Vladimir Poutine, en donnant l’ordre à ses troupes d’envahir l’Ukraine, a provoqué une prise de conscience en Europe. Les Européens semblent avoir enfin compris ce qu’est l’esprit de défense. Ce réveil n’aurait pas été possible sans un signal fort envoyé par l’Allemagne. Le nouveau chancelier Olaf Scholz, à la tête d’une coalition qui réunit les Verts, les Libéraux et les Sociaux-Démocrates, a, très rapidement, pris la décision de suspendre le gazoduc Nordstream 2, de priver deux tiers des banques russes de la messagerie SWIFT, que des armes seraient livrées à l’Ukraine et que le budget de défense serait enfin augmenté de manière significative.

L’histoire retiendra que la reconnaissance par la Fédération de Russie des républiques autoproclamées de Donetsk et Louhantsk, la progression des chars russes sur le territoire d’une démocratie européenne,  la menace nucléaire agitée à plusieurs reprises par Vladimir Poutine, le courage du Président Zelensky et d’un peuple déterminé à défendre sa patrie et la mobilisation massive des opinions publiques, dans le monde, ont peut-être créé les conditions qui devaient être réunies pour la construction d’une Europe puissance, si contestée jusque-là.

La main des chefs d’État et de gouvernement européen n’a pas tremblé quand il s’est agi de prendre des sanctions telles que l’interdiction de diffusion sur le sol européen de Russia Today et de Spoutnik, la déconnexion du système de paiements internationaux, l’impossibilité pour la Russie de convertir ses réserves en devises, de se procurer des produits de haute technologie. Les mesures prises par la plupart des démocraties occidentales sont sans précédent, à cette échelle.

En quelques heures, les réticences ont été levées. Ce qui était tabou, ne l’est apparemment plus ! L’image de Vladimir Poutine a sans doute été durablement endommagée, y compris aux yeux de ceux qui, jusque-là semblaient être fascinés par le « génie », le talent » de ce joueur d’échec hors pair. Il a réussi l’exploit, en quelques heures, de réinitialiser le logiciel de l’Alliance atlantique, à laquelle la Finlande et la Suède, aspirent maintenant à adhérer et à unifier l’Europe sur ce sujet. En quelques jours, la défense européenne, sujet de moquerie, est devenue une urgente nécessité.

L’Europe s’est toujours construite dans les crises. Jamais l’accélération n’avait cependant été aussi rapide sous l’effet de deux crises concomitantes : Une crise sanitaire d’une extrême gravité et une guerre obligent les institutions européennes, et leurs dirigeants, à être à la hauteur des défis. Un plan de relance exceptionnel, l’approvisionnement en vaccins, et maintenant une véritable Europe de la Défense, sont des actes qui resteront en bonne place dans l’histoire de NOTRE EUROPE.

Dans « L’Europe : l’être ou le néant ? » (ISBN 979-10-95183-00-6), un livre d’entretiens que nous avons, Jean-Paul Benoit et moi, publié en 2019, je rappelle ce qu’Alexandre Soljénitsyne, avait écrit en février 1980, dans un article intitulé : « L’erreur de l’Occident ». Il dénonçait les erreurs de l’Occident dans son comportement à l’égard du communisme, erreurs fatales, qui selon lui, « avaient commencé dès 1918, quand les gouvernements occidentaux n’ont pas su voir le danger mortel que le communisme représentait pour eux. » Il expliquait que « l’opinion publique « progressiste » salua chaleureusement les débuts du régime communiste ». Les intellectuels « tenaient Lénine pour un bienfaiteur de l’humanité. Les puissances occidentales se bousculèrent pour renforcer économiquement et soutenir diplomatiquement le régime soviétique. » Les menaces étant concentrées sur Hitler, l’Occident n’a pas voulu voir et entendre le peuple russe. « L’Occident, pendant la Seconde Guerre mondiale n’a pas voulu défendre la liberté de tous, mais la sienne propre. »

Alexandre Soljenitsyne ajoutait que « Yalta avait ouvert la série des capitulations américaines […] et abandonné au communisme une vingtaine de pays. Pour le célèbre écrivain, il s’agissait « d’une faiblesse spirituelle inhérente à tout bien être qui tremble pour lui-même. » Plus tard, « la coexistence pacifique », « la détente », « les intentions pacifiques des dirigeants du Kremlin » ont été des signes de faiblesse. Pendant que les Soviétiques perfectionnaient leurs fusées, pendant que les Soviétiques anéantissaient des nationalités, l’Occident avait, toujours pour le grand écrivain, « les nerfs fragiles » et beaucoup d’insouciance.

