Pour tenter de comprendre l’évolution de la pensée du chef de l’Etat, il faut commencer par relire une tribune publié dans le journal  « Le Monde » du 26 décembre dernier, signée « Les Gracques », à laquelle j’avais consacré un article dans les premiers jours de janvier.

Sous le titre « La réforme fiscale est morte. Vive la réforme de l’Etat ! », cette tribune, qui avait certainement reçu le feu vert du chef de l’Etat,  ouvrait la voie à ce qu’il est convenu d’appeler le tournant du quinquennat. Les signataires, pour la plupart « aux affaires » et particulièrement bien placés pour connaitre les dysfonctionnements dont souffre l’Etat depuis trop longtemps, n’étaient pas tendres à l’égard du Premier ministre et balayaient, d’un revers de main, la  » remise à plat  » de notre système fiscal que Jean-Marc Ayrault préconisait pour durer. Le ton et les termes employés ressemblaient à une exécution. « Combien de mois ce débat sans issue fera-t-il perdre à la France ? (…) Il faut passer maintenant à l’étape suivante et viser à recréer la confiance. (…)  Plutôt que nous enivrer de faux débats, tournons cette page et passons au plus vite à la vraie réforme. Celle qui changera vraiment la vie des Français, en la confortant plutôt qu’en la compliquant. Celle qui protégera nos services publics, facteurs-clés de notre développement et de notre attractivité, aujourd’hui gravement menacés par l’ampleur des déficits. Réduire les dépenses pour sauver notre contrat social, reconstruire la confiance et relancer la croissance. La voilà la vraie, la seule urgence. (…) La vraie remise à plat à entreprendre, ce n’est donc pas celle de la fiscalité, c’est celle de notre Etat. Comment ? Un gouvernement de redressement, de reconquête et de simplification s’impose. Il sera composé d’une quinzaine de ministres d’expérience, des politiques, qui s’appuieront sur une véritable équipe de management au sein des ministères. Il fixera des objectifs de réduction des dépenses d’ici à 2017, en se donnant trois ans pour mener à bien les projets de transformation et d’économies. Son pilotage par l’évaluation permanente au sommet de l’exécutif associera fonctionnaires et parlementaires. Il engagera la convergence des statuts publics et privés pour les nouveaux entrants, en commençant par les hauts fonctionnaires ; il inclura dans son champ l’ensemble des collectivités publiques, notamment une réforme pragmatique des structures territoriales axée autour des grandes métropoles. Pour mener à bien un tel programme, la main ne doit pas trembler. Du professionnalisme et de l’autorité ! Trois ans devant nous pour permettre aux Français de reprendre confiance en leurs dirigeants, en leurs pays, en eux-mêmes. C’est possible. C’est nécessaire. C’est maintenant. »

Tiberius et Caius Gracchus oeuvre d'Eugène GuillaumeDans le commentaire que j’avais fait de cette tribune, j’avais écrit : « Bigre, quel programme, quelle audace ! »

Une semaine plus tard, dans ses vœux aux Français, le Président de la République en avait surpris beaucoup en exprimant clairement sa conviction qu’une politique de compétitivité digne de ce nom, s’imposait. Un « pacte de responsabilité » qui suppose  » moins de charges sur le travail, moins de contraintes sur leurs activités « , la nécessité de baisser les impôts et de mettre fin aux  » excès et  abus «  de la Sécurité sociale, avaient en effet de quoi surprendre en ce début d’année.

Le 14 janvier, le discours du président de la République, au cours de sa conférence de presse, acheva de convaincre ceux qui doutaient encore qu’il s’agissait bien d’un un aggiornamento. La nouvelle feuille de route, et celle d’un autre Premier ministre, apparaissait clairement.  « J’assumerai moi-même la responsabilité et le suivi de ce programme d’économies durant tout le quinquennat « . « Baisser drastiquement les impôts, les charges sociales et la dépense publique, supprimer sans trembler toutes les réglementations absurdes « . Le changement de politique, accompagné de l’approbation du MEDEF, avait de quoi décontenancer l’opposition de droite comme de gauche !

Dans mon « papier », j’avais écrit que « sociale-démocrate ou sociale-libérale, la nouvelle politique économique est une politique de l’offre qui n’a plus grande ressemblance avec le socialisme.

La suite, nous venons de la vivre après la déroute du PS aux élections municipales. Le Président n’a pas la majorité de ses convictions, mais nécessité fait loi. Jean-Pierre Raffarin a raison quand il dit que c’est la dernière station avant le chaos qui peut prendre, dans notre pays, diverses formes plus dangereuses les unes que les autres.  Les Français en sont très conscients. Après l’Assemblée nationale, ils accordent leur confiance, une confiance relative et provisoire, à ce jeune Premier ministre à l’énergie débordante pour mener à bien les idées…des Gracques dont le parti socialiste disait en 2007 : « « Les Gracques ne représentent rien.

livre des GracquesAlors, qui sont les « Gracques » ? Présidé par un maître des requêtes au Conseil d’Etat, c’est un groupe d’experts qui se définit comme un club de réflexion issu de la société. Leur objectif est d’avancer des idées de fond pour impacter le paysage politique français et le recomposer. « Nous sommes des idéalistes impénitents : nous pensons que les idées fabriquent le réel. » Cette phrase résume l’état d’esprit des Gracques. Ils ne veulent en aucun cas s’impliquer de quelques manières que ce soit au sein du la famille de gauche dont ils se revendiquent. Ils veulent, à travers ce club,  se donner « le moyen de peser idéologiquement sur le P.S. pour renouveler dans un sens réformiste et moderniste son logiciel ».

Pourquoi ce pseudonyme « Gracques » ? Il s’agit essentiellement de  hauts fonctionnaires et de dirigeants d’entreprises qui ne souhaitent pas – et ne peuvent pas –apparaitre au grand jour en raison de leurs fonctions. Le groupe s’est élargi, depuis 2007, avec l’entrée de personnalités engagées à gauche, anciens membres de cabinets ministériels, acteurs de la société civile, enseignants, intellectuels, médecins, avocats, cadres, étudiants.  Au cours de la campagne présidentielle de 2007, ils avaient lancé un appel à une alliance entre le PS et l’UDF. A cette occasion, leur chef de file, Jean-Pierre Jouyet, ancien directeur du Trésor, avait fait une prestation remarquée le jour où Christine Ockrent avait reçu François Bayrou dans son émission France-Europe-Express.

Les Gracques étaient deux hommes d’Etat romains, Tibérius Sempronius Gracchus et son frère Caius Sempronius Gracchus, issus de la nobilitas plébéienne et connus pour leur tentative infructueuse de réformer le système social romain. Est-ce de bon présage?

Le projet des Gracques est une tentative de synthèse entre les valeurs d’équité et de défense de la gauche et une acceptation assumée de l’économie de marché et de l’ouverture économique. C’est, par certains côtés, la tendance française de la « troisième voie » britannique. Dans le Manifeste en accès libre sur leur site (http://www.lesgracques.fr/ ), les Gracques se définissent comme : démocrates, libéraux, travaillistes, favorables à la régulation étatique, favorables à la redistribution des richesses, progressistes, défenseurs de l’éducation, favorables au droit à la sûreté, écologistes, pro-européens, internationalistes, moraux, réalistes, favorables à une transformation de la société et intégrationnistes par opposition aux communautaristes.

En décembre 2012, les Gracques avaient  publié dans le journal Le Point une analyse des premiers mois de la présidence de François Hollande dans laquelle ils insistaient sur «  la gravité de la situation économique et le laxisme dont le pays continue de pâtir.  Les déficits permanents, une excessive fiscalité des entreprises qui  réduit leurs marges, donc leur capacité à investir- et le surendettement, ne sont plus supportables. » Dans cet article, ils condamnaient  « l’inertie des administrations qui conduit à la paralysie » et recommandaient une « réforme du secteur public » « plus nécessaire que jamais.

Aujourd’hui, Jean-Pierre Jouyet, l’ami fidèle du Président,  occupe la fonction stratégique de Secrétaire général de la présidence de la République et les idées des Gracques se sont imposées malgré les réticences de la gauche du parti socialiste.

 

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