Ce qui frappe quand on feuillette le Livre d’Or de l’Exposition de 1900, c’est l’ambition, la détermination, l’enthousiasme et la volonté, dans cette période, de donner de la France une image de grandeur, de puissance, de grande nation.

La France voulait épater les nations du monde entier avec une exposition exceptionnelle qui réunisse des centaines de bâtiments de tous styles. Elle voulait montrer les richesses de son empire colonial, son excellence dans le domaine technologique, imposer le « style 1 900 » et faire de Paris, la « Ville Lumière ».

Voici en quels termes l’éditeur du Livre d’Or de l’Exposition de 1900 s’adresse à ses lecteurs en préface de l’ouvrage richement illustré de 324 pages.

« Ignorantes de toutes les crises, victorieuse de tous les obstacles, l’Exposition est vraiment aujourd’hui debout. En dépit de tous les pessimismes, les murs, où s’abriteront bientôt des richesses de toute la terre, ont monté plus vite même qu’on ne l’espérait ; et les échafaudages qui les ont si longtemps masqués aux yeux des promeneurs tombent, un à un, faisant apparaître hors de sa gaine, pour ainsi dire, l’œuvre que le monde entier se prépare à venir admirer, au printemps prochain.

L’Exposition universelle de 1900 a eu des ennemis par-delà nos frontières, son succès a fait des jaloux, la certitude de son triomphe a réduit peu à peu ses adversaires au silence. Les industriels étrangers, accourus en si grand nombre qu’il a fallu leur mesurer la place dans l’enceinte de l’Exposition, apportent par leur empressement même, le témoignage le plus sûr que tous les peuples, exacts au rendez-vous que la France leur a donné pour le 15 avril 1900, seront représentés par de grandes foules à ce pacifique tournoi des civilisations.

Notre pays peut donc, dès maintenant, se glorifier des solennités qui se préparent. Il a le devoir de les connaître dans tous les détails.

Le labeur immense dont Paris, et particulièrement le quartier où sera l’Exposition, ont été et continuent d’être le théâtre, est d’un puissant intérêt, en attendant l’intérêt, plus puissant encore, qui accompagnera l’heure grandiose des résultats. »

En cette année qui marquait le passage du 19e au XXe siècle, il fallait un événement mondial, hors du commun, pharaonique, selon certains ; bref, un événement qui méritait un Livre d’Or.

La décision avait été prise, huit ans avant, d’inviter les pays du monde entier à fêter l’entrée dans un nouveau siècle. C’était l’occasion rêvée de confronter les différences et similitudes entre les nations, de comparer les modes de vie, les innovations architecturales et technologiques, les progrès de la science.

Le thème de l’Exposition était « Le bilan d’un siècle ». Elle devait se développer autour de trois axes : Une nouvelle perspective reliant les Invalides aux Champs-Élysées, un nouveau pont sur la Seine : le pont Alexandre III et la construction de deux palais des beaux-arts : les futurs Grand Palais et Petit Palais,

L’exposition universelle de 1900 a profondément changé l’urbanisme parisien. Sur le plan architectural, mais aussi sur le mode de vie avec l’électricité et les transports. La ville de Paris décida de construire trois nouvelles gares : celle des Invalides, la gare de Lyon et la gare d’Orsay, devenue un musée de renommé mondiale, et le métropolitain.

Inaugurée seulement en juillet 1900, les travaux de celui-ci avaient pris trop de retard pour être ouvert le jour de l’ouverture de l’Exposition. La première ligne du métro parisien, avec ses 18 stations, reliait la Porte de Vincennes à la porte Maillot. C’était une innovation architecturale, avec l’entrée des bouches de métro imaginée par Guimard et une commodité de transport pour les nombreux visiteurs de l’Exposition et pour les Parisiens. En l’espace de quelques mois seulement, l’Exposition universelle de 1900 a changé Paris. Ce fut bien un évènement exceptionnel.

Au fil des pages du Livre d’Or, le chantier gigantesque de l’Exposition est raconté avec passion et admiration pour le travail de tous les corps d’état, architectes et ingénieurs. La Seine était la rue centrale de cette ville dans la ville. On comprend que les organisateurs des Jeux Olympiques de 2024 envisagent de faire la cérémonie d’ouverture sur la Seine plutôt qu’au Stade de France.

La construction des deux palais des Beaux-Arts qui devaient remplacer le vieux palais de l’Industrie, inapproprié, attirait le regard. Ils étaient imposants et construits pour survivre à l’Exposition. Ce devait être pour Paris, un embellissement qui deviendra d’ailleurs la propriété de la Ville de Paris en contrepartie de sa contribution de 20 millions aux dépenses de l’Exposition. Le Petit Palais remplacerait un hideux petit pavillon de briques vernissées qui abritait des collections d’art. Il deviendra un Musée municipal. Le Grand Palais, quant à lui, était destiné à « remplacer le palais de l’Industrie pour les concours agricoles, les conseils de révision, les concours hippiques et autres expositions de cycles et d’automobiles. »

J’ai le souvenir, dans les années cinquante, d’avoir visité le Salon de l’Automobile et le Salon des Arts ménagers, au Grand Palais.

Sur l’Esplanade des Invalides, l’auteur de l’article s’attarde par le détail sur la construction du plancher qui couvre la gare des Invalides et la réalisation des jardins. Entre le pont des Invalides et le pont de l’Alma, le « Bassin des Fêtes » devait accueillir les pavillons des puissances étrangères, des constructions luxueuses, souvent pittoresques, qui reproduisaient souvent des monuments prestigieux de la vieille Europe.

Sur la rive droite, à l’amont, le pavillon de la Ville de Paris et, à l’aval, au pont de l’Alma, le pavillon des Congrès, pur Louis XVI. Derrière, la « Rue de Paris », où se retrouveront tous les cabarets connus de Paris qui animeront la fête tous les soirs. Au Trocadéro, c’est l’Exposition coloniale et son imposante partie réservée aux « Colonies françaises » et à chacune de nos possessions. La partie droite avait été « concédée » aux étrangers. Les pavillons des puissances étrangères étaient alignés de part et d’autre de la « Rue des Nations » qui s’étendait le long du quai d’Orsay, du pont des Invalides à l’est au pont de l’Alma à l’ouest. Le pavillon britannique, « de style élisabéthain, fut, paraît-il, peu apprécié des visiteurs qui le jugeaient trop imposant et donc gênant » !

Le pavillon de l’Allemagne était également grand avec ses 700 m2, une hauteur de 37 m et une tour de 75 m. Il ressemblait à un hôtel de ville germanique. Le pavillon russe, surnommé le « Kremlin du Trocadero », trop grand pour être avec les autres, « rue des Nations » avait été installé dans le côté droit du jardin.

La Tour Eiffel et le Globe terrestre

Rive droite, entre le pont de l’Alma et la passerelle Debilly (construite pour l’exposition), « le Vieux Paris avait été reconstitué avec des maisons à colombages, tour crénelée et chapelle gothique. On pouvait y découvrir la maison natale de Molière, celle de Nicolas Flamel, du libraire-imprimeur Estienne, du journaliste Théophraste Renaudot. À la Pomme de pin, on interprétait des chansons anciennes. »

Le Champ-de-Mars et la Tour Eiffel devaient accueillir de nombreux palais et attractions diverses, dans la verdure des jardins. Les espaces étaient groupés par thèmes. Le Palais de la Navigation de commerce, le pavillon des Forêts, le Palais de l’Éducation, de l’Enseignement, du Génie civil, des Moyens de transport, des Mines et Métallurgie, des Tissus et Vêtements, du Matériel, de la Mécanique et, surtout le très attendu Palais de l’Électricité, construit par l’architecte Eugène Hénard, qui trônait en majesté, au fond du Champ-de-Mars. Il était le symbole du progrès et de la modernité. Il alimentait les autres pavillons. Le château d’eau et son grand bassin, devant le Palais, s’illuminait chaque soir. La Tour Eiffel était, elle aussi, éclairée à l’électricité qui alimentait ses ascenseurs.

Le 8 juin 1899, on procéda au décintrement du dernier arc du Pont Alexandre III. Il avait belle allure, contrairement à l’opinion préconçue des contempteurs de tout progrès.

Près de la Tour Eiffel, un Globe Céleste avait été construit sous forme de sphère bleu et or, de 45 mètres de diamètre, sur laquelle avaient été peints les constellations et les signes du zodiaque. La sphère reposait sur une base de 18 mètres de haut, constituée de quatre piliers de maçonnerie qui abritaient des escaliers et des ascenseurs, donnant accès à une terrasse fleurie au sommet.

