Liban, le « Cessez-le-feu » venait d’être proclamé. La 3e Compagnie d’un Régiment de marche de la 11e Division Parachutiste, quatre officiers, quatorze sous-officiers et soixante-dix-huit parachutistes, qui avaient en moyenne 19 ans, avaient quitté Pau pour rejoindre le Liban dans le cadre de la Force Multinationale de sécurité. Le 23 octobre, deux attentats suicides frappaient simultanément les contingents américain et français. Les deux attentats furent aussitôt revendiqués par le « Mouvement de la révolution islamique libre » et par « l’Organisation du Jihad islamique ».

2 novembre 1983, dans la cour d'honneur des Invalides

2 novembre 1983, dans la cour d’honneur des Invalides

» Nous sommes des soldats de Dieu et sommes épris de mort, disait le communiqué. Nous ne sommes ni Iraniens, ni Syriens, ni Palestiniens. Nous sommes des Musulmans libanais qui suivons les préceptes du Coran. Nous voulons une république islamique même si cela devait mener à la guerre. La violence restera notre seule voie au cas où ils (les étrangers) ne partiront pas car nous sommes disposés à faire du Liban un second Vietnam. » Le premier attentat tua 241 soldats américains, le second 58 parachutistes français.

C’était en 1983, il y a vingt-deux ans.

L’attentat du Drakkar, du nom de l’immeuble qu’occupait le quartier général du contingent français, aurait été réalisé à l’aide d’un camion chargé de plusieurs tonnes d’explosifs dont le conducteur se serait fait exploser sur la rampe d’accès du bâtiment.

Le Liban, c’était loin. Cet attentat n’était pas le premier. L’explosion du Drakkar était pour l’armée française le bilan meurtrier le plus lourd en une seule journée depuis la fin de la guerre d’Indochine en 1954, mais les militaires étaient des professionnels qui faisaient leur devoir. Le peuple français fut marqué par l’image de ces 58 cercueils dans la cour d’honneur des Invalides, mais il ne ressentait pas la menace et ne se sentait pas directement visé comme il peut l’être depuis le début de l’année 2015. Tout le monde est conscient, aujourd’hui, que la menace terroriste, dont il serait temps d’analyser enfin les causes, concerne chaque Français.

L’hommage national aux victimes des attentats du 13 novembre, prononcé par le chef de l’État, hier matin, à l’Hôtel national des Invalides, marque un tournant. Les mots prononcés, les images, le message à la jeunesse de France, resteront dans les mémoires. C’est la raison pour laquelle, je reproduis intégralement le texte du discours prononcé par François Hollande.

27 novembre 2015 - Hommage aux victimes des attentats du 13 novembre

27 novembre 2015 – Hommage aux victimes des attentats du 13 novembre

Vendredi 13 novembre, ce jour que nous n’oublierons jamais, la France a été frappée lâchement, dans un acte de guerre organisé de loin et froidement exécuté. Une horde d’assassins a tué 130 des nôtres et en a blessé des centaines, au nom d’une cause folle et d’un dieu trahi.

Aujourd’hui, la Nation tout entière, ses forces vives, pleurent les victimes. 130 noms, 130 vies arrachées, 130 destins fauchés, 130 rires que l’on n’entendra plus, 130 voix qui à jamais se sont tues. Ces femmes, ces hommes, incarnaient le bonheur de vivre. C’est parce qu’ils étaient la vie qu’ils ont été tués. C’est parce qu’ils étaient la France qu’ils ont été abattus. C’est parce qu’ils étaient la liberté qu’ils ont été massacrés.

En cet instant si grave et si douloureux, où la Nation fait corps avec elle-même, j’adresse en son nom notre compassion, notre affection, notre sollicitude, aux familles et aux proches réunis ici, dans ce même malheur. Des parents qui ne reverront plus leur enfant, des enfants qui grandiront sans leurs parents, des couples brisés par la perte de l’être aimé, des frères et des sœurs pour toujours séparés. 130 morts et tant de blessés marqués à jamais, marqués dans leur chair, traumatisés au plus profond d’eux-mêmes.

Alors, je veux dire simplement ces mots : la France sera à vos côtés. Nous rassemblerons nos forces pour apaiser les douleurs et après avoir enterré les morts, il nous reviendra de « réparer » les vivants.