Plus tard, « l’Occident s’est trouvé un allié : la Chine communiste ! De nouveau la trahison… Alors que le communisme s’arrête là seulement où il se heurte à un mur ». Il faut relire Alexandre Soljenitsyne pour recouvrer une certaine lucidité sur la menace et se forger une volonté de résister et de lutter contre un sentiment d’impuissance et de colère qui ne peut constituer un système de défense.

Alexandre Soljenitsyne a écrit ces lignes, il y a quarante ans. Que d’erreurs ont encore été commises depuis !

Je milite, depuis vingt-cinq ans, pour une Europe de la défense. Mon ami Pierre Schwed, un de mes illustres prédécesseurs à la présidence de l’Union des associations d’auditeurs de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), profondément convaincu que les questions de défense et de sécurité devaient être traitées au niveau européen, avait, en 1994, décidé, avec quelques camarades de l’Institut, de créer un comité d’études pour un esprit de défense européen, et de constituer un réseau à haut niveau, pour promouvoir l’identité européenne de défense et de sécurité. Il avait déposé les statuts de l’association EuroDéfense qui prévoit que le président de l’Union des associations d’auditeurs est de droit membre du bureau d’EuroDéfense. Ce fut pour moi un grand honneur d’être associé, depuis vingt-cinq ans, aux réflexions et aux actions conduites par cette association. Ce fut aussi un privilège de côtoyer des hommes et des femmes qui occupaient – ou qui ont récemment occupé – des postes importants dans l’industrie de l’armement, les armées, la diplomatie et les institutions européennes.

J’ai souvent, dans ce blog, rapporté les travaux de cette association à laquelle je suis très attaché. Le 5 août 2007, en particulier, quand furent connues, les propositions de la Commission du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale.  Ces propositions étaient attendues par tous ceux qui observaient avec inquiétude l’évolution du monde dans lequel nous vivons. Le déchaînement de violence aux quatre coins de la planète, les conflits ethniques et religieux qui se multipliaient, la raréfaction des ressources naturelles, le désastre écologique, l’accroissement des armes de destruction massive terrifiaient l’humanité tout entière. Déjà, pessimistes, les adeptes de « l’esprit d’apocalypse », semblaient l’emporter sur ceux qui espèrent toujours de l’homme. Le dernier livre de René Girard : « Achever Clausewitz » suscitait, à cet égard, de nombreux commentaires. L’Académicien y dissertait sur « une nouvelle montée aux extrêmes », une accélération du pire, une spirale sans fin de la colère et de l’esprit de représailles. Il reconnaissait qu’il devenait de plus en plus pessimiste et citait un sondage fait à New York qui révélait que 60 % de la population pensaient qu’elle verrait la fin du monde. L’originalité du livre réside dans le fait que René Girard était arrivé à la conclusion que le célèbre général prussien, Carl von Clausewitz, n’avait pas été au bout de sa réflexion et que les rationalistes, dont Raymond Aron, avaient déformé sa pensée. Il ne croyait pas à la définition transmise de génération en génération ( « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens »…) Il était convaincu « que la guerre se suffit à elle-même et qu’elle provoque une violence absolument imprévisible, proprement indifférenciée, que la politique ne peut endiguer ». Chacun désire toujours ce que désire autrui ; c’est selon lui, le ressort historique des conflits qui déclenche le cycle infernal de la haine et de la violence. La mondialisation, la consommation, la communication, érigés en système politique, accroissent encore les désirs et les jalousies. Comment canaliser le désir mimétique et la violence qu’il entraîne ?

