J’avais 12 ans, en 1948, quand la XIVe Olympiade de l’ère moderne débuta à Londres le 29 juillet. Au lycée d’Angoulême, j’avais déjà la passion du sport. En cours de gymnastique, avec Mr Artaud, j’avais droit à une séance particulière de lancer de poids, de saut en longueur et j’excellais, pour mon âge, au football. Avec les pauvres moyens dont nous disposions, la radio, Miroir Sprint, je suivais les exploits des Français : Marcel Hansenne, Micheline Ostermeyer, Ignace Henrich. C’était les premiers jeux organisés depuis ceux de Berlin en 1936. La ville de Londres avait beaucoup souffert des bombardements allemands. La reconstruction était loin d’être achevée. Les installations sportives étaient celles d’avant la guerre. Les athlètes étaient logés dans des écoles et d’anciennes baraques militaires. Le ravitaillement était encore rationné. Je n’ai pas le souvenir d’un jeune Américain de dix-sept ans, Bob Mathias, qui avait remporté le décathlon, mais j’admirais le Français Ignace Henrich qui, dans cette discipline, avait décroché la médaille d’argent.  La personnalité d’Emil Zatopek, vainqueur du 10 000 m et second sur le 5 000 m, ne laissait pas insensible le jeune sportif que j’étais. Enfin, comment oublier la Française Micheline Ostermeyer     médaille d’or au lancer du poids et du disque et médaille de bronze au saut en hauteur. La légende veut que le soir de sa victoire au poids, Micheline Ostermeyer, pianiste de grand talent, premier prix de conservatoire et mère de trois enfants, donna un concert au Royal Albert Hall. C’était une autre époque !

Ignace Henrich en 1948 aux Jeux de Londres

Ignace Henrich en 1948 aux Jeux de Londres

En 1978, de passage en Martinique, j’eus l’occasion un jour d’aller jouer au golf sur le parcours dit de l’Impératrice aux Trois Ilets. Le directeur était Ignace Henrich. Je le reconnus immédiatement. Il avait encore la morphologie du décathlonien brillant qu’il avait été trente ans auparavant. Nous avions longuement bavardé. Je me souviens qu’après m’avoir demandé mon handicap, il m’avait choisi lui-même un sac avec de bons clubs. J’avais pris le départ au trou n°1, très excité à l’idée de faire ce parcours magnifique en bord de mer, mais vers midi, un peu fatigué par la chaleur et le terrain très sec, j’étais rentré au club house et j’avais pris une petite voiture électrique pour finir le parcours.

Ignace Henrich n’avait pas eu le temps de s’entrainer longtemps avant d’arriver à Londres en 1948. Incorporé de force dans l’armée allemande, après le STO, en raison de ses origines alsaciennes, il fut expédié sur le front de l’Est. Il déserta, puis fut fait prisonnier par les Soviétiques qui l’emprisonnèrent dans l’épouvantable camp de Tambov. Qu’il en réchappa, fut un miracle.  C’est par le plus grand des hasards qu’en 1946, alors qu’il préparait le monitorat d’E.P à Koenigshoffen, il fit la connaissance du fils de Géo André, un ancien du groupe Normandie-Niemen, qui lui conseilla de faire de l’athlétisme. Ses performances exceptionnelles, notamment aux sauts et aux lancers se révélèrent rapidement. Champion de France du décathlon en 1947, il était un des favoris aux Jeux de 1948.

Ashton Eaton ( à droite) et Kévin Mayer à Rio

Ashton Eaton (à droite) et Kévin Mayer à Rio

En 1953, après avoir mis fin à sa carrière d’athlète, Heinrich quitta la France pour le Maroc puis revint en 1969 pour diriger l’école des sports à l’International Club du Lys, à Chantilly, avant de diriger le golf de l’Impératrice en Martinique, où j’eus la grande satisfaction de faire sa connaissance. Décédé le 9 janvier 2003, à 78 ans, ce décathlonien français talentueux n’avait pas eu de successeur jusqu’à ce jour d’août 2016 où, à Rio, le jeune Kévin Mayer, dans la souffrance et dans la peur, réussit à conquérir la médaille d’argent.

Toujours aussi passionné de sport, c’est avec une attention particulière que j’ai suivi les exploits de Kévin Mayer. Soixante-huit ans après, ce jeune et bel athlète succède à Ignace Heinrich, médaillé d’argent du décathlon aux Jeux de Londres en 1948. A Rio, ce fut un décathlon d’anthologie. Le vainqueur, l’Américain, Ashton Eaton, recordman du monde, double champion olympique et double champion du monde, a égalé le record olympique (8 893 points). Avec 8 834 points, Kévin Mayer a terminé ses dix épreuves à quelques points de l’Américain qui s’est montré très élogieux à l’égard de son cadet. » C’était pratiquement un décathlon parfait pour moi, de A à Z. Durant quatre ans, je me suis préparé pour ça. J’avais du mal à dormir tellement je m’imaginais ces dix épreuves, où j’en foirais toujours une « , a déclaré le Français qui n’avait jamais été sollicité par autant de journalistes.

Les premiers jours de ces Jeux olympiques 2016 avaient certes été difficiles, mais le président du CNOSF avait raison, les Français ont finalement atteint leur objectif. Encore une fois, le pays le plus pessimiste du monde avait « jeté le bébé avec l’eau du bain » un peu vite.

 

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