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C’est en pensant à Jules Romains, qu’au début du mois d’octobre 2005, j’avais ouvert ce blog.

Dix ans, déjà ! C’est d’abord l’occasion pour moi de remercier mon gendre, Bruno Labadens d’Arc, créateur, architecte, gestionnaire et conseiller attentif, d’avoir mis son serveur à la disposition de ce blog et de m’avoir constamment aidé à organiser son contenu et à mettre en valeur textes et images. J’ai évidemment une pensée particulière pour mon fils Jérôme, décédé le 5 octobre 2008, qui m’avait également encouragé à ouvrir un blog, à écrire régulièrement sur tous les sujets qui me tiennent à cœur et, parfois, à pousser des coups de gueule…

Il faisait beau à Paris au début du mois d’octobre 2005, comme à peu près tous les ans à cette période de l’année. Un temps qui fait dire aux vieilles gens : « Il n’y a plus de saisons ». En intitulant mon premier article « Le 7 octobre 1933 », je rendais hommage à Louis Henri Jean Farigoule, plus connu sous le nom de Jules Romains, qui avait intitulé le XXVIIe et dernier volume des Hommes de bonne volonté : « Le 7 octobre ».

Jules Romains

Jules Romains

Dans le premier chapitre, intitulé : « Par un joli matin Paris descend au travail », Jules Romains écrit : « De soudaines bouffées de chaleur, comme si au loin le cœur du Sud s’ouvrait et s’épanchait vers le Nord. Des ciels tendres traversés de nuages en fuite […] « Le 7 octobre se leva sous des signes favorables. Le ciel du matin était léger, à peine brumeux. La journée de la veille avait été aussi chaude qu’un début septembre. Après un accès de fraîcheur dans la seconde partie de la nuit, une brise du sud-est avait ramené une tiédeur qui ne semblait ni trop humide, ni orageuse » […] Le travailleur d’octobre l933, en route vers son travail, est plutôt un homme debout, serré entre beaucoup d’autres, sur la plateforme d’un tramway de banlieue. Il a une main tendue tout au bout du bras pour s’accrocher tant bien que mal à une barre, à une courroie. De l’autre main il tient un journal plusieurs fois replié, qu’un voisin écrase contre lui. Il fait des prouesses de jongleur pour continuer de page en page la lecture d’un article, car les journaux ont justement inventé de couper ceux de leurs articles qui ont quelque intérêt en au moins deux tronçons qui, de la page 1 à la page 7, se dissimulent comme des chenilles dans l’herbe. Il s’énerve à cause des arrêts et des ralentissements. Malgré toute l’habitude qu’il peut avoir, il ne cesse de penser à la bouche de métro qui s’ouvrira tout à l’heure à cinquante mètres de l’arrêt du tram ; à ces cinquante mètres qu’il lui faudra franchir plus vite que d’autres ; à l’escalier qu’il faudra descendre, à la queue du guichet (de combien de gens sera-t-elle ? de cinq ? de dix ? de vingt ? ; à la nouvelle dégringolade de marches ; à la fermeture automatique… Pourvu qu’il ne voie pas la voiture de tête entrer et le portillon se rabattre quand il ne lui restera plus que cinq marches à descendre !… Au sortir de ces épreuves, il se trouvera de nouveau debout sur une plateforme, serré entre des gens, un bras levé et accroché au petit bonheur, un journal écrasé contre sa poitrine, des tronçons de nouvelles essayant de lui échapper. »

Un peu plus loin, un passage laisse rêveur ! « Le plus fort est que l’homme d’octobre 1933, bien au fond, n’aime plus les nouvelles, n’y croit plus, n’en attend plus rien, du moins plus rien de bon. Oh ! il sait qu’elles sont exactes. Pratiquement, il n’y a plus de fausses nouvelles, de même qu’il n’y a plus de lait fabriqué avec de l’amidon, de vin coloré à la fuchsine. […] Qu’est-ce qu’une nouvelle maintenant peut bien annoncer de sérieux, sinon une augmentation des impôts, une aggravation de la crise financière, un chiffre plus élevé de chômeurs, l’échec d’une conférence internationale… »6 octobre

Lorsque Jules Romains publie, en mars 1932, chez Flammarion, les deux premiers tomes des Hommes de bonne volonté « Le 6 octobre » et « Crime de Quinette », personne ne peut imaginer que l’écrivain consacrera quinze années de sa vie à cette œuvre romanesque. Le dernier et vingt-septième volume, le 7 octobre, est sorti en librairie en 1946. « Les Hommes de bonne volonté » fut un des principaux événements littéraires de l’entre-deux-guerres, une histoire qui passionna de très nombreux lecteurs. Six volumes furent écrits à New York et au Mexique, où il résidait pendant l’occupation. Les trois derniers furent achevés en septembre 1944 et publiés en France après son retour d’exil.

