Cette expression, courante en Occitanie, trouve généralement à s’appliquer quand un match de rugby change brusquement de physionomie. Elle me vient aujourd’hui à l’esprit, au sujet de l’Europe ; un bien étrange match de rugby !

Le 11 mai, dans mon dernier article, j’écrivais que la « Journée de l’Europe, une journée un peu particulière cette année, puisque c’était également le 70e anniversaire de la déclaration de Robert Schuman, avait été triste, pour ne pas dire un peu honteuse ! À qui la faute ? Aux Institutions européennes ? À ceux (et celles) qui les dirigent ? Aux chefs d’États et de gouvernement ? Aux Européens ? Aux médias ? À tout le monde, sans doute. Seul un certain nombre d’organismes non gouvernementaux, d’Instituts, de Fondations, d’associations, avait été à la hauteur de leur vocation. C’est le cas de l’Institut Jacques Delors qui, sur son site, a célébré le 70e anniversaire de la déclaration Schuman et de la Fondation Robert Schuman qui avait consacré une page spéciale à l’événement. »

18 mai 2020 Angela Merkel et Emmanuel Macron

J’avais en mémoire la formule de Pascal Lamy « L’Europe, qu’est-ce que c’est ? C’est de la solidarité et de la discipline. Pour les Allemands, c’est d’abord de la discipline. Pour un certain nombre d’autres pays, c’est d’abord de la solidarité ». La nécessité de concilier au quotidien ces deux exigences de l’Europe rend les choses extrêmement difficiles. C’est cet état de fait qui me rend souvent pessimiste.

Un mois plus tard, la déception semble laisser la place à l’espoir.

Que s’est-il donc passé pour que cette expression du monde de l’Ovalie me vienne à l’esprit ?

Quel est cet événement inattendu, ce fait nouveau, qui pourrait changer le cours de l’histoire de l’Union européenne ? Pourquoi, brusquement, des verrous, pour ne pas dire des tabous, ont sauté : Le Pacte de stabilité et de croissance qui limite la dette et le déficit public est suspendu, l’Europe aura une politique budgétaire, le budget annuel traditionnellement limité à 1 % du PIB sera dépassé, même si c’est sous la forme d’un budget annexe, la solidarité budgétaire, et, enfin, le Parlement européen va débattre du plan de relance.

Cet événement porte un nom : la pandémie et ses conséquences économiques, qui pourraient devenir sociales, puis bancaires et enfin financières. Ce ne serait plus une crise, mais une catastrophe et peut-être la fin de l’euro et de la construction européenne.

La Commission européenne s’en défend, mais il est évident que face à la menace venant de Chine, elle n’a, à aucun moment, anticiper et proposé des mesures qui protègent les Européens. Certes, la santé n’est pas de la compétence de l’UE, les questions sanitaires relèvent des autorités nationales. La BCE, elle aussi, a, au début, sous-estimé la gravité d’une crise inévitable. À leur décharge, il faut reconnaître qu’aucun pays n’était véritablement prêt à affronter une pandémie de cette importance. Singapour, Taiwan, étant des cas particuliers. Les Européens ont découvert, effarés, le repli sur soi des États, la vulnérabilité de l’Europe et sa dépendance de la Chine.

Avec un temps de retard, la Commission européenne et la BCE ont vigoureusement réagi, quand, avec les mesures de confinement, les économies ont été mises à l’arrêt. La BCE a fait ce qu’ont fait les autres banques centrales, mais a-t-elle outrepassé ses pouvoirs ? En 2008, il lui avait été reproché d’avoir trop tardé. Ce n’est pas le cas cette fois-ci !

Le 18 mai, à la surprise générale, Angela Merkel et Emmanuel Macron ont présenté leur initiative commune pour relancer l’économie européenne. Leur stratégie consiste en un plan de relance de 500 milliards d’euros destiné à compléter le programme d’urgence de 500 milliards d’euros environ, sous forme de prêts, déjà décidé par les ministres des Finances de la zone euro. Ces fonds abonderaient le budget européen. L’initiative franco-allemande sera portée par la Commission européenne si les autres États membres donnent leur accord. C’est loin d’être acquis !

Ce nouveau plan de relance de 500 milliards d’euros aurait quatre piliers : La protection sanitaire qui ne faisait pas partie des compétences de l’UE, la souveraineté économique de l’UE, la “transition écologique” qui ne doit pas être remis en cause, mais au contraire accélérée et une aide à la relance budgétaire pour les États membres qui ont souffert du confinement. L’idée est de lever une dette commune pour financer ces objectifs. L’initiative est française, le chef de l’Etat s’en est félicité hier soir ; la solution serait, paraît-il, allemande ! Les fonds seraient empruntés sur les marchés financiers par la Commission européenne au nom de l’Union européenne. L’argent serait ensuite reversé aux pays européens sous forme d’aides directes que les pays bénéficiaires n’auront pas à rembourser. Voilà de la solidarité où je ne m’y connais pas ! C’est la raison pour laquelle l’Autriche a immédiatement exprimé des réserves.

