« Je ne pense pas à la mort, mais elle pense souvent à moi. » Dans le Journal de Trêve, que Philippe Sollers vient de publier chez Gallimard, Frédéric Berthet avait rassemblé les éléments d’une grande œuvre à venir et un grand roman. Comme Stefan Zweig, qui n’a jamais pu écrire le grand roman dont il rêvait et que ses amis Romain Rolland, Thomas Mann, Roger Martin du Gard, Jules Romains avaient réussi à écrire, Frédéric Berthet, considéré par ses pairs comme un des plus grands espoirs de sa génération, nous laisse des regrets. C’est ce qu’il voulait. Patrick Besson, dans le Point, a isolé quelques passages révélateurs dont celui-ci : « Je voudrais vous donner quelque chose, vous donner du regret », ou celui-ci : « Je ferai un jour la liste des gens que j’ai aimés et qui auront le droit de prononcer mon nom ».
Je ne connaissais pas Frédéric Berthet. C’est Anne D., sa compagne, qui deviendra sa femme à la fin des années 80, qui me l’avait fait connaître. Elle m’avait offert son dernier roman dont j’avais apprécié le style. Très intelligente, très belle, elle terminait de brillantes études de droit. Elle était mon assistante, mon chef de cabinet, j’avais donc le temps d’observer son admiration pour le jeune écrivain avec qui elle passait pourtant des moments difficiles qui la laissait en pleurs. Patrick Besson écrit que Frédéric Berthet « était un normalien pas normal. Cette agrégation de grammaire passée rue d’Ulm l’a flingué. Il avait fait le plus dur. Il voulait se consacrer au plus doux : l’alcool. »
En cette période de prix littéraires, qui laisse toujours un peu sur sa faim, le Journal de Trêve apparaît peut-être comme plus important, plus durable. Ses aînés ne s’y sont pas trompés : Patrick Besson, Philippe Sollers, Michel Déon, Jean Echenoz, Bertrand Poirot-Delpech et la plupart des journalistes spécialisés, rendent hommage au talent et au style de ce jeune écrivain, mort en décembre 2003 à l’âge de 49 ans. Simple journée d’été (Denoël), Daimler s’en va (Gallimard), Felicidad (Gallimard), Paris-Berry (Gallimard) et Le retour de Bouvard et Pécuchet (Le Rocher) sont des livres à découvrir. Le style est original, drôle, décapant, souvent surprenant. Cet homme jeune était fasciné par Kafka et Fitzgerald ; sa grande culture et sa lucidité font qu’on ne s’ennuie pas un instant à la lecture de ce livre de 640 pages, publié par Gallimard, que nous devons à son ami Norbert Cassegrain qui a découvert ces cahiers reliés de toile noire dans l’atelier de l’écrivain.
Il n’est pas nécessaire de lire ce livre, c’est seulement indispensable pour ceux qui, comme lui, pensent que « ce siècle commence à nous taper sur les nerfs. »

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