Jules Romains a voulu, dès le début de sa carrière littéraire, écrire un grand roman unanimiste qui se déroule à Paris. Pour raconter cette histoire, il considéra, très tôt, que vingt-cinq années et une série d’événements nationaux et internationaux, seraient un bon environnement pour servir de cadre à son œuvre. La Guerre de 1914 occupe une place importante dans ce roman. Il ne fut pas le seul écrivain à être marqué par ce drame si lourd de conséquences.

Ce n’est pas par hasard que l’histoire commence en 1908. L’atmosphère qui régnait et un certain nombre d’événements dans l’espace européen, précisément au cours de la première moitié du mois d’octobre, furent annonciateurs de l’explosion de violence qui se préparait. En ce début d’automne, la déclaration d’indépendance de la Bulgarie à l’égard de l’Autriche-Hongrie plaça les Balkans au centre des événements qui constituaient une menace pour la paix.

Les volumes « Montée des périls » et « Les Pouvoirs » se déroulent en 1910 et 1911, parce que c’est à ce moment-là que surviennent des tensions sociales en France et une aggravation de la situation internationale (affrontement franco-allemand devant Agadir). La description de l’Europe en octobre 1933 dans « Le 7 octobre », et les réflexions sur l’Histoire et l’évolution de la civilisation européenne en ce début de XXe siècle sont troublants.7 octobre copie

Jallez, le Parisien et Jerphanion, le provincial à l’esprit matérialiste, sont les principaux personnages, présents dans tous les épisodes. Au fil des pages, ils deviennent tellement familiers que le lecteur a l’impression que ces deux normaliens sont des membres de sa famille. Les deux « copains » commentent et s’interrogent sur le sens des événements.

C’est avant tout de la condition humaine qu’il s’agit. Jules Romains le fait avec son style, différent de celui de Zola dans les Rougon-Macquart ou de Roger Martin du Gard dans « Les Thibault ». Il n’y a pas non plus dans « Les Hommes de bonne volonté » l’ambition que pouvait avoir Balzac en son temps. Jules Romains restitue magistralement le souffle d’une époque et son retentissement sur l’état d’esprit de chacun.

Après 1946, Jules Romains a géré son œuvre. Il avait dit tout ce qu’il avait à dire, déçu sans doute, comme ses lecteurs, de ne pas avoir reçu le Nobel. En 1952, il a lu des extraits des vingt-sept volumes pour la radio. C’est un document sonore et littéraire de premier ordre. À raison de vingt-huit minutes par volume, ces vingt-sept lectures donnent une idée assez fidèle du roman et fournissent un complément précieux à l’édition imprimée. Dans ces lectures pour la radio, Jules Romains s’identifie à Jallez ou Jerphanion, c’est-à-dire à lui-même. Il s’amuse aussi à donner des intonations aux autres personnages, « à des ecclésiastiques comme Sérasquier et Merry del Val, à l’étrange M. Karl, au député russe Poliapoff, au franc-maçon Ardansseaux, au criminel Leheudry, au professeur Ducatelet, au journaliste anglais Bartlett ou même à des personnages plus épisodiques, telles ces femmes qui accueillent Macaire au café, etc. C’est donc toute une galerie de voix que nous offrent ces émissions, très vivantes, et qui restituent l’impression de variété, de complexité proposée par une lecture muette individuelle des Hommes de bonne volonté. En même temps, Jules Romains parvient à nous plonger dans cette grande vague romanesque, rendue plus sensible encore par l’union de la voix d’un narrateur omniprésent avec celles, démultipliées dans l’espace sonore, des nombreux personnages appelés devant le micro. »ordre de mobilisation

Jules Romains parle des hommes de bonne volonté qui défendent les traditions humanistes de la civilisation occidentale. L’auteur s’attarde particulièrement sur la camaraderie humaine, la « bonne volonté » impuissante face aux catastrophes.

En ces temps troublés, qualifiés par Henri Guaino de « contexte terrifiant » tant sur le plan national, avec la fracture de la société française, qu’international, avec ce qui se passe en Syrie, « Les hommes de bonne volonté » constitue une aide à la réflexion sur le sens de l’Histoire et permet de prendre du recul sur les événements au moment où un certain nombre de commentateurs dramatisent la situation. Écrire, comme le fait L’Obs Lab que « l’Histoire retiendra peut-être, à Dieu ne plaise, que le troisième conflit mondial a débuté, à bas bruit, mercredi 30 septembre 2015 », est sans doute provocateur. Comparer l’arraisonnement par l’Arabie saoudite ce jour-là de deux navires iraniens et l’intervention russe en Syrie à l’assassinat, le 28 juin 1914, à Sarajevo, de l’archiduc d’Autriche, est osé.