Le 27 mai, la Présidente de la Commission Européenne, Ursula von der Leyen, a présenté au Parlement européen, un plan d’aides de 750 milliards d’euros qui proviendrait de ressources fiscales propres à la Commission. Ce plan constituerait un pas en avant significatif vers une intégration budgétaire de la zone euro. Au total, c’est à hauteur de 3 000 milliards d’euros au moins, que l’Union Européenne serait sur le marché dans les prochains mois, si tout se passe comme prévu. Les pays bénéficiaires de ces aides seraient ceux qui ont été le plus affectés par le virus et sont handicapés par la situation dégradée de leurs finances publiques.

Ce qui n’était pas possible, deviendrait tout d’un coup possible !

Possible, parce que trois faits nouveaux sont survenus. Le premier, c’est la peur.

Pour les Allemands, après la peur de tomber malade et peut-être de perdre la vie, a surgi la peur de voir l’économie allemande et européenne s’effondrer. La peur que des pays comme l’Italie et l’Espagne fassent défaut, sortent de l’Union européenne, comme le Royaume Uni, et que, par voie de conséquence, l’économie allemande, essentiellement exportatrice, perde ses principaux marchés. L’Allemagne a compris que son intérêt était d’être à l’initiative de très vigoureuses mesures de soutien solidaires dans l’espoir de maintenir la compétitivité de l’Europe. La rapidité et l’importance de la réaction sont indéniables, alors que nous avions de bonnes raisons d’avoir des doutes quelques jours avant. Nous avions des doutes, parce que le couple franco-allemand était en panne depuis plusieurs mois. Il fallait oser prendre un tel risque. L’Allemagne a décidé de le prendre pour sauver son industrie exportatrice, plus peut-être que par esprit de solidarité européenne. Avant de mourir, je suis heureux d’avoir entendu Mme Merkel affirmer que « l’Allemagne ne s’en sortira bien que si l’Europe se porte bien ».

Le second, c’est le départ du Royaume uni qui change tout. À l’intérieur de l’Europe, les Britanniques auraient opposé leur véto, comme ils le faisaient systématiquement. Cela étant, le Conseil européen du 19 juin, encore en visioconférence, promet d’être sportif. Les négociations vont être très dures et probablement très longues. Leur issue dépendra en grande partie des conditions d’obtention des prêts et aides consentis qui seront strictes, précises, détaillées, sur l’utilisation des fonds et les projets, notamment sur le plan écologique.

Le troisième fait nouveau, c’est la présidence allemande de l’Union européenne que débutera le 1er juillet 2020 et sera suivie de la présidence française. C’est une fenêtre d’opportunité qui pourrait changer le cours de la construction européenne. Angela Merkel et Emmanuel Macron auront un an devant eux pour convaincre les pays les plus égoïstes que s’il n’est pas venu en aide, intelligemment, aux pays en difficulté, c’est l’avenir de l’Union européenne qui sera compromis.

Le Parlement européen aussi aura son mot à dire, ainsi que les Parlements nationaux. Les pouvoirs du Parlement européen sont limités. Il ne peut dire que oui ou non, mais il peut émettre des avis. Le Parlement veut être un acteur de cette nouvelle ère et ne se contentera pas d’être informé. Il conditionnera les décisions à la création de ressources propres pour financer le budget européen en augmentation. Le Parlement, pour l’instant, se contente d’accompagner la Commission européenne, elle-même soutenue par le duo Allemagne France qui pèse lourd. Les débats promettent d’être vifs. « Der Teufel steckt im Detail » disait Nietzsche. Le diable est dans les détails.

L’hémicycle du Parlement européen à Strasbourg

Dans le même temps, l’action de la BCE est déterminante, bien qu’assez peu innovante. Elle est prisonnière des traités, même s’il lui arrive de prendre quelques libertés avec ces traités. En pratiquant des taux faibles, des rachats d’actifs, pour éviter le risque de déflation, elle alimente les banques en liquidités. Les agences de notation vont surveiller de près les décisions prises et le rebond des économies. Les ratios vont inévitablement se dégrader avec le risque de voir les marchés réagir en réclamant de l’austérité. Est-ce que les outils seront suffisants pour éviter un risque sur les dettes souveraines et sur l’euro. Pour protéger la monnaie unique, il faudra sans doute changer les traités. Une crise entre l’Allemagne, la Cour de Karlsruhe, la BCE et la CEJ, sur fond de traités européens, serait la pire des choses qui pourraient arriver.

