À une époque où tout n’est qu’immédiateté, « temps réel », impatience, vulgarité ; où le bruit, la fureur et la violence dominent, tenter de faire l’éloge de la mesure, de la nuance, semble une gageure, pour ne pas dire une provocation. Pire, c’est, ne pas être moderne, dans l’air du temps. Car, l’air du temps est à la punchline, à la cancel culture importée des États-Unis ; en bon français, à la colère, à dégommer le contradicteur à coups de certitudes.

Penser, prend trop de temps, ne sert à rien. Être fin, subtil, c’est prendre le risque de ne pas être compris. Les discours d’Obama, comme ceux d’Emmanuel Macron, aujourd’hui, sont reçus comme des aveux de faiblesse. Ils manquent de virilité, de détermination. Donald Trump, lui, ne s’embarrasse pas de nuances, de subtilités. Sur les réseaux sociaux, sa cour de récréation, son parc de loisirs, il flingue à longueur de journée, pour le plus grand bonheur de ses 38 % de fidèles qui se tapent sur les cuisses avec la même finesse d’esprit.

Confronter les points de vue, dans le respect et l’esprit de la démocratie ? Pour quoi faire ? Dans quel but ? Non, pour être efficace, à notre époque, il ne faut pas faire dans la nuance. Il ne faut pas hésiter à mentir, pour rivaliser avec les trolls et gagner le rapport de force. Tel est aujourd’hui, le secret de la réussite.

Plus le monde est complexe, plus les réponses sont binaires. Être pour ou contre et ne pas hésiter à monter aux extrêmes pour faire valoir son point de vue, c’est tellement plus simple que de penser. Il y a, sur les plateaux de télévision, quelques spécialistes, régulièrement invités, qui se reconnaîtront. C’est surtout, pour moi, caractéristique de la marche vers le totalitarisme sous toutes ses formes.

Ce blog n’avait que quatre ans, quand, le 10 août 2009, j’ai consacré un article au beau livre de Mona Ozouf : « Composition française » (Gallimard – 17€50). Mona Sohier, de son nom de jeune fille, raconte dans un style limpide, élégant, riche, précis, féminin, évidemment, donc passionné et sensible, les souvenirs qu’elle a conservés de son enfance, de sa famille, des relations tendues entre la religion, « qui défendait conjointement la foi et la Bretagne », l’école publique, la famille et la solide tradition bretonne.

Cet article peut être lu – ou relu – dans l’onglet Archives. Ce livre m’avait beaucoup intéressé. Je l’avais offert à plusieurs amis. J’avais écrit, alors, qu’à la fin du livre, Mona Ozouf ébranle bien des certitudes avec le fruit de ses recherches sur le jacobinisme et le régionalisme. L’esprit jacobin écrit-elle, est « toujours réputé avoir sauvé la patrie, alors que la revendication régionaliste a dans notre histoire toujours été frappée de suspicion. » De même, constate-t-elle, « l’usage de la langue locale devient le signe, soit de l’inertie des superstitions, soit de la main des prêtres, soit de la mauvaise grâce opposée aux exigences de la défense nationale, soit même de l’intelligence avec l’ennemi. » La rencontre, dit-elle plus loin, « entre l’histoire de la Révolution et la géographie de l’Ancien Régime se révèle imprévisible. » Son raisonnement, à base d’interrogations et non de jugements, est d’une grande actualité en France et dans le monde. Il offre une grille de lecture des événements très précieuse puisque l’histoire bégaye sans cesse.