Il faut lire « Les hommes de bonne volonté ». C’est certainement une des dix principales œuvres littéraires françaises qu’il faut avoir lue. Ceux qui ont peu de temps à consacrer à la lecture peuvent, s’ils passent de longues heures dans leur véhicule, se procurer les 14 cd que les Éditions Frémeaux et Associés ont produits. Les coffrets sont en vente chez les bons disquaires et à la FNAC. Les renseignements sont fournis sur le site lalibrairiesonore.com

Certes, les quatorze CD ne remplacent pas la lecture intégrale de l’œuvre, mais les vingt-sept lectures faites à la radio par Jules Romains lui-même, en 1952 constituent un document littéraire et sonore exceptionnel et donnent envie d’aborder cette vaste fresque romanesque qui se déroule sur près d’un quart de siècle, du 6 octobre 1908 au 7 octobre 1933.

Jules Romains2

Jules Romains, écrivain français. Huile sur toile (1922) de Paul Émile Bécat. (Collection particulière.) Ph. Coll. Archives Larbor

Sur le site de l’Académie française on trouve, dans la rubrique « Les Immortels » la biographie de Jules Romains que je reproduis ici :

« Jules ROMAINS, Grand officier de la Légion d’honneur, Commandeur des Arts et des Lettres, Commandeur des Palmes académiques, Auteur dramatique, Essayiste, Poète, Romancier, était né à Saint-Julien-en-Chapteuil (Haute-Loire), le 26 août 1885. Fils d’instituteurs, Jules Romains fut élevé dans le respect de l’idéal laïc et rationaliste de la IIIe République. Après des études secondaires au lycée Condorcet, il fut reçu à l’École normale supérieure en 1906, et obtint l’agrégation de philosophie en 1909. Ayant commencé sa carrière d’enseignant, il fut mobilisé en 1914 dans le service auxiliaire.

Après avoir publié ses premiers poèmes dès l’âge de dix-huit ans (L’Âme des hommes, 1 904), il devait, à l’issue de la Première Guerre mondiale, renoncer à sa carrière dans l’enseignement pour se consacrer exclusivement à la littérature. Son œuvre allait être marquée par une idée maîtresse, conçue lors de ses années de jeunesse : celle de l’unanimisme, expression de l’âme collective d’un groupe social. Cette théorie nourrit son recueil de poèmes, La Vie unanime (1 908), et ses romans : Mort de quelqu’un (1 911) et Les Copains (1 913). Elle trouvera son expression accomplie dans la somme que constituent Les Hommes de bonne volonté, vingt-sept volumes publiés entre 1932 et 1946, vaste fresque dans laquelle, à travers le récit de destins croisés, Jules Romains brosse un tableau de l’évolution de la société moderne entre 1908 et 1933.

Mais ce fut d’abord au théâtre que Jules Romains acquit sa notoriété, dès après la Grande Guerre, notamment avec Knock ou le Triomphe de la médecine, créé par Louis Jouvet en 1923. Devaient suivre Amédée ou les Messieurs en rang (1923), Le Mariage de monsieur Le Trouhadec (1926), Le Déjeuner marocain (1926), Démétrios (1926), Jean le Maufranc (1926), Le Dictateur, (1926), Boën ou la Possession des biens (1930), etc.

Engagé dans la vie politique, Jules Romains fut proche dans l’entre-deux-guerres du parti radical-socialiste, et se lia avec son chef, Édouard Daladier. Ayant soutenu le Front populaire, il milita par pacifisme pour l’amitié franco-allemande, et ce, malgré son antifascisme, après l’accession d’Hitler au pouvoir.

Président du Pen club international de 1936 à 1941, Jules Romains devait s’exiler pendant la Seconde Guerre mondiale aux États-Unis et au Mexique.

En 1945, poussé par le général de Gaulle, soucieux de rénover l’Académie française, et encouragé par son ami Georges Duhamel, à l’époque secrétaire perpétuel, Jules Romains, qui s’apprêtait à quitter une nouvelle fois la France pour le Mexique, rédigea, pour poser sa candidature, une lettre dans laquelle la mention du fauteuil restait en blanc.

Il fut élu en son absence le 4 avril 1946, par 13 voix au premier tour, à la place laissée vacante par la destitution d’Abel Bonnard, découlant de sa condamnation en 1945 pour collaboration avec l’ennemi. C’est Georges Duhamel qui le reçut, le 7 novembre 1946. Il ne rendit pas hommage à son prédécesseur.

Son orientation politique le portait désormais vers un certain conservatisme, qui s’exprima dans les chroniques hebdomadaires qu’il donna à L’Aurore de 1953 à 1971 ; partisan de l’Algérie française, il mena le cartel des non contre de Gaulle au référendum de 1962.

Mort le 14 août 1972.

 

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