Jacqueline de Romilly, membre de l’Académie française, première femme professeur au Collège de France, connue pour ses travaux sur la civilisation et la langue de la Grèce antique, et en particulier l’œuvre de Thucydide, était déjà âgée quand je l’ai rencontrée pour la première fois en 2000. Le docteur Philippe Rodet, médecin urgentiste, avait alors le projet de réunir des femmes et des hommes, issus d’horizons différents qui considéraient que la participation des citoyens à la vie de la Cité devait connaître un nouvel élan. Comme Marcel Boiteux, président d’honneur d’EDF et de l’Institut Pasteur, Jean-Loup Chrétien, le premier spationaute français, et plusieurs autres personnalités, Jacqueline de Romilly s’impliqua dans cette belle idée qui correspondait à ses convictions profondes et anciennes. Sollicité, j’avais donné mon accord pour participer à la création de « L’Élan Nouveau des Citoyens », un laboratoire d’idées, une sorte de remue-méninges, auquel nous conviait Philippe Rodet.

Jacqueline de Romilly

Peu de temps après, Jacqueline de Romilly publia « L’Élan démocratique dans l’Athènes ancienne » qui se voulait un trait d’union entre ses travaux sur la Grèce antique et son engagement au sein de cette association. J’ai ainsi eu le temps, et de multiples occasions, au cours des conseils d’administration et autres assemblées générales, d’apprécier les immenses qualités humaines de cette femme exceptionnelle que je raccompagnais parfois à son domicile, rue de Passy. J’ai, notamment, en mémoire, ses lumineuses réflexions sur la crise du civisme que nous traversions, déjà, il y a vingt ans.

C’est avec cette citation que commence « L’Élan démocratique dans l’Athènes ancienne » :

« La démocratie fut instaurée à Athènes après la chute des tyrans, entre 510 et 500 avant J-C. Et j’aimerais ouvrir ce livre par une citation d’Hérodote, relative à l’histoire de ces années-là Elle est belle et elle dit : « Athènes était donc en pleine prospérité. Ce n’est pas dans un cas isolé, mais de façon générale, que se manifeste l’excellence de l’égalité. Gouvernés par des tyrans, les Athéniens n’étaient supérieurs par la guerre à aucun des peuples de leur entourage ; affranchis des tyrans, ils passèrent de beaucoup au premier rang. Cela prouve que, dans la servitude, ils se conduisaient volontairement en lâches, pensant qu’ils travaillaient pour un maître, au lieu qu’une fois libérés, chacun trouvait son propre intérêt à accomplir sa tâche avec zèle. » (V, 78).

Jacqueline de Romilly prend très vite la précaution d’ajouter : « C’est là un bel éloge de la démocratie. Mais, attention ! Le mot de démocratie n’est pas celui qu’emploie Hérodote ! Ce mot, dont nous nous réclamons si volontiers de nos jours, et qui symbolise pratiquement les valeurs européennes, n’était pas encore en usage à l’époque dont parle Hérodote. Il allait l’être […] Hérodote, dans ce texte, parle d’iségoria, c’est-à-dire de l’égalité de parole, du droit égal à la parole » qui deviendra la démocratie.

Ce beau mot est aujourd’hui souvent détourné de son sens, attaqué, moqué par les régimes autoritaires qui dénoncent son inefficacité dans le but de contester la puissance des États démocratiques, souvent rongées de l’intérieur par des mouvements extrémistes ou n’ayant qu’une apparence de démocratie comme dans les démocraties illibérales européennes postcommunistes. Autant de menaces qui mettent la paix en péril, rongent la démocratie et divisent l’Occident.