Les révolutionnaires, mais peut-être aussi certains réformateurs, croient « pouvoir compter sur un peuple neuf, unanime et raisonnable, et ils se trouvent face à un très vieux peuple, irrationnel et divisé, qui leur oppose continûment son entêtement ou ses ruses. »

Je concluais enfin que chacun d’entre nous peut écrire sa « composition française » avec ses souvenirs, ses origines, son histoire, ses lectures, ses contradictions ! Il faut dire que toutes les raisons étaient réunies pour que j’aime ce livre : La Bretagne, la période de l’Occupation, « le Petit bleu des Côtes-du-Nord » de Michel Geistdoerfer, les premiers Américains, Léon Gambetta, le Cadurcien, le Quercy, sous le charme duquel Jacques, décédé en 2006, et Mona Ozouf étaient tombés il y a de nombreuses années. Mona Ozouf y avait posé (et vidé) son baluchon. Enfin, cet autre Desmoulins « qui met une feuille de marronnier à son chapeau et grimpe sur une table au Palais Royal pour haranguer la foule ».  Oui, vraiment, tout y était.

Le 19 juillet dernier, Mona Ozouf est arrivée aux bras de Françoise Livinec à l’École des filles d’Huelgoat. 600 personnes, qui l’adorent, l’attendaient. Il faut dire que c’est la dixième fois que Mona Ozouf est reçue à l’École des filles. Le thème de la conférence du jour était : « Pourquoi la littérature ? L’occasion, pour Mona Ozouf, de dire sa perplexité et les nuances à apporter à la situation à laquelle nous sommes confrontés. « La situation fut une surprise pour tous, la rencontre entre deux évènements, un tout petit virus et ses conséquences à échelle planétaire ». Le journal Ouest France, dans sa livraison du 1er août, a rapporté ses propos sur nos comportements individuels et collectifs singulièrement marqués ces derniers temps par l’exaltation, la passion ou l’emportement : « La crise sanitaire n’est pas finie que nous avons déjà commencé à instruire le procès de ceux qui l’ont gérée. Comme s’il n’y avait rien de plus urgent que d’épingler des coupables et de les punir de façon exemplaire. Tout ça montre à quel point nous sommes les héritiers de la radicalité révolutionnaire. Nous avons collectivement besoin d’une éducation à la patience, à la tolérance, à la nuance ».

En la circonstance, avoir le souci de la nuance, c’est se dire qu’après cette crise sanitaire, la suite ne sera pas entre le “tout a changé” et le “rien n’a changé”, mais à un état des choses plus nuancée. « C’est ce que la littérature nous enseigne. »

Mona Ozouf a évoqué le mouvement des gilets jaunes. “Les gilets jaunes avaient un vocabulaire pénétré de la Révolution française. C’est la preuve que la Révolution continue d’habiter l’imaginaire des Français en termes d’images et de mots. Le RIC était un moyen de rendre moins criante la distance entre les représentés et les représentants. Mais les gilets jaunes n’avaient pas d’autres horizons qu’après-demain, et encore… En revanche, les révolutionnaires de 1789 étaient pleins de projets. Ils sont entrés « équipés » en révolution. Ils rêvaient d’un nouvel ordre. En définitive, les gilets jaunes sont à l’image de notre société actuelle : nous vivons sans grand rêve. L’avenir est devenu difficilement figurable. Tout au mieux, espère-t-on conserver le monde tel qu’il est.”

Mona Ozouf a conservé une grande liberté d’esprit, un sens élégant de la nuance et du mot juste. “La vraie révolution du XXIe siècle, ce serait de réapprendre la lenteur et la gratuité. Nous avons besoin d’une rupture avec le tout, tout de suite.”

Vous voyez, le moment est venu de faire preuve de plus de mesure et de nuance. « Nous avons collectivement besoin d’une éducation à la patience, à la tolérance, à la nuance ». C’est Mona Ozouf qui vous le dit !

Une réponse à Éloge de la mesure, de la nuance.

  • Pour expliquer ce qu’est le sens de la nuance, Mona Ozouf prend cet exemple : Dans Le Lys dans la vallée, Balzac fait dire à la vertueuse Madame de Martzoff dans sa lettre de regret à Félix : « J’ai parfois désiré de vous quelque violence ». « Tout est dans ce parfois et dans ce quelque, explique Mona Ozouf. Elle ajoute : “Le sens de la nuance et de la complexité est donc la meilleure défense contre la pensée totalitaire de l’uniformité ».

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