À vous tous, je vous promets solennellement que la France mettra tout en œuvre pour détruire l’armée des fanatiques qui ont commis ces crimes, qu’elle agira sans répit pour protéger ses enfants. Je vous promets aussi que la France restera elle-même, telle que les disparus l’avaient aimée et telle qu’ils auraient voulu qu’elle demeure. Et s’il fallait une raison de nous tenir debout, aujourd’hui, une raison de nous battre pour nos principes, une raison de défendre cette République qui est notre bien commun, nous la trouverions dans leur souvenir.

Ces femmes, ces hommes, venaient de plus de 50 communes de France. De villes, de banlieues, de villages. Ils venaient aussi du monde, dix-sept pays portent aujourd’hui avec nous le deuil.

Ces femmes, ces hommes, en ce vendredi 13 novembre, étaient à Paris, une ville qui donne un manteau de lumière aux idées, une ville qui vibre le jour et qui brille la nuit. Ils étaient sur les terrasses des cafés, ces lieux de passage ouverts aux rencontres et aux idées. Ils partageaient un repas aux saveurs du monde, dans cette soirée où l’automne ne paraissait pas finir. Ils chantaient au Bataclan aux sons d’un groupe américain qui leur faisait l’amitié de se produire dans une salle qui depuis deux siècles incarne l’esprit de Paris.

Ces hommes, ces femmes, avaient tous les âges, mais la plupart avait moins de 35 ans. Ils étaient des enfants lors de la chute du mur de Berlin, ils n’avaient pas eu le temps de croire à la fin de l’Histoire, elle les avait déjà rattrapés quand survint le 11 septembre 2001. Ils avaient alors compris que le monde était guetté par de nouveaux périls. Les attentats du début de l’année les avaient bouleversés. Beaucoup, je le sais, avaient tenu à manifester le 11 janvier, comme des millions de Français. Ils avaient dit leur refus de céder face à la menace terroriste. Ils savaient que la France n’est l’ennemie d’aucun peuple, que ses soldats se portent là où on les appelle, pour protéger les plus faibles et non pour assouvir une quelconque domination.

Ces femmes, ces hommes, étaient la jeunesse de France, la jeunesse d’un peuple libre, qui chérit la culture, la sienne, c’est-à-dire toutes les cultures.

Parmi les victimes du Bataclan, beaucoup avaient fait de la musique leur métier. C’est cette musique qui était insupportable aux terroristes. C’est cette harmonie qu’ils voulaient casser, briser. C’est cette joie qu’ils voulaient ensevelir dans le fracas de leurs bombes. Et bien, ils ne l’arrêteront pas. Et comme pour mieux leur répondre, nous multiplierons les chansons, les concerts, les spectacles ; nous continuerons à aller dans les stades, et notamment au Stade si bien nommé, le Stade de France à Saint-Denis. Nous participerons aux grands rendez-vous sportifs, comme aux rencontres les plus modestes, et nous pourrons aussi communier dans les mêmes émotions, en faisant fi de nos différences, de nos origines, de nos couleurs, de nos convictions, de nos croyances, de nos confessions, car nous sommes une seule et même Nation, portés par les mêmes valeurs.

Que veulent les terroristes ? Nous diviser, nous opposer, nous jeter les uns contre les autres. Je vous l’assure, ils échoueront. Ils ont le culte de la mort, mais nous, nous, nous avons l’amour, l’amour de la vie.

Ceux qui sont tombés le 13 novembre étaient la France, toute la France. Ils étaient étudiant, journaliste, enseignant, restaurateur, ingénieur, chauffeur, avocat, graphiste, architecte, mais aussi charpentier, serveur, photographe, fonctionnaire, publicitaire, vendeur, artiste. Ils étaient les métiers de la France, les talents du monde. Tous voulaient réussir, pour eux-mêmes, pour leur famille, pour leur pays. C’est en nous rappelant leur visage, leur nom, mais aussi leurs espoirs, leurs joies, leurs rêves anéantis, que nous agirons désormais.

Nous connaissons l’ennemi, c’est la haine ; celle qui tue à Bamako, à Tunis, à Palmyre, à Copenhague, à Paris et qui a tué naguère à Londres ou à Madrid. L’ennemi, c’est le fanatisme qui veut soumettre l’homme à un ordre inhumain, c’est l’obscurantisme, c’est-à-dire un islam dévoyé qui renie le message de son livre sacré. Cet ennemi nous le vaincrons ensemble, avec nos forces, celles de la République, avec nos armes, celles de la démocratie, avec nos institutions, avec le droit. Dans ce combat, nous pouvons compter sur nos militaires, engagés sur des opérations difficiles, en Syrie, en Irak, au Sahel. Nous pouvons compter sur nos policiers, nos gendarmes, en lien avec la justice, qui se sont encore comportés de façon admirable pour mettre hors d’état de nuire les terroristes.