La démocratie libérale, telle que nous la connaissons aujourd’hui, est relativement récente. Elle s’est construite avec les Lumières. Considérée comme le moins mauvais des régimes politiques, elle ne s’est pas imposée universellement. Aux Nations unies, près des trois quarts des États représentés, sont des États autoritaires. Si Joe Biden, le président américain, éprouve la nécessité de « Rassembler les démocraties du monde autour de l’Amérique », c’est parce qu’il constate que les démocraties sont en danger, affaiblies à la fois, de l’intérieur, par la démagogie et, de l’extérieur, par les prétentions des régimes autoritaires qui veulent imposer leur modèle. Les penseurs des Lumières se seraient-ils fait des illusions ? Ils considéraient que l’éducation, la raison, assurerait le développement de la démocratie et, avec elle, la paix, la prospérité et le progrès. Ce fut parfois le cas, notamment après la Deuxième guerre mondiale, mais, les années passant, la démocratie s’est révélée fragile, pervertie par la démagogie. Ce qui s’est passé aux États-Unis et en Europe centrale, avec l’arrivée au pouvoir de dirigeants portés au pouvoir par les peuples en quête de bouc émissaire, prêts à suivre des beaux parleurs, est l’illustration du mal qui ronge la démocratie. L’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis a montré, jusqu’à la caricature, ce que la démocratie, pervertie par la démagogie peut devenir et comment elle peut conduire au désastre et à la violence. Aux États-Unis, pour l’instant, les institutions résistent. Jusqu’à quand ? Trump est devenu un modèle pour certains dirigeants et candidats !

Ceux, qui, de bonne foi, doutent du danger qui menace la démocratie, devraient lire The Rise and Fall of the Third Reich, de William L. Shirer (Le Troisième Reich. Des origines à la chute, traduit en français chez Stock en 1962). L’auteur était correspondant à Berlin pour le Chicago Tribune sous le Troisième Reich. À chaque page, on trouve des ressemblances troublantes. L’anormalité qui devient normale ; ce qui paraissait impossible devient possible ; la haine des élites ; la contestation des institutions ; la stratégie du bouc émissaire ; l’exploitation politique du ressentiment ; le culte de la personnalité ; le mensonge utilisé sans vergogne. Rien, ou presque, ne manque !

Le démagogue ignore les faits, conteste la raison, ment et en est fier. C’est avec cette méthode que Boris Johnson, comme à Trump, a accédé au pouvoir. « Ils nient avoir dit ce qu’ils ont dit et balaient sans aucun scrupule les preuves de leurs affabulations. Ils se sortent des questions difficiles en répondant sur un sujet qui n’a rien à voir. Ils s’accordent le crédit de ce qu’ils n’ont pas fait et blâment les autres pour leurs erreurs. Se retrouver au cœur de scandales ne les gêne pas le moins du monde, ils s’en glorifient. Comme Trump, Boris Johnson n’a pas vraiment d’idéologie. Il fait rire et obtient, ainsi, le soutien de son auditoire. »

Boris Johnson dans une de ses pitreries

Pourquoi ?

Depuis une trentaine d’années, les populations, dans les États démocratiques, ont perdu leur boussole, leurs repères, leur identité. Cet état de fait est propice au développement de la démagogie, « le pire ennemi de la démocratie ». La force de la parole, le langage, exprime ce désarroi avec des mots forts, qui reviennent en boucle, comme chaos, radicalité, rupture, transition, tyrannie, autoritarisme, usage légitime de la violence, dans le discours des opposants au régime en place.

La mondialisation, le néolibéralisme, la délocalisation des entreprises vers l’Asie, les migrations de populations, ont bouleversé l’équilibre des démocraties occidentales qui résistent parce qu’elles ne sont pas prêtes à devenir multiculturelles. Les revendications des minorités accentuent encore l’intolérance qui s’exprime sous la forme de racisme, xénophobie, misogynie, homophobie, etc. Un ras-le-bol d’une grande partie de la population, une colère s’installe qui apparaît clairement dans les sondages d’opinion. Le « vivre ensemble », qui suppose le partage de valeurs communes, devient dès lors, beaucoup plus difficile. Pour toutes ces raisons, l’extrême droite, conservatrice, réactionnaire, en France, représenterait aujourd’hui plus du tiers du corps électoral.

La démagogie est aussi vieille que la démocratie. Dans la Grèce antique, chère à Jacqueline de Romilly, le mot n’était pas péjoratif. Il désignait souvent l’orateur éloquent, celui qui était capable de conduire le peuple. Périclès était considéré comme un démagogue. Aristote, dans sa Politique, faisait la distinction avec le démocrate. C’était alors une question de nuance. L’ambition, le sectarisme, le fanatisme, le souci de l’intérêt général, les départageaient, mais l’efficacité, la rapidité, des mesures préconisées par le démagogue, avaient du succès.

La démagogie fait partie intégrante de la démocratie. Elle a évolué avec elle. Les réseaux sociaux, la télévision, ne sont plus l’agora ! Promettre tout et n’importe quoi, est admis, toléré, fait même sourire. En abuser est dangereux. Promettre est normal, séduire, faire rêver, aussi. Le peuple, dans sa variété, plus ou moins éduqué, en général, n’est pas dupe. Il sait reconnaître ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. Dans une certaine mesure, la démagogie est admise, puisqu’elle fait partie de la démocratie.

Passé les limites admises, la démagogie devient une véritable pathologie qu’il faut traiter comme telle. Dès lors qu’il y a manipulation de l’opinion par un narcissique, comme Trump, qui ne songe qu’à lui, à son intérêt, le peuple devrait se méfier. Ce n’est pas aussi simple, car le démagogue affirme qu’il est la voix du peuple, qu’il s’exprime à la place du peuple. De quel peuple, il y en a plusieurs ? Démagogue n’est pas perçu comme une insulte par une grande partie de la population qui n’est pas toujours en mesure d’évaluer la nuance, le réalisme d’une promesse, les arrière-pensées, parce qu’elle ne perçoit que son intérêt immédiat.

La démagogie menace-t-elle la démocratie, A-t-elle de l’avenir ? Face à une population éduquée, éclairée, non, je ne le pense pas. À la condition que l’école, dont c’est le rôle, accomplisse bien sa mission. Ce n’est pas toujours le cas.

Hannah Arendt a très bien montré que « les systèmes politiques totalitaires ne sont possibles qu’à partir du moment où l’individu isolé ne trouve plus de signification à son existence dans le monde : c’est de ce sentiment de déréliction que surgit la réalité de cette masse informe manipulable à merci. La propagande comme phénomène d’endoctrinement, de jeu sur les pulsions collectives, peut ainsi faire son œuvre. La démagogie de masse nous fait passer du risible au tragique. »

La campagne pour la présidentielle qui débute, nous offre déjà un florilège de toutes les promesses démagogiques imaginables. En son temps, Jacques Chirac, avec un certain cynisme et beaucoup d’humour, je l’espère, avait dit à ses fidèles : « Je vous étonnerai par ma démagogie. » Il savait, mieux que personne, que les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent.

Il y a la démagogie de base, ordinaire, dont usent et abusent tous les candidats, sans exceptions. Elle est reconnaissable au premier coup d’œil et ne se traduit d’ailleurs par aucun avantage dans les sondages, tant elle est cousue au câble d’abordage. Promettre la sortie de l’Union européenne, l’institution d’un revenu de base afin que plus personne en France ne se trouve en dessous du seuil de pauvreté, promettre des référendums sur tous les sujets qui divisent la société française, c’est du classique. Promettre d’augmenter les salaires nets de 10 % jusqu’à 2,2 smic (environ 2 800 euros) sur la durée de son quinquennat en diminuant les cotisations salariales retraites ; une mesure très coûteuse puisqu’elle était chiffrée à 25 milliards d’euros, n’est pas sérieux. L’intéressée n’a pas tardé à mettre sa promesse au rebut. Exposer systématiquement une vision simpliste des problèmes complexes, est facile, mais pervers et peu honnête. Promettre le référendum d’initiative citoyenne (RIC) visant à proposer une loi ou un amendement qui devra être soutenu par 90 000 signatures, soit 2 % du corps électoral, dans un délai de six mois, n’est pas nouveau, mais connu pour être difficile à mettre en place. La France n’est pas la Suisse ! Promettre la nationalisation d’une grande partie des moyens de production et une forte augmentation des salaires, rappelle des souvenirs qui plombent encore l’économie française. Promettre le « 100 % renouvelable d’ici 2035 » est une utopie.

Les couches populaires les moins éduquées sont les plus sensibles aux promesses démagogiques. Leurs votes sont donc recherchés par les démagogues. Ce n’est pas une raison pour promettre matin, midi et soir, à tout le monde, des avantages individuels, dans une élection présidentielle qui a une tout autre vocation constitutionnelle. Le spectacle offert, depuis plusieurs jours, d’un catalogue de promesses sectorielles est indigne de l’esprit de la Ve République, décidément à bout de souffle, mais c’est un autre sujet, sur lequel j’aurai l’occasion de revenir…

En attendant, et en conclusion, ayons une pensée pour Jacques Chirac et son « Je vous étonnerai par ma démagogie. »

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