La tentation est grande d’adopter le point de vue de Sirius, pour regarder les choses de très haut, de très loin, pour prendre ainsi le temps de les analyser, de chercher du sens aux événements. L’allusion à cette étoile a souvent été utilisée. Elle symbolise une très grande distance par rapport au monde dans lequel nous vivons et donc le recul qu’il est indispensable de prendre par rapport à la banalité, que dis-je, à la médiocrité d’un grand nombre de situations auxquelles notre regard ne peut échapper.   Sous le pseudonyme de Sirius, Hubert Beuve-Méry, le fondateur du journal Le Monde, pourfendait, dans les années soixante, la politique du général de Gaulle, qu’il désapprouvait. L’allusion au « point de vue de Sirius » du porte-parole de Voltaire, dans son conte philosophique Micromégas, était destinée à exprimer la hauteur de vue que le « journal du soir » entendait avoir et qui fit, le plus souvent, mais pas toujours, la notoriété du quotidien.

La comète Tchouri

La comète Tchouri

Tous les lycéens, un jour ou l’autre, enfin, je l’espère, étudient Micromégas, un des premiers contes philosophiques de Voltaire, publié en 1752 à Berlin. C’est un des ouvrages les plus représentatifs de l’esprit des Lumières dans lequel se trouvent réunis à la fois des éléments de réflexion sur l’homme et une critique sociale, religieuse, morale, philosophique et scientifique qui caractérisent l’œuvre des Encyclopédistes. Deux géants philosophes, Micromégas, venu de Sirius et le secrétaire de l’Académie de Saturne, avec qui il s’est lié d’amitié, visitent Jupiter pendant un an, puis Mars, qui leur paraît trop petite, et, enfin, débarquent sur la Terre. Les Terriens parlent fort bien de sciences ou de métaphysique, mais « ces microbes » hélas, dégoûtent les voyageurs lorsqu’ils évoquent des massacres et un prétendu pouvoir infini qu’un dieu leur octroya un jour. Certains hommes vont même jusqu’à soutenir aux deux géants que l’univers entier a été créé par Dieu pour les hommes. Après une longue discussion avec ces petits hommes imbus d’eux-mêmes, les deux géants, fâchés, reprennent leur route interstellaire en laissant tout de même à la Terre un livre, qui apparaît finalement vierge aux Terriens. La métaphysique est vaine parce que l’homme ne peut trouver de solution à un Univers qui le dépasse, c’est le sens de la parabole du livre blanc qui clôt le conte. L’homme doit esquiver la tentation de rechercher la vérité absolue : la raison du monde échappe à l’intelligence humaine. Le conte est une quête philosophique. Micromégas s’achève sur une leçon d’humilité.

MicromégasMais, revenons à Tchourioumov-Guérassimenko, « Tchouri » pour les intimes. La tentation est grande, disais-je, de regarder le monde, et notre pays en particulier, du point de vue de la comète « Tchouri » et du robot Philae. Le spectacle qu’offrent, ensemble, le monde politique et les médias, est tout simplement ahurissant. Les librairies regorgent d’ouvrages dans lesquels les auteurs déversent leur colère et brossent un portrait de la France extrêmement inquiétant. Volontairement, je ne prendrai que deux exemples qui, partant du même constat, développent des opinions diamétralement opposées : « Le suicide français » d’Eric Zemmour et « A tous ceux qui ne se résignent pas à la débâcle qui vient » de Laurent Mauduit, co-fondateur de Médiapart.

Pour le journaliste Eric Zemmour, qu’il est inutile de présenter, tant il est connu, « La France se couche, la France se meurt ». « Les 40 dernières années ont défait la France qui n’impose plus ses idées, sa langue, sa vision du monde, comme elle le faisait depuis le XVIIe siècle ». Notre pays « ingurgite maintenant des valeurs qui ne sont pas les siennes ». L’auteur affirme que les élites, « héritières de mai 68, accompagnent cette évolution et prônent ces nouvelles valeurs ». Il soutient même l’idée que ces élites « privent le peuple de sa mémoire nationale par la déculturation et brisent son unité par l’immigration. Pour Eric Zemmour, présent en permanence sur tous les plateaux de télévision et chaines d’info continue, « Il est temps de déconstruire les déconstructeurs ». Son ouvrage est un grand succès de librairie qui révèle le malaise que connait actuellement notre pays.

Laurent Mauduit est un journaliste d’investigation, spécialiste des questions économiques et sociales, auteur de nombreux ouvrages. Pour que les choses soient claires, il rappelle au début de son dernier essai : « À tous ceux qui ne se résignent pas à la débâcle qui vient », publié en septembre 2014, son parcours universitaire, militant et professionnel. Trotskiste d’obédience lambertiste, jusqu’en 1986, diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris, ancien secrétaire général de l’UNEF, il a fait une brillante carrière au Monde de 1994 à 2006 avant de participer à la création de Médiapart.le suicide français

A partir du « marasme dans lequel la France s’est enlisée », le journaliste, fidèle à ses convictions, dénonce « le renoncement aux valeurs fondatrices de la gauche » qui le bouleverse. Il exprime, à longueur de pages, sa sidération de voir ceux qui partageaient son idéal de transformation sociale ne plus défendre qu’une seule cause : la leur » ! Il n’est pas le seul, à gauche, comme à droite, à faire le constat que notre démocratie ne se porte pas bien. Les décisions que le président de la République, sous la Ve République, peut imposer à la représentation nationale et à tout le pays au mépris du mandat qu’il a reçu dans les urnes, est, à ses yeux, déprimant, consternant, bref, un désastre. Il n’est pas, non plus, le seul à faire le constat que les gouvernants s’éloignent du peuple et que le peuple ne cesse de s’éloigner de ses dirigeants, comme tous les sondages le confirment. « La France est malade ». Les institutions, les pratiques gouvernementales, le comportement des politiques, sont en cause, mais le « rouleau compresseur de la mondialisation » et la montée des nationalismes y sont aussi pour beaucoup.

Il est certain que le monde, « du point de vue de Tchouri », n’est pas beau à voir. La violence se développe de manière préoccupante. Le criminologue Alain Bauer, explique que : « Beaucoup de violences sont liées à l’atmosphère générale. Les gens n’ont plus confiance dans les insti­tutions et règlent leurs comptes eux-mêmes. » Il y a – dit-il, «  des gens qui votent avec leurs pieds et d’autres avec leurs poings ». Cette violence, souvent « gratuite », n’est pas sans rapport avec la politique de recrutement des forces djihadistes et notamment de l’État islamique, qui met en scène des égorgements épouvantables pour canaliser vers elle les indignés les plus influençables et leur offrir un but, simple, facilement compréhensible. Comme les nazis l’ont fait au XXe siècle, l’EI utilise l’arme classique des organisations totalitaires.

laurent MauduitAndré Malraux prophétisait que le XXIe siècle serait religieux après un XXe siècle dominé par le totalitarisme, le marxisme-léninisme et le nazisme. Il n’avait pas tort, au nom de la religion, des synagogues, des églises, des mosquées, sont incendiées, profanées, presque tous les jours.

L’Europe, coupée en deux après le schisme de 1054, demeure le théâtre d’une opposition entre catholiques et protestants, d’un côté, et orthodoxes, de l’autre. Catholiques et protestants ne se font plus la guerre, pour des motifs religieux, depuis le traité de Westphalie, en  1648 et les peuples concernés ont rendu impossible toute forme de guerre depuis la déclaration de Robert Schuman de 1950. Dans un excellent article pour le journal Le Monde, le journaliste Arnaud Leparmentier explique fort bien que « le but de Poutine et du patriarche Cyrille 1er n’est pas d’avoir une Europe unie, mais au contraire de présenter un bloc politico-économique, une sorte d’union eurasienne, slave, orthodoxe pour faire jeu égal avec la nouvelle Rome occidentale décadente ».

Ce qui se passe en Ukraine est, de ce point de vue, l’illustration de cet enjeu de puissance et d’influence. Ce n’est sans doute qu’un début. Vingt-cinq ans après la chute du Mur, la confrontation est en passe de l’emporter sur la coopération dans cette région à l’est de l’Europe. Des mouvements de troupes, de tanks, d’artillerie, sont observés en Ukraine et au-delà de la frontière avec la Russie. Comme au Proche Orient, la loi du talion devient la seule loi qui s’applique. La haine et la paranoïa l’emportent quotidiennement sur la raison.

Les «  massacres » sur la Terre surprenaient le géant Micromégas. Ils n’ont pas disparu.

Il serait temps que l’homme devienne meilleur !

 

 

 

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