Est-ce que la dette est le meilleur outil ? Ce n’est pas certain, il faut faire preuve d’imagination. De nombreuses idées circulent, alors qu’il y a pléthore de liquidités. La monnaie hélicoptère fait rêver ! Mais, sur quels critères serait distribué l’argent ? Les dettes à très long terme qui ne seraient jamais remboursées, paraissent miraculeuses et font rêver les représentants de la France insoumise ! Quid également des ressources propres de l’Europe et donc des taxes à inventer ? Les idées ne manquent pas : Une taxe carbone aux frontières de l’UE pour pénaliser les importations de produits fabriqués par des usines polluantes. Un impôt sur les profits des grandes entreprises. Une taxe sur les entreprises d’information et du numérique. Une taxe sur les transactions financières. Une taxe sur l’utilisation des sacs plastiques à usage unique, etc.

L’Europe joue gros en ce moment, par-delà les mesures temporaires et de circonstances.

Les arguments de la Cour de Karlsruhe ont surpris, mais la politique monétaire est-elle débattue politiquement et démocratiquement, comme aux USA ? Évidemment, non ! C’est un problème.

De nombreuses questions se posent qui nécessitent des débats démocratiques, malgré leur caractère technique. Est-ce à la BCE de compenser les pertes de PIB, alors qu’il y a des réserves d’épargne qui pourraient être mobilisées intelligemment ? Est-il raisonnable, avec cette épargne, d’acheter des bons du Trésor américain ?

L’hémicycle du Parlement européen à Bruxelles

Pour éviter la dynamique du déclin, il faut tout mettre en œuvre pour que la confiance soit restaurée le plus rapidement possible. C’est la raison pour laquelle la France a très vite pris des mesures énergiques. Mais la confiance ne se décrète pas, elle se mérite.

Les 450 milliards engagés par la France peuvent paraître peu par rapport aux décisions prises par l’Allemagne, mais elles devraient être suffisantes pour éviter que la crise ne s’aggrave et que la confiance dans la signature du pays se maintienne au niveau actuel qui est très satisfaisant. Le principal risque, c’est le différentiel entre les pays qui sera constaté à la fin de la crise.

L’heure est au choix de la stratégie d’avenir de l’économie pour la France et pour l’Europe. Pour l’instant, la France est en retard et les différences stratégiques avec l’Allemagne sont considérables à la fois sur les moyens mis en œuvre et sur la rapidité d’exécution. Où faudra-t-il mettre de l’argent ? Sur la santé ? Sur les relocalisations ? Sur la protection sociale ? Sur la production ? Sur des baisses d’impôt pour améliorer la compétitivité ? Sur le pouvoir d’achat pour soutenir la demande, en évitant trop d’épargne improductive ?

Ce ne sont pas les seules questions. Il y a aussi celles qui concernent l’avenir de la mondialisation, de sa régulation. Quel nouveau président aux USA ? Quid de la gestion de la dette mondiale publique et privée qui atteint des sommets jamais vus ? Peut-il y avoir un changement de doctrine économique mondiale, comme après Bretton Woods ? Comment la Chine, qui vient de reculer de 10 ans sur le capitalisme privé, va – t-elle se relever ?

L’Europe est beaucoup plus puissante que ne le pensent les Européens, mais ce n’est pas une grande puissance. Elle n’en a pas tous les attributs. Troisième puissance économique, elle est convoitée, crainte, dans une période où les autres ne se portent pas bien. Ce qui manque, souvent, c’est qu’elle ne parle pas d’une seule voix. L’Europe est un des principaux marchés, elle dispose d’un potentiel de compétence très compétitif. La puissance ne dépend plus seulement de la géographie, de la superficie, du nombre d’habitants, du PIB. Elle dépend, dans le monde actuel et encore plus dans celui de demain, de la capacité d’innovation, de recherche et d’investissement.

Les défis à relever sont donc considérables. Le principal sera d’obtenir l’accord de tous les États membres sur ces initiatives dont Emmanuel Macron a fait une de ses priorités. Si tout se déroule comme prévu, le coronavirus, tel un « Deus ex machina » aura dénoué une situation qui était jusque-là bloquée et rendu possible une accélération de la construction européenne que nous n’espérions plus.

« Il y a quarante ans qu’on annonce la fin de l’Europe. Mais les obstacles ont toujours été surmontés » disait Jean Monnet, qui avait averti : « L’Europe se fera dans les crises et elle sera la somme des solutions apportées à ces crises. »

J’aurais pu intituler cet article : « 2 020L’année de l’Europe ? » ou « Europe puissance ou puissance de l’Europe ? » J’ai trouvé que l’expression du monde de l’Ovalie était plus sportive, plus imagée, plus adaptée aux négociations qui vont se poursuivre tout au long de l’année 2020 et du premier semestre 2021, avec la présidence française.

« Si quelqu’un a compris quoi que ce soit à ce que je viens de dire, c’est que je me suis mal exprimé », avait dit un jour Alan Greenspan, l’ancien président de la Réserve fédérale américaine, avec l’humour un peu cynique dont il pouvait faire preuve. Je lui emprunte aujourd’hui cette célèbre citation.

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