Douce France et psychologie collective


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Tout se passe, l’avez-vous observé, comme si l’hiver était déjà derrière nous. Le président dela République agit, parle et se comporte comme s’il avait été réélu. La TVA sociale, la taxe sur les transactions financières, la flexibilité du travail sont les premières mesures de son nouveau quinquennat. Son principal concurrent, s’exprime lui aussi comme si l’élection du mois de mai était passée : « Le changement s’est maintenant ».

Serait-ce la météo d’une douceur exceptionnelle qui inciterait à un tel optimisme et à de telles anticipations ? C’est sans doute ce qu’on appelle « l’air du temps » ou l’art de s’adapter à la psychologie des foules. Dans le sud-ouest, le thermomètre est monté à près de 20° ; il n’est pas surprenant que les fortitias se préparent à fleurir et que les arbres fruitiers bourgeonnent. Attention cependant, le mois de décembre 1953 avait également très doux. Quelques jours plus tard, le « général » hiver fut sans pitié et l’hiver 54 est resté dans les mémoires avec l’appel de l’abbé Pierre en faveur des sans-logis.

Ce début d’année serait, d’après les spécialistes,  le plus doux depuis 1921. C’est cette année là que Sigmund Freud écrivit : « Psychologie collective et analyse du moi ». Dans cet ouvrage, le célèbre psychanalyste se réfère à plusieurs reprises au livre de Gustave Le Bon : « Psychologie des foules ». « Dans le chapitre sur « L’âme collective », Sigmund Freud écrit ceci que les candidats à l’élection présidentielle, qui vont au devant du peuple et des foules, devraient utilement relire et méditer :

Sigmund Freud

« Par le fait seul qu’il fait partie d’une foule, l’homme descend donc plusieurs degrés sur l’échelle de la civilisation. Isolé, c’était peut-être un indi­vidu cultivé ; en foule, c’est un instinctif, par conséquent un barbare. Il a la spontanéité, la violence, la férocité, et aussi les enthousiasmes et les héroïs­mes des êtres primitifs ». L’auteur insiste ensuite tout particulièrement sur la diminution de l’activité intellectuelle que son absorption par la foule déter­mine chez l’individu ». La foule est impulsive, mobile et irritable. Elle se laisse guider presque uniquement par l’inconscient. Les impulsions auxquelles la foule obéit peuvent, selon les circonstances, être nobles ou cruelles, héroïques ou lâches, mais elles sont toujours tellement impérieuses que l’intérêt de la conservation lui-même s’efface devant elles. Rien n’est prémédité chez elle. Alors même qu’elle désire une chose passionnément, elle ne la désire jamais longtemps, elle est incapable d’une volonté persévérante. Elle ne supporte aucun délai entre le désir et sa réalisation. Elle éprouve le sentiment de la toute-puissance; pour l’individu faisant partie d’une foule, la notion de l’impossible n’existe pas. La foule est extraordinairement influençable et crédule, elle est dépourvue de sens critique, l’invraisemblable n’existe pas pour elle. Elle pense par images qui s’appellent les unes les autres à la faveur de l’association, comme dans les états où l’individu donne libre cours à son imagination, sans qu’une instance rationnelle intervienne pour juger du degré de leur conformité à la réalité. Les sentiments de la foule sont toujours très simples et très exaltés. Aussi la foule ne connaît-elle ni doute ni incertitude. « Elles (les foules) vont tout de suite aux extrêmes. Le soupçon énoncé se transforme tout de suite en évidence indiscutable. Un commencement d’antipathie devient aussitôt une haine féroce ».Portée à tous les extrêmes, la foule n’est influencée que par des excitations exagérées. Quiconque veut agir sur elle, n’a pas besoin de donner à ses arguments un caractère logique : il doit présenter des images aux couleurs les plus criardes, exagérer, répéter sans cesse la même chose. « Ne gardant aucun doute sur ce qu’elle croit vérité ou erreur et possédant d’autre part la notion claire de sa force, la foule est aussi autoritaire qu’intolé­rante. Les foules respectent la force et sont médiocrement impressionnées par la bonté, facilement considérée comme une forme de la faiblesse. Ce que la foule exige de ses héros, c’est la force, voire la violence. Elle veut être dominée et subjuguée et craindre son maître. En fait, les foules ont des instincts conservateurs irréductibles et, comme tous les primitifs, un respect fétichiste pour les traditions, une horreur inconsciente des nouveautés capables de modifier leurs conditions d’existence ». Si l’on veut se faire une idée exacte de la moralité des foules, on doit prendre en considération le fait que chez les individus réunis en foule toutes les inhibitions individuelles ont disparu, alors que les instincts cruels, brutaux, destructeurs, survivances des époques primitives, qui dorment au fond de chacun, sont éveillés et cherchent à se satisfaire. Mais sous l’influence de la suggestion, les foules sont également capables de résignation, de désintéresse­ment, de dévouement à un idéal. (…) Alors que le niveau intellectuel de la foule est tou­jours inférieur à celui de l’individu, son comportement moral peut aussi bien dépasser le niveau moral de l’individu que descendre bien au-dessous de ce niveau. La foule est éminemment accessible à la force véritablement ma­gique des mots, qui sont capables tantôt de provoquer dans l’âme collective les tempêtes les plus violentes, tantôt de la calmer et de l’apaiser. « La raison et les arguments ne sauraient lutter contre certains mots et certaines formules. On les prononce avec recueillement devant les foules ; et, tout aussitôt, les visages deviennent respectueux et les fronts s’inclinent. Et enfin : les foules n’ont jamais connu la soif de la vérité. Elles deman­dent des illusions auxquelles elles ne peuvent pas renoncer. Elles donnent toujours la préférence à l’irréel sur le réel; l’irréel agit sur elles avec la même force que le réel. Elles ont une visible tendance à ne pas faire de distinction entre l’un et l’autre. »

Ce texte date de 1921 et sa fin d’année particulièrement douce ! L’homme a changé, me direz-vous. C’est évident, mais à bien y regarder, certains soirs, au Parc des Princes ou au stade Vélodrome de Marseille, au cours de certains concerts ou de meetings politiques, les considérations de Gustave Le Bon et de Sigmund Freud ne semblent pas avoir vieillies et ne pas être liées à la douceur du temps.


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