Romain Rolland écrivait en 1926 que Stefan Zweig était un « chasseur d’âme » capable d’extraire de la complexité des êtres humains toutes sortes d’aspects psychologiques invisibles à l’œil nu. Il faut pour cela un talent qui n’est pas donné à tout le monde.

Dans son dernier ouvrage : « Jours de pouvoir »,( Gallimard, 440 p., 22,50 euros), Bruno Le Maire confirme une exceptionnelle capacité à saisir – in situ – les personnalités complexes des hommes et femmes qui ont dirigé la France de 2010 à 2012. Dans “Des hommes d’Etat” (éd. Grasset, 2008), son premier ouvrage, ce diplomate – écrivain avait déjà capté de manière saisissante la personnalité de Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin, ces héros de tragédie. L’ancien ministre de l’Agriculture du gouvernement dirigé par François Fillon, apporte, dans « Jours de pouvoir », à la fois une réflexion personnelle sur l’exercice du pouvoir et un témoignage précieux sur ce qu’est la vie quotidienne au cœur du pouvoir.

Le portrait le plus attendu était évidemment celui de Nicolas Sarkozy. Le lecteur n’est pas déçu. L’ancien chef de l’Etat apparaît dans toute son originalité,  avec ses tics de langage, ses réparties assassines, ses mouvements d’épaule, de la tête, des mains, ses colères froides, méchantes, mais aussi son caractère affectif et ses bons mots qui n’appartiennent qu’à lui. Derrière son physique de gendre idéal, Bruno Le Maire est un dur. Il le prouve actuellement dans l’opposition. Dans l’antre du pouvoir, il ne s’est pas contenté d’observer et de prendre des notes, il a appris – et très vite – l’essentiel de l’exercice du pouvoir. Son positionnement est réfléchi, intelligent, habile, même s’il commet encore quelques erreurs de jeunesse.

Mais, revenons à son livre. Le style est personnel, précis, le langage riche, les descriptions saisissantes. Bruno Le Maire  photographie les situations, les paysages, les moments de la vie – y compris la mort, la maladie, la vieillesse, avec une sensibilité et un soin rare.  Loin de la fièvre du pouvoir, c’est auprès de sa femme et de ses quatre enfants, auprès des plus grands noms de la littérature et en courant par tous les temps, qu’il se ressource. Quand il évoque les difficultés inhérentes à sa lourde tâche de ministre de l’Agriculture, il le fait avec la même précision sans laquelle il n’est pas possible d’imaginer ce que sont les interminables négociations internationales au bout de longues heures d’avion. Bruno Le Maire n’avait pas le physique de l’emploi, mais il a aimé passionnément la fonction de ministre de l’Agriculture. Il a été, pour les exploitants agricoles, un remarquable avocat auprès des instances européennes et internationales.

L’avion de Nicolas Sarkozy n’est pas un moyen de transport banal. C’est un lieu de pouvoir, un huis clos, un cadre de rencontre où s’échangent des réflexions et confidences . A aucun moment Bruno Le Maire ne laisse sa plume profiter de ce livre pour régler quelques comptes. A peine ressent-on une certaine déception quand François Fillon lui annonce que c’est François Baroin qui aura le ministère de l’Economie et des Finances que lui avait promis le chef de l’Etat. Il est franchement drôle, quant il rapporte cette question que lui pose Valéry Giscard d’Estaing, « vous avez fait quoi comme études, juste l’ENA ou autre chose? » Il est taquin quand il restitue l’observation que le chef de l’Etat fait un jour à  Nathalie Kosciusko-Morizet: « Tu as mis tes bottes Hermès, Nathalie ? Elles sont magnifiques, Hermès, c’est cher, mais c’est magnifique ». Les piques sont toujours fines. Dans ce monde de brutes, il ne cède jamais à la facilité, à la méchanceté qui pourrait, bien inutilement, contrarier ses pairs.

En page 396, Bruno Le Maire raconte l’arrivée de Nicolas Sarkozy au Centre des congrès de Montpellier,  le 29 mars 2012. Comme tous les autres candidats, il est invité à exposer son programme aux adhérents de la FNSEA. Très énervé, il tient à la main la photocopie d’une récente interview de Xavier Beulin, le président de ce syndicat agricole. « Ils sont tous pareils. Tous ».Accueilli à l’entrée par la vice-présidente, il explose : « Moi, j’attends pas, je vous le dis tout de suite, j’attends pas ! Je ne suis pas d’humeur à attendre. Déjà vous nous faites défiler comme des vaches de concours ; on est pas des vaches de concours, je vous le dis ! » La porte s’entrouvