Qu’aurait pensé Albert Camus, s’il avait pu regarder la finale de la Ligue des Champions, dimanche à Lisbonne, qui opposait le Paris-Saint-Germain (PSG) au Bayern Munich ?

Albert Camus aimait passionnément le football. Le 23 octobre 1957, il était au Parc des Princes. Le Racing Club de Paris recevait Monaco. Le gardien de but parisien commet une erreur et le ballon finit au fond de ses filets. Un journaliste demande au jeune prix Nobel ce qu’il pense de cette erreur. Albert Camus lui répond : Il ne faut pas l’accabler. C’est quand on est au milieu des bois que l’on s’aperçoit que c’est difficile”. Gardien de but du Racing Universitaire Algérois (RUA) en 1929, il connaissait la solitude du gardien de but, un poste difficile. Longtemps après, à Lourmarin, il n’était pas rare de le voir, au bord du terrain, regarder, avec nostalgie, les joueurs de son village auxquels il offrait parfois des maillots.

Albert Camus, gardien de but

De ses jeunes années, il dit, plus tard, « Vraiment, le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les terrains de football ». Eduardo Galeano, (Le football, ombre et lumière), a écrit au sujet d’Albert Camus : « Il s’était habitué à occuper le poste de gardien de but depuis l’enfance, parce que c’était celui où l’on usait le moins ses chaussures. Fils d’une famille pauvre, Camus ne pouvait se payer le luxe de courir sur le terrain : chaque soir, sa grand-mère inspectait ses semelles et lui flanquait une rossée si elles étaient abîmées. Il apprit aussi à gagner sans se prendre pour Dieu et à perdre sans se trouver nul, il apprit à connaître quelques mystères de l’âme humaine, dans les labyrinthes de laquelle il sut pénétrer plus tard, en un périlleux voyage, tout au long de son œuvre. »

Jean Birnbaum, dans Le Monde daté du 24 août, évoque, sous le titre : « Albert Camus, tout en équilibre », le sens qu’avait Albert Camus du courage de la nuance. Il rapporte des propos que Camus a tenus en 1948 : « Quel est le mécanisme de la polémique ? Elle consiste à considérer l’adversaire en ennemi, à le simplifier par conséquent et à refuser de le voir. Celui que j’insulte, je ne connais plus la couleur de son regard, ni s’il lui arrive de sourire et de quelle manière. Devenus aux trois quarts aveugles par la grâce de la polémique, nous ne vivons plus parmi des hommes, mais dans un monde de silhouettes ».

Dans Le Monde du 24-08-2020

Jean Birnbaum poursuit : « On songe à ce théâtre d’ombres que sont aujourd’hui les réseaux sociaux, où chacun, craignant de rencontrer un contradicteur, préfère traquer cent ennemis ». Il cite Camus : « Nous étouffons parmi les gens qui pensent avoir absolument raison » et ajoute : « Refusant cette spirale vindicative, Camus a toujours cherché des gens avec qui discuter loyalement. « Rien de tout cela n’est très gai, bien que je n’aie pas perdu l’espoir, note-t-il dans une lettre à l’écrivain Roger Martin du Gard, en 1947, alors qu’il sent monter en France un désir de servitude collective. Mais c’est l’espoir de toute vie parce qu’elle est vie, une obstination plutôt qu’une certitude. Heureusement, il y a quelques hommes dans le monde à qui on peut encore parler. Vous savez bien que vous en êtes. » Ne voyant aucune audace dans la montée aux extrêmes et l’emballement revanchard, Camus plaide pour une franchise respectueuse, qui évite de disqualifier l’adversaire : « Dans tous les cas, je n’insulte pas ceux qui ne sont pas avec moi. C’est ma seule originalité. »

Cette éthique intransigeante de la mesure, Camus l’a empruntée à Athènes, justement, dans la culture grecque qu’il chérit et dont il a retenu une méfiance à l’égard de toute démesure, un souci de la limite : limite posée à la fatuité des esprits qui croient tout savoir, comme à la violence des militants qui se croient tout permis. Puisée dans l’héritage antique, une telle éthique n’a rien d’abstrait, et c’est l’expérience vécue qui lui donne forme et force. À commencer par la pauvreté, que Camus a connue enfant : « Je n’ai pas appris la liberté dans Marx. Il est vrai : je l’ai apprise dans la misère. Mais la plupart d’entre vous ne savent pas ce que ce mot veut dire », lancera-t-il aux intellectuels bourgeois dont l’éloge du peuple cache mal un superbe mépris.

Albert Camus avait certainement lu, comme moi, le compte rendu que fit Joseph Pasteur, dans le journal Le Monde du 15 juin 1956, de la Finale de la Coupe des clubs champions européens 1955-1956, première édition de la coupe d’Europe qui deviendra la Ligue des champions. La finale opposait le Real de Madrid au Stade de Reims.

Le Real de Madrid remporte la Coupe d’Europe en battant Reims (4 à 3)

Oui, ce fut bien ” le match de l’année “…. Tout au moins pour l’ambiance. On vit rarement autant de monde au Parc des Princes, et aussi à l’extérieur. Plusieurs milliers de personnes qui n’avaient pu trouver place sur les gradins demeurèrent immobiles à l’entrée du stade pendant toute la durée du match, vibrant aux acclamations venues des tribunes et résistant héroïquement aux appels des revendeurs de billets, pourtant persuasifs. Tout autour de la pelouse du Parc ce n’étaient que banderoles sang et or et pancartes de toutes sortes : ” Allez Reims “, ” Viva Real ” Bref, une ambiance très méditerranéenne pour un match qui fut joué ” à la hongroise “.

Car cette finale de la Coupe d’Europe fut celle des attaquants. Sept buts en moins de quatre-vingts minutes de jeu, voilà qui rappelle la manière de l’équipe de Hongrie d’il y a deux ans. Il s’agissait, somme toute, de marquer plus de buts que l’adversaire. Et à ce jeu-là les Madrilènes se révélèrent les plus forts.

Ils avaient mal débuté : en dix minutes Leblond puis Templin avaient inscrit deux buts pour Reims, et l’on ne donnait pas cher des chances du Real, dont les joueurs, sans doute plus à l’aise sur un terrain sec, semblaient mal s’accommoder du vert gazon parisien. Pris de vitesse, désorientés par la ” technique ” des avants rémois, les Madrilènes donnèrent le spectacle d’une équipe en pleine déroute. Mais il leur fallut moins de quatre minutes pour se ressaisir, et cela grâce à leur avant-centre Di Stefano, jusque-là assez effacé. Sur une montée offensive du capitaine espagnol Munoz, Di Stefano, bien qu’entouré de Giraudo et de Zimmy, reçut la balle ” dans le trou ” à 20 mètres des buts de Reims. Son shot, étonnant de vitesse et de précision, laissa pantois le gardien champenois. Ce fut le tournant du match. Car à partir de ce moment-là, les Rémois, au lieu de presser la cadence, se mirent à jouer latéralement, et l’on vit réapparaître cette technique du ” petit jeu ” qui fut à l’origine de bien des insuccès des champions de France la saison dernière. On vit même Kopa et Glovacki se précipiter ensemble sur la balle, la perdre au profit d’un Espagnol, et tandis que ce dernier lançait vers les buts de Reims l’attaque qui allait permettre au Real d’obtenir l’égalisation, nos deux internationaux discutaient à grand renfort de gestes, au centre du terrain, de leur responsabilité respective dans cette faute tactique !

La deuxième mi-temps fut l’exacte réplique de la première. Pendant dix minutes les Rémois furent les maîtres du terrain. Tour à tour Kopa, Glovacki et Leblond menacèrent le gardien espagnol Alonzo. À la soixante-deuxième minute, sur coup franc remarquablement tiré par Kopa, Hidalgo marqua de la tête le troisième but de Reims. Mais les Rémois commirent de nouveau l’erreur de reprendre leur ” petit jeu “. Le résultat ne se fit pas attendre : huit minutes plus tard Di Stefano, libre de toute surveillance, donna une balle en profondeur à son ailier droit Joseito. Ce dernier tira au but. Jacquet repoussa faiblement, et Rial, qui avait suivi le mouvement, égalisa. Dès lors il n’y eut plus qu’une seule équipe sur le terrain. Les Madrilènes, plus athlétiques, et surtout plus rapides, débordèrent à tout coup la défense rémoise, grâce notamment à leur ailier gauche Gento, qui eût pu faire un excellent sprinter. C’est ce dernier qui donna à son club le but de la victoire. Parti du centre du terrain, balle au pied, après avoir semé Zimny et feinté Siatka, il centra à ras de terre et alors qu’aucun défenseur rémois ne pouvait l’intercepter, Rial, démarqué, assura la victoire de son club en logeant la balle hors de portée de Jacquet. Car, bien qu’il restât encore dix minutes de jeu, c’était assurément le but de la victoire. Les Espagnols ne s’y trompèrent pas, qui prolongèrent pendant plus de deux minutes congratulations et embrassades. Il fallut même faire expulser du terrain deux supporters madrilènes particulièrement expansifs.

La victoire du Real est parfaitement méritée. La vitalité, la vitesse et la bonne technique d’ensemble des joueurs madrilènes sont à la base de ce succès sur une équipe manifestement fatiguée, et surtout peu inspirée, notamment en défense. On reprochera seulement aux Espagnols leurs interceptions parfois brutales, qui s’apparentent plus au vulgaire croche-pied qu’au ” tacle “. Alonso, le gardien de but ; Zarraga, qui marqua impitoyablement Kopa, Gento, Rial et surtout Di Stefano, furent les plus en vue, A Reims seul Templin parut à l’aise. Ni Glovacki ni même Jonquet ne jouèrent avec l’autorité qu’on leur connaît, et les arrières Giraudo et Zimny furent particulièrement faibles.

Pour de nombreux spectateurs cette rencontre devait être avant tout un duel Kopa-Di Stefano. Si l’on doit juger ces deux joueurs sur leur match d’hier, l’Argentin de Madrid est assurément supérieur à Kopa ; ce dernier est sans doute un brillant joueur, ” un soliste “. Mais Di Stefano, qui ne lui cède en rien sur le plan technique, est un véritable leader d’attaque, un ” chef d’orchestre “. Il a un sens du jeu collectif et une efficacité que ne possède pas Kopa. Il est vrai que le Rémois, suivi comme une ombre par Zarraga, n’eut pas la liberté de mouvement de son vis-à-vis, que Leblond ne surveilla pas d’assez près. Mais cela ne suffit pas à expliquer la défaite logique des Rémois devant une formation qui leur fut nettement supérieure dans tous les compartiments du jeu.

Joseph PASTEUR.

Qu’aurait pensé Albert Camus, s’il avait pu regarder la finale de la Ligue des Champions, dimanche à Lisbonne, qui opposait le Paris-Saint-Germain (PSG) au Bayern Munich ? Qu’aurait-il pensé de l’immense gardien de but allemand Neuer qui attirait à lui tous les tirs parisiens. De Navas, le goal parisien, aussi talentueux, mais qui ne put rien faire sur la tête croisée de l’ancien parisien Kingsley Coman, peu respectueux à l’égard de son club formateur qui, pour ses 50 ans et pour la première fois de son histoire, accédait à la finale de la Ligue des champions. Qu’aurait-il pensé des larmes de Neymar, de la bouderie de Mbappé, atteint dans son orgueil de compétiteur, du comportement des supporteurs parisiens frustrés de ne pouvoir encourager leur équipe à cause de cette maudite Covid19, des Champs-Élysées, une nouvelle fois livrée aux pilleurs, aux vandales, au milieu des pétards et des gaz lacrymogènes ?

Camus avait appris « à gagner sans se prendre pour Dieu et à perdre sans se trouver nul, il apprit à connaître quelques mystères de l’âme humaine, dans les labyrinthes de laquelle il sut pénétrer plus tard, en un périlleux voyage, tout au long de son œuvre. »

La voix de Camus est toujours là pour nous rappeler que « dans le brouhaha des évidences, il n’y a pas plus radical que la nuance,” comme l’écrit si justement Jean Birnbaum, dans son article. Raphaël Enthoven, ce matin, sur Facebook, recommande vivement de lire le « Très juste (et beau) texte de Jean Birnbaum sur Albert Camus ! »

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