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Le Premier ministre est un intellectuel. Ce n’est pas si fréquent. Le chef de l’État et le ministre de l’Économie et des Finances également. C’est de plus en plus rare dans le monde qui est le nôtre ; particulièrement dans le monde politique qui consacre généralement peu de temps à la lecture de ce qui ne concerne pas la politique. Homme discret, pudique, donc peu connu du grand public, Édouard Philippe a publié, pendant l’été, un livre de souvenirs dans lequel il fait l’éloge de la lecture. J’ai souvent entendu mon père dire : « Montrez-moi votre bibliothèque, je vous dirai qui vous êtes ». La bibliothèque de l’intéressé en dit en effet beaucoup plus long sur lui qu’il ne pourrait sans doute l’exprimer lui-même !

Dans « Des hommes qui lisent » (Lattès). 254 pages, 15 €, Édouard Philippe se met à nu pour expliquer l’importance de la lecture dans la construction d’un homme. « Lorsque je regarde ma bibliothèque, je vois ce que j’ai appris et une bonne partie de ce que j’aime. Ces livres m’ont construit« , reconnaît Édouard Philippe. Au Journal du Dimanche, il a confié qu’il est le fruit d’une histoire culturelle et familiale : « J’ai été le produit d’une époque et d’un milieu. Mes parents étaient enseignants. J’ai grandi dans un milieu plutôt de gauche et je lisais des livres qui m’emmenaient plutôt vers la gauche. » Son grand-père, docker, était évidemment adhérent à la CGT. Il ne pouvait en être autrement au Havre !

C’est donc tout naturellement qu’à Sciences Po, il devient rocardien ; un rocardien convaincu. Mais un rocardien qui découvre très vite que ce qui compte le plus pour lui, c’est la liberté. Édouard Philippe explique qu’il est « venu à la droite pour la liberté d’abord« . Je place la liberté au-dessus de tout : liberté intellectuelle, d’expression, de manifester. Et cette prééminence que j’accorde à la liberté, je constate qu’elle me place plus souvent à droite qu’à gauche. Je le constate. Je m’en fiche un peu de savoir où on me classe. […] Mais quand j’ai acquis cette certitude que le principe le plus essentiel pour la vie en société c’était de préserver les libertés publiques et la liberté individuelle, j’ai constaté que mes potes de gauche me classaient assez sûrement à droite. Et si c’est ça être de droite je l’assume complètement.

Ses lectures l’obligent à « sortir de sa zone de confort » : Peguy, Aron, Hayek… Au fil des jours, il s’éloigne de la gauche. La politique des partis sous la IIIe République du professeur François Goguel a accompagné cette évolution. Ce livre l’a travaillé. Edouard Philippe aime cette expression de « livres qui vous travaillent. « Dans la durée, ils produisent quelque chose. Personne ne sort indemne de ses lectures ». François Goguel n’opposait jamais la gauche à la droite, mais le mouvement à l’ordre. Ce qui est beaucoup plus complexe, comme l’actualité le montre depuis la dernière campagne présidentielle. L’expression « en même temps » n’était pas encore employée avec la connotation qu’elle a aujourd’hui. Le regretté Edgar Faure avait pourtant tenté, en son temps, d’imposer les « majorités d’idées », mais sans grand succès. C’est un grand tort d’avoir raison trop tôt !

« La première fois que je me suis baladé avec un livre de Hayek, mes copains de gauche étaient horrifiés », raconte Édouard Philippe. « En 1993, j’étais de gauche, et sans doute pas assez selon mes amis d’alors. En 1997, j’étais de droite, et forcément trop auraient dit les mêmes. Entre-temps, il y avait eu des amitiés, des lectures, des discussions, des expériences, un service militaire dans l’artillerie où j’étais allé à reculons, et où j’avais passé une année finalement extraordinaire… »