Nous pouvons compter sur le Parlement pour adopter toutes les mesures qu’appelle la défense des intérêts du pays, dans un esprit de concorde nationale, et dans le respect des libertés fondamentales. Et puis, et puis surtout, nous pouvons compter sur chaque Française et sur chaque Français pour faire preuve de vigilance, de résolution, d’humanité, de dignité.

Nous mènerons ce combat jusqu’au bout et nous le gagnerons en étant fidèles à l’idée même de la France. Quelle est-elle ? Un art de vivre, une volonté farouche d’être ensemble, un attachement à la laïcité, une appartenance à la Nation, une confiance dans notre destin collectif.

Je vous l’affirme ici : nous ne changerons pas ; nous serons unis, unis sur l’essentiel. Et je salue, ici, devant vous, familles, ces innombrables gestes de tant de Français anonymes qui se sont pressés sur les lieux des drames pour allumer une bougie, déposer un bouquet, laisser un message, apporter un dessin. Et si l’on cherche un mot pour qualifier cet élan, ce mot existe dans la devise de la République : c’est la fraternité.

Et que dire de la mobilisation de tous les services publics pour porter secours et assistance aux victimes, pour accompagner les survivants, pour soutenir les proches. Ces personnels de santé, admirables. Leur action dit aussi ce que nous sommes : un pays solidaire.

Tout ce qui s’est passé depuis le 13 novembre porte la marque de la gravité, de la conscience des défis qui se présentent à notre pays. Ceux qui sont tombés, le 13 novembre, incarnaient nos valeurs et notre devoir est plus que jamais de les faire vivre, ces valeurs.

Nous ne céderons ni à la peur, ni à la haine. Et si la colère nous saisit, nous la mettrons au service de la calme détermination à défendre la liberté au jour le jour, c’est-à-dire la volonté de faire de la France un grand pays, fier de son Histoire, de son mode vie, de sa culture, de son rayonnement, de son idéal universel, du respect et même de la ferveur que notre pays inspire au monde chaque fois qu’il est blessé.

Je n’oublie pas les images venues de la planète entière, célébrant dans le même mouvement, le sacrifice de ceux qui étaient tombés à Paris, comme si c’était le monde entier qui se couvrait de deuil.

Le patriotisme que nous voyons aujourd’hui se manifester, avec ces drapeaux fièrement arborés, ces rassemblements spontanés, ces foules qui chantent la Marseillaise ; tout cela n’a rien à voir avec je ne sais quel instinct de revanche ou je ne sais quel rejet de l’autre. Ce patriotisme est le symbole de notre union, de notre inaltérable résistance face aux coups qui peuvent nous être portés, car la France garde intacte, malgré le drame, malgré le sang versé, ses principes d’espérance et de tolérance.

L’épreuve nous a tous meurtris, les familles d’abord, les Français, quelle que soit leur condition, leur confession, leurs origines. L’épreuve nous a tous meurtris, mais elle nous rendra plus fort. Je vais vous dire ma confiance dans la génération qui vient. Avant elle, d’autres générations ont connu, à la fleur de l‘âge, des événements tragiques qui ont forgé leur identité. L’attaque du 13 novembre restera dans la mémoire de la jeunesse d’aujourd’hui comme une initiation terrible à la dureté du monde, mais aussi comme une invitation à l’affronter en inventant un nouvel engagement. Je sais que cette génération tiendra solidement le flambeau que nous lui transmettons.

Je suis sûr qu’elle aura le courage de prendre pleinement en main l’avenir de notre Nation. Le malheur qui a touché les martyrs du 13 novembre investit cette jeunesse de cette grande et noble tâche. La liberté ne demande pas à être vengée, mais à être servie. Je salue cette génération nouvelle. Elle a été frappée, elle n’est pas effrayée, elle est lucide et entreprenante, à l’image des innocents dont nous portons le deuil. Elle saura, j’en suis convaincu, faire preuve de grandeur. Elle vivra, elle vivra pleinement, au nom des morts que nous pleurons aujourd’hui.

Malgré les larmes, cette génération est aujourd’hui devenue le visage de la France.

Vive la République et vive la France.

 

 

Une réponse à « Ils sont morts au nom d’une cause folle et d’un dieu trahi »

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