Lu sur le site The Conversation (https://theconversation.com/covid-19-lanalyse-couts-benefices-des-restrictions-plaide-pour-des-mesures-differenciees-par-age-), qui autorise la reproduction, je publie cet article de Samuel j. Sender , Consultant indépendant, enseignant-chercheur, EDHEC Business School que je trouve particulièrement intéressant au moment où les experts ne se demandent plus s’il faut, ou non, confiner à nouveau, mais quand ?

Covid-19 : L’analyse coûts-bénéfices des restrictions plaide pour des mesures différenciées par âge

20 octobre 2020

Les décisions économiques, qu’elles soient individuelles ou collectives, doivent se baser sur une analyse des coûts et des risques associés à chaque politique envisagée. Faute d’une analyse précise, le risque est que le ressenti d’une minorité dicte les décisions prises pour le plus grand nombre.

Les politiques publiques différencient généralement des groupes dans la population. Or, si les politiques publiques liées à la Covid ont bien différencié les acteurs économiques (entreprises et salariés en fonction des secteurs) dans leur composante «plan de relance», aucune différenciation n’a été faite entre les différentes catégories de personnes dans la composante «prévention/santé».

Cette prise en compte demeure pourtant essentielle dans la crise actuelle. Les individus sont en effet aussi inégaux devant la maladie que les acteurs économiques le sont devant la récession. Il est donc nécessaire de prendre en compte leurs différences pour l’élaboration des politiques publiques.

Pour déterminer lesquelles seront optimales, il s’agira de minimiser les coûts pour la collectivité (minimiser les pertes économiques et le coût de dépenses de santé), tout en maximisant l’efficacité des mesures pour les personnes (il s’agit de trouver l’action la plus efficace pour réduire le nombre de malades).

Les actifs, grands perdants des restrictions

Vous pouvez les consulter les éléments de cette analyse, mis à jour quotidiennement avec un plus grand niveau de détail en cliquant ici).

À partir de cette base, on peut séparer la population adulte en deux catégories : retraités/seniors et actifs, que l’on peut approximer en plus et moins de 60 ans.

Les premiers présentent une fragilité plus forte par rapport à la maladie et représentent plus de 80% des hospitalisations mais ils sont, dans notre système de retraite par répartition, moins sensibles au ralentissement de l’activité économique que le reste de la population. Comparée aux actifs, en particulier aux plus jeunes, leur santé a été plus impactée par le virus, avec des probabilités d’hospitalisation et de décès très significatives.

Une meilleure prise de conscience et protection des retraités aurait permis d’éviter la saturation des places de réanimation, de sauver l’essentiel des vies, mais aussi d’alléger la pression sur le personnel soignant compte tenu de la forte mortalité à l’hôpital des retraités malades de la Covid.

Graphique 1 : proportion des plus de 60 ans sur le total des malades Covid hospitalisés et en réanimation ; proportion des plus de 60 ans sur l’ensemble des décès Covid à l’hôpital (moyenne 7 jours). Les plus de 60 ans représentent 80% des hospitalisations et 95% des décès hospitaliers sur toute la période ; ils représentaient 65% des réanimations pendant la première vague, et près de 80% récemment. Données mises à jour le 18 octobre 2020. Données Santé Publique France

À l’inverse, les actifs tirent leurs revenus du travail et sont naturellement les plus dépendants de l’économie, en particulier les plus jeunes. Or, c’est cette catégorie qui a le plus souffert psychologiquement pendant le confinement, comme le montrent les enquêtes CoViPrev, alors même que dans leurs tranches d’âge leur probabilité d’un décès lié à la Covid-19 n’est pas statistiquement significative : elle ne peut être distinguée des mouvements naturels de la mortalité au cours de la dernière décennie.

Les actifs dans leur ensemble ont donc tout à perdre (psychologiquement et économiquement) de mesures restrictives, pour un gain non significatif du point de vue de la santé.

Graphique 2 : Les enquêtes CoViPrev sont menées par «vagues» auprès de 2000 individus, sur une période de deux jours. Les points représentent les données par classe d’âge (moyenne de trois classes pour le groupe 25-64 ans), et les courbes un lissage. Données CoviPrev

Le ralentissement et l’incertitude économique détruisent aussi le capital humain, en particulier des plus jeunes, avec un impact de long terme. À court terme, le coût de la récession et des mesures de soutien à l’économie est extrêmement lourd : 9% de récession représentent une destruction de valeur de 225 milliards d’euros pour la seule année 2020, à laquelle il faudra rajouter les 100 milliards d’euros du plan de relance.

Risques et coûts sont chez les seniors

Le coût des hospitalisations et réanimations est lui bien plus faible : selon nos estimations, il serait d’environ 5 milliards d’euros pour l’année 2020, il pourrait atteindre 15 milliards d’euros annuels dans un scénario de crise de type première vague. Avec des mesures ciblant spécifiquement une meilleure protection des seniors, les coûts d’hospitalisation pourraient ainsi être 80% plus faibles. Quant à l’impact sur l’économie, en levant les entraves sur les actifs, il baisserait lui aussi de 80%.

Graphique 3: coûts cumulés jusqu’au 18 octobre, en milliards d’euros. Calculs de l’auteur» zoomable= Table 1: proportions observées sur l’année écoulée. Calculs de l’auteur/Données Santé Publique France.» zoomable=

La table 1 montre la part des plus de 60 ans dans différentes statistiques. Ils représentent 27% de la population, 90% des décès en temps normal, et sur l’ensemble de l’année 93% des décès Covid pour 77% des coûts hospitaliers (80% des journées d’hospitalisation, et 68% des journées de réanimation).

Si l’on décompose les seniors en plus et moins de 70 ans, la tranche des 60-69 ans consomme autant de ressources hospitalières que les moins de 60 ans, et les plus de 70 ans en consomment plus que l’ensemble de moins de 70 ans. La durée des séjours à l’hôpital s’allonge avec l’âge, la probabilité de décès aussi : pour chaque admission à l’hôpital elle est inférieure à 1% pour les 20-29 ans, et de plus à 25% pour les plus de 70 ans.

Le couvre-feu, quel ciblage ?

Le propos ici n’est pas d’arbitrer dans les soins à prodiguer ou à ne pas prodiguer, mais bien de prendre conscience que le risque sur les populations âgées est tellement important qu’une vague épidémique suffit à saturer l’ensemble des capacités de réanimation du pays.

Faute de fermeture totale des frontières et de contrôle des citoyens, il ne semble pas possible d’éradiquer le virus par des mesures strictes «à la chinoise». De telles mesures entraînent des vagues coûteuses pour les personnes comme pour l’économie.

Si la mise en place d’un couvre-feu à partir de 21 heures a le mérite d’être moins brutale pour l’économie que le confinement de la première vague, elle ne cible pas le premier facteur de mortalité, la contamination et mortalité des seniors.

Il semble donc plus que jamais nécessaire de développer la communication destinée aux personnes âgées et aux personnes fragiles sur les dangers d’une contamination par la Covid. La circulation du virus étant active, il est sans doute plus pertinent de recommander (voire d’imposer) aux personnes fragiles d’appliquer les mêmes mesures d’hygiène et précaution dans les réunions privées que celles imposées dans les réunions et lieux publics.

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