Le paragraphe intitulé : « Panache et monuments » est particulièrement révélateur de la personnalité profonde d’Edouard Philippe. Je le cite : « Enfant, je souffrais d’un complexe dû à des oreilles décollées qui me valaient les railleries féroces de la part de mes camarades de classe. Cela peut apparaître ridicule plus de trente ans après, mais je le vivais mal. Ma mère se décida à me faire lire la fameuse tirade du nez du 1er acte (de Cyrano de Bergerac) comme un exemple de réponse aux moqueurs. Si l’on m’attaquait par la moquerie, il fallait mettre les rieurs et l’esprit de son côté […] Cyrano est probablement le livre que je lis le plus souvent. Je ne peux lire le Ve acte, la mort de Cyrano, sans être ému. D’abord par les mots du duc de Guiche, dont la portée résonne avec le plus d’insistance au fur et à mesure que j’exerce des responsabilités publiques. Cyrano a vécu sans pactes, libre dans sa pensée autant que dans ses actes. Alors que Guiche, désormais duc, riche, influent, reconnu, confie, en aparté : « Voyez-vous, lorsqu’on n’a trop réussi sa vie, / On sent, n’ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal, / Mille petits dégoûts de soi, dont le total / Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure ; / Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure, / Pendant que des grandeurs on monte les degrés, / Un bruit d’illusions sèches et de regrets ».

Édouard Philippe rapproche Antigone et Cyrano. « Je préfère commettre une injustice que de tolérer un désordre, pourraient dire, comme Goethe, Créon et Guiche. » Plus loin, il évoque le panache. « Quelque chose que, sans un pli, sans une tache /J’emporte malgré vous, et c’est… c’est ?… Mon panache ». « C’est le panache qui fait de Cyrano un personnage si incroyablement français et qui explique peut-être pourquoi de Gaulle l’aimait tant.

Sur un certain nombre de sujets, Édouard Philippe évoque les lectures qui l’ont troublé. « On ne peut pas comprendre « l’idée coloniale » si « on se borne à lire Frantz Fanon et si on ignore volontairement les figures de Lyautey ou de Charles de Foucauld ». Se revendiquant gaulliste, il reconnaît avoir aimé la biographie et les mémoires du général putschiste Hélie Denoix de Saint Marc, mettant au défi quiconque de « ne pas être secoué par la logique imparable et le sens de l’honneur d’un bon nombre de putschistes d’Alger ».

Lire, selon Édouard Philippe, c’est oser « sortir de sa zone de confort littéraire ». C’est dans cet esprit qu’il évoque Céline et le Voyage au bout de la nuit. Son père, avant lui, « aimait les livres interdits dérangeants, incorrects ». « Oui, il faut lire Céline, et tout Céline, pour sa part de génie et sa part d’ombre. »

Édouard Philippe a commencé à écrire ce livre en 2011 et a remis son manuscrit à son éditeur en janvier 2017, avant sa nomination à Matignon. Certains passages peuvent faire sourire le lecteur qui connaît la suite ! Ses goûts littéraires sont ceux d’un homme cultivé, curieux, à l’esprit ouvert. Victor Hugo (les Misérables), Alexandre Dumas, Edmond Rostand (Cyrano de Bergerac) occupent une place importante, mais les biographies de Léon Blum et de Pierre Mendès-France par Jean Lacouture, aussi.

Au fil des pages, le lecteur découvre les romans et les essais qui l’ont marqué. Le Nom de la Rose, d’ Umberto Eco, La Légende des siècles, de Victor Hugo, L’écriture ou la vie , de Jorge Semprun, Winston Churchill, de John Keegan, La politique, telle qu’elle meurt de ne pas être, d’Alain Juppé et Michel Rocard, Histoire de la Rome Antique, de Lucien Jerphagnon, Les étapes de la pensée sociologique, de Raymond Aron et bien d’autres.

Invité des « Matins d’été » de France Culture, le 13 juillet 2017, Edouard Philippe présentait son ouvrage. L’émission peut encore être écoutée à l’adresse suivante : https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins-dete-1ere-partie/edouard-philippe-les-livres-qui-mont-construit

« J’essaye de continuer à lire mais c’est un effort. Aujourd’hui je lis énormément mais ce sont plus des notes et des rapports que des œuvres de littérature. Heureusement, j’ai Marguerite Yourcenar qui m’accompagne dans les arbitrages budgétaires. Donc j’oscille entre les notes de la Direction du budget et les Mémoires d’Hadrien. Ce n’est pas exactement le même style, il faut le reconnaître. Je sais ce que je préfère, mais c’est comme ça… »

Aujourd’hui, Édouard Philippe est dans l’action, dans « l’essoreuse » qu’est l’Hôtel de Matignon. Pour traduire en actes, au quotidien, la pensée complexe du chef de l’État, il faut être bien construit. Cet ouvrage, écrit avant sa nomination, est, à mes yeux, rassurant… et intéressant.

 

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