Le 10 avril, au centième jour d’une crise sanitaire qui bouleverse l’état du monde, tous les éléments constitutifs de la première grande tragédie du XXIe siècle étaient réunis. Une tragédie entourée de mystères. Le fait que l’hémisphère nord soit le plus touché est troublant. Que sait-on vraiment de la propagation du virus, de sa dangerosité, de la durée de la menace ? Ces incertitudes alimentent les fake news qui se répandent en temps réel sur l’ensemble de la planète.

La pandémie a déjà tué 186 500 personnes dans le monde, pour autant qu’il soit possible de faire des estimations précises, dont près des deux tiers en Europe. Plus de 2 675 000 cas ont été diagnostiqués dans 193 pays et territoires.

Le directeur général de la Santé a annoncé, hier, qu’en France, depuis le 1er mars, 22 245 personnes étaient décédées du coronavirus, dont 13 852 à l’hôpital et 8 393 dans les établissements sociaux et médico-sociaux. Depuis le 1er mars, plus de 87 000 personnes ont été hospitalisées en raison du coronavirus, et 15 000 ont nécessité des soins en réanimation. « La circulation du virus reste à un niveau élevé », a rappelé M. Salomon. Au total en France, il y aurait 122 577 cas de Covid-19. Sans le confinement, il y aurait probablement eu 60 000 décès de plus en France.

La crise révèle les fragilités de la plupart des États, du multilatéralisme, des États-Unis, de la Chine, de l’Union européenne et va, sans doute accélérer l’effondrement du système international. J’ai consacré, dans un passé récent, plusieurs articles à l’état du monde, notamment au moment du décès de Pierre Hassner, le 26 mai 2018. En 2016, le professeur Hassner avait livré au journal Le Monde, ses réflexions sur l’état du monde. Il s’interrogeait : « Qui pilote le monde ? Plus personne ! Le Proche-Orient explose, La Russie s’arme, la Chine menace ses voisins, l’Afrique de l’Est souffre. Bienvenue dans le « désordre  mondial ».

L’OMS critiquée, l’OMC également. L’ONU prend des résolutions, mais elles ne sont pas contraignantes. Les cinq membres permanents du Conseil de sécurité se révèlent incapables de se mettre d’accord sur une résolution. Cette grande crise sanitaire pourrait mettre fin à la domination américaine sur le reste du monde.

Le choix de privilégier la santé sur l’économie va avoir de lourdes conséquences aujourd’hui assumées. L’économie mondiale est un champ de ruines dont les populations, sous assistance dans les pays les plus riches, n’ont pas encore pleinement conscience. Le risque de crise financière, provoquée par l’augmentation vertigineuse de l’endettement et la chute des cours du pétrole, n’est pas à exclure.

L’UE se dirige vers une contraction de 5 % à 10 % de son PIB en 2020. Les emplois perdus se chiffreront en millions dans quelques mois. Les Vingt-sept se sont entendus, avant-hier soir, sur le principe de la mise en place d’un fonds d’urgence. Sur le principe seulement, car les divergences sont sérieuses sur les mécanismes à mettre en œuvre. Il faut trouver 1 000 milliards d’euros hors budget de l’UE. C’est l’existence même de l’Europe qui se joue dans cette crise. Avec Jean-Paul Benoit, nous avions évoqué la menace qui plane sur l’Union européenne, dans notre essai : « L’Europe, l’être ou le néant… », publié en mai 2019.

La lutte contre le coronavirus sera longue, prévient l’OMS. « Ce virus nous accompagnera pendant longtemps“, a prévenu le directeur général.

Aux États-Unis, en 3 jours seulement, il y a eu 10 000 morts supplémentaires, ce qui porte le bilan à près de 50 000 décès. Le point presse de Donald Trump est regardé tous les soirs à minuit sur CNN, comme une parodie, un spectacle, alors qu’il s’agit d’un drame. Il raconte une histoire qui n’a rien à voir avec la réalité. C’est sidérant.

Au Royaume-Uni, l’opposition profite de la situation pour attaquer le gouvernement conservateur pour sa gestion de la crise sanitaire avec une violence d’autant plus grande que le Premier ministre qualifiait le Covid 19, au début de la crise, de « simple grippe ». Il y aurait plus de 40 000 morts au Royaume-Uni, le double du bilan officiel. Cette estimation, publiée par le « Financial Times », prend en compte le nombre de victimes estimées hors hôpitaux depuis le début de la pandémie.

En France, 10 millions de Français sont au chômage partiel. 6 entreprises sur 10 ont recours à ce dispositif exceptionnel. La consommation d’électricité a baissé de 20 %. Le déficit de la Sécurité sociale dépasse déjà 41 milliards d’euros, un record. Ce qui nous attend, au sortir du confinement, est tout simplement inimaginable. Cette crise est un choc qui va laisser des traces, modifier notre système de valeurs, changer les comportements. Les principes du flux tendu, du zéro stock, de la division internationale des processus productifs, vont sans doute être remis en cause.

La crise livre au grand jour des égoïsmes, des stratégies, qui résultent de compromis entre les considérations économiques et la préservation de la santé et de l’environnement. J’ai déjà écrit que cette pandémie constitue un gigantesque exercice de protection civile, riche d’enseignements. Les conséquences inévitables, prévisibles, du réchauffement climatique, pourraient conduire à des situations analogues, en particulier avec la montée des eaux, les migrations de populations. C’est donc une sorte une répétition générale que nous vivons actuellement, avec, au début les mêmes doutes sur l’importance du problème, le parapluie des experts scientifiques, les polémiques, l’incompréhension des populations dépassées par les événements, l’influence incontrôlable des réseaux sociaux et, enfin, la recherche de boucs émissaires.

Les libertés, la science, la mondialisation, l’Europe, les pays producteurs de pétrole, les pays pauvres et peut-être la démocratie, le virus emporte tout sur son passage. Rien ne lui résiste !

Le monde a peur. La France a peur, bien que le taux de contamination, le taux de cas graves et le taux de mortalité, soit relativement faible. Suffisant cependant pour répandre la peur. Depuis 1945, le monde vivait dans la peur de l’usage de l’arme nucléaire et de la réaction en chaîne qu’elle provoquait. Ce risque, qui découle d’une décision politique, ne s’est pas réalisé, à ce jour. Le monde découvre que d’autres réactions en chaîne, aussi lourdes de conséquences, existent et ne dépendent pas d’une décision politique. La peur n’en est que plus grande.

Je laisse le mot de la fin de ce récit des « Cent jours qui ébranlèrent le monde » à l’excellent professeur Olivier Duhamel qui, il y a quelques jours, sur LCI, rappelait qu’au début de l’épidémie, les Français s’étaient jetés sur « La Peste » de Camus. Pourvu que, dans quelques mois, les mêmes n’éprouvent pas le besoin de relire « Les Raisins de la colère » de John Steinbeck.

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