Au fil des pages du Livre d’Or, l’histoire de chaque pavillon, de chaque chantier, est racontée avec humour, réalisme et une certaine poésie qui reflète bien l’état d’esprit qui caractérisa la « Belle Époque ».

Le temps accordé pour mener à bien les travaux était court. Les 43 pays exposants firent construire leur pavillon par du personnel peu coûteux et employèrent souvent du bois et « un matériau de construction temporaire inventé à Paris en 1876, qui se composait de fibre de jute, de plâtre de Paris et de ciment. Une fois l’exposition terminée, les bâtiments furent démolis et les objets et matériaux qui pouvaient être récupérés et vendus avaient été recyclés. »

La question s’était très vite posée de savoir comment nourrir plusieurs centaines d’ouvriers qui travaillaient sur les principaux chantiers dans un périmètre sans aucune ressource en restaurants à bon marché dans ce domaine. Le Livre d’Or consacre un long article, très intéressant, au problème et à la réponse apportée par une « Société anonyme du Restaurant coopératif des chantiers des Champs Elysées » qui fut constituée malgré de vives oppositions. Sur le Cours de la Reine, entre le pont de la Concorde et le pont Alexandre III, une grande salle à manger commune, des salons et une cuisine spacieuse furent construits. Monsieur Poulain, ancien chef des cuisines de l’Élysée, au temps du Maréchal Mac-Mahon, officiait. Il y eut jusqu’à vingt-deux serveuses. Les couverts étaient luxueux. Un peu trop, semble-t-il ! Le comte de Chambrun subventionna la société coopérative jusqu’à son décès. Le pittoresque attira les curieux.

Un pôle médical pour plusieurs milliers d’ouvriers, sur l’ensemble des chantiers de l’Exposition, était également une nécessité. Sous la direction d’un Professeur de médecine agrégé, Gilles de la Tourette, il fut constitué et installé provisoirement dans l’ancien bâtiment du Palais de l’Industrie, avant sa démolition. En mai 1897, le service médical eut à prodiguer ses soins aux nombreuses victimes de l’incendie du Bazar de la Charité. À la veille de l’ouverture de l’Exposition, il y avait une autre antenne médicale sur l’Esplanade des Invalides et une autre au 20 de l’avenue de la Bourdonnais. 10 pour cent du prix des travaux, finançaient le service médical qui demeura, évidemment, pendant l’Exposition, pour prodiguer des soins à plus de 40 000 visiteurs. Le prix du ticket d’entrée à l’Exposition universelle de 1900 était de 1 franc.

Il y eut des drames, des blessés, des morts. C’est inévitable dans une manifestation de cette nature, de cette taille. Le 29 avril 1900, le pont piétonnier vers l’attraction touristique s’est effondré près de l’avenue de Suffren, tuant 9 personnes et en blessant plusieurs autres.

Sur le site de la banque PARIBAS, on peut lire, dans le chapitre sur l’histoire de la banque, qu’en 1900, « les banques et les grandes entreprises se devaient de participer à ces événements, soit en s’intégrant à la section nationale, soit en construisant leur propre pavillon. Elles étaient alors regroupées dans une section Banque et commerce. Le Comptoir national d’escompte de Paris (CNEP), ancêtre de BNP Paribas, figure parmi les pavillons indépendants aux côtés de ceux de la Société générale et du Crédit lyonnais. Comme pour l’Exposition de 1889, celle de 1900 avait été financée avec le concours d’un syndicat de banques dont le Comptoir d’escompte était membre. Dès 1896, elles avaient émis des bons à lots de l’Exposition universelle de 1900, placés dans le public. Durant toute la durée de l’Exposition, le CNEP présentait ses activités et délivrait des services bancaires aux visiteurs. Le pavillon du CNEP avait fait sensation avec la reproduction de la façade monumentale de son siège ultramoderne du 14 rue Bergère, inauguré en 1 882. On y reconnaissait la statue d’Aimé Millet, le fronton et même le campanile. »

La France d’en haut et la France d’en bas ne date pas de ces dernières années. Les inégalités étaient beaucoup plus importantes, mais la population, dans son ensemble, avait confiance en l’avenir, malgré la question religieuse, les scandales financiers, les grèves et l’instabilité politique d’une République pourtant solide et bien installée. Le contrat social, la solidarité, la fraternité, avait un sens.

Dans un prochain article, je reviendrai sur la face cachée de la « Belle Époque ».

Ne gâchons pas la fête. L’Exposition fut un grand succès.

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