Dans cet article, je recommandais, comme le faisait excellemment notre ami Jean-Dominique Merchet sur son blog : « Secret défense », la lecture du dernier livre du général Vincent Desportes : « La guerre probable » publié chez Economica. En décembre 2000, quand je lui avais remis le prix Vauban, à la Sorbonne, pour son ouvrage : « Comprendre la guerre », j’avais été impressionné par la profondeur de la pensée de ce jeune colonel qui était encore attaché militaire à l’Ambassade de France à Washington.

Il y a dix ans, l’idée même que l’Europe se dote d’un livre blanc de la défense et de la sécurité, était impensable. Les Ministères des Affaires étrangères et de la Défense, nous déconseillaient de mettre le sujet à l’étude. Il était tabou ! L’objectif d’une autonomie stratégique, définie dans la nouvelle stratégie globale pour la politique étrangère et de sécurité de l’Union européenne approuvée par le Conseil européen de juin 2016, inquiétait un certain nombre d’États-membres qui craignaient qu’une défense européenne autonome affaiblisse la protection qu’offre l’OTAN. En Allemagne, en particulier, le mot « autonomie » n’était pas prononcé.

À la fin de l’année 2017, EuroDéfense- France avait publié dans le journal Le Monde, « un plaidoyer pour un livre blanc européen de la défense et de la sécurité ». Nous rappelions dans cet article, que « la souveraineté ne saurait se dissocier de la puissance. Les États européens n’ont qu’une alternative : soit le choix d’alliances au cas par cas, au gré des circonstances et des aléas de la conjoncture, soit l’union de leurs forces, afin d’atteindre la puissance suffisante pour protéger leurs intérêts et leurs valeurs, conserver une influence et éviter d’être dominés ». Pour dépasser la seule coopération intergouvernementale, qui aboutit en général au plus petit commun dénominateur, nous estimions qu’il fallait considérer l’UE comme une entité, fondée sur des valeurs et un destin commun, à défendre en tant que telle. Nous proposions que les besoins et priorités de défense et de sécurité, mais aussi les risques et menaces, soient analysés et définis selon une vision commune, concrétisée par un document fondateur, un Livre blanc européen « défense et sécurité », qui compléterait les analyses nationales et leur fournirait un cadre de cohérence. Dans ce but, l’article 44 du traité de Lisbonne offre la possibilité aux États membres qui le souhaitent, de coopérations structurées permanentes. La définition de concepts et de doctrines communes permettrait des mutualisations indispensables et une réduction des coûts dans de nombreux domaines.

L’invasion militaire de l’Ukraine, l’esprit de défense des Ukrainiens et les 500 000 Berlinois qui se sont réunis pour manifester leur colère devant la porte de Brandebourg, a provoqué un choc en Allemagne. Un choc qui a donné à Olaf Scholz, le nouveau chancelier allemand, l’occasion de prononcer un discours au Bundestag qui met fin à des années d’Ostpolitik. C’est en « homme d’État » qu’il n’était pas encore, qu’il s’est présenté, prêt à affronter des défis auxquels la succession d’Angela Merkel ne l’avait pas préparé : doter l’Allemagne, trop dépendante de la Russie, d’une nouvelle politique étrangère et de défense, fournir des armes létales à l’Ukraine, augmenter le budget de la défense de 100 milliards d’euros, revoir, pour son pays, les concepts de souveraineté et d’autonomie stratégique et sans doute, d’alliance atlantique. Ce n’est pas seulement un réveil, c’est une révolution.

Qui aurait pu imaginer l’Union européenne capable, le dimanche 27 février, de prendre autant de mesures restrictives contre les banques, les places financières, les liaisons aériennes. L’interdiction des transactions avec la Banque centrale russe, la fermeture de l’espace aérien à toutes les compagnies aériennes russes (y compris aux appareils privés des oligarques) et l’ajout à la liste noire de l’UE d’une vingtaine de fonctionnaires, militaires et oligarques qui ont soutenu l’offensive de Poutine, la livraison d’armes à l’Ukraine, le statut de protection provisoire pour les réfugiés fuyant la guerre, le déblocage de 450 millions d’euros de la Facilité européenne pour la paix , des initiatives diplomatiques visant à faire condamner Poutine à l’Assemblée générale des Nations unies, bref, de faire de l’UE, une grande puissance et de faire de la solidarité européenne, une force de dissuasion géopolitique que Poutine qualifie d’agressive à son égard, au point de menacer l’Europe d’une réponse nucléaire. Des mesures sans précédent, inimaginables il y a encore quelques jours.

Il faut que la menace qui pèse sur la sécurité européenne soit grave, pour qu’un tel revirement ait été rendu nécessaire. L’Europe de la défense va peut-être connaître une ère nouvelle, une réalité, portée par une volonté politique qui, jusque-là, faisait défaut. Le président Zelensky a trouvé les mots qui convenaient pour donner l’exemple en rappelant à ceux qui l’auraient oublié « ces valeurs de liberté et de démocratie que nous chérissons  ».

Sommes-nous, pour autant, prêts pour une guerre de haute intensité ?

Les deux derniers chefs d’état-major des Armées ont, à plusieurs reprises, alerté l’exécutif et la population, sur la nécessité de se préparer à des combats de « haute intensité » qui modifient le format et la nature des engagements militaires. Nos partenaires européens ne sont pas prêts, alors que les conflits gelés sont nombreux : Transnistrie, Géorgie, Serbie, Bosnie, pays Baltes, en particulier la Lituanie et l’enclave de Kaliningrad. La France est relativement prête avec la permanence de sa dissuasion, qui garantit la protection de ses intérêts vitaux, et ses forces conventionnelles, seules en Europe à être crédibles, avec un modèle d’armée complet et l’expérience nécessaire. A-t-elle l’esprit de défense globale, au sens de l’ordonnance de 1959, je ne le pense pas.

« La route sera encore longue, avant d’aboutir à de véritables partages de souveraineté, mais l’idée fait son chemin. Pour protéger les Européens, il faudra dépasser « la politique des petits pas ». Dans une contribution d’EuroDéfense-France, que j’avais fait mienne, nous affirmions que « l’actuelle répartition des rôles entre une Otan, garante de la sécurité collective, et une politique de sécurité et de défense commune, tournée exclusivement vers l’action extérieure, n’est à l’évidence plus pertinente ». Nous devons nous mettre en marche vers « une défense européenne assumée ». Une « Europe souveraine, unie, démocratique » pour reprendre les termes du président de la République, avec une autonomie stratégique, dans le cadre du partenariat transatlantique (Otan), n’est possible qu’à cette condition. Mais, il n’est pas sans danger de parler d’une « armée européenne ». S’il s’agit d’acheter ensemble des avions de chasse, des bateaux de guerre et d’autres équipements militaires, pour en faire baisser le coût ; s’il s’agit de compléter les capacités de l’Otan ou de porter effectivement à 2 % du revenu national, les dépenses militaires, alors, il faut être plus précis. S’il s’agit de constituer une « armée européenne » capable, à court et même moyen terme, de soutenir seule une opération militaire de grande ampleur, c’est une illusion. Avoir une « armée européenne », c’est avoir un système de commandement et de communication, des règles d’engagement communes. Pour longtemps encore – il faut le souhaiter – c’est l’Otan qui apportera cette contribution essentielle. Seuls deux pays, la France et de Royaume Uni, sont encore capables de s’engager dans des opérations militaires. Pour l’instant, mais pendant encore combien de temps ?

Dans « L’Europe : l’être ou le néant ? », je rappelais ces mots d’Angela Merkel : « Il faut essayer de prendre en main notre propre destin« , pour expliquer que le paysage stratégique était en train de changer. « Le retrait américain du traité sur les forces nucléaires de portée intermédiaires (FNI), signé en 1987 par Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev, était de très mauvais augure. Le monde va probablement entrer dans une période nouvelle où l’utilisation d’armes nucléaires tactiques deviendra possible et avec eux, une nouvelle course aux armements. »

Dominique Moïsi, conseiller spécial de l’Institut Montaigne, a raison de dire : « « Si nous lui laissons l’Ukraine, Vladimir Poutine sera plus gourmand encore demain ».

Ce n’est pas toujours un tort d’avoir raison trop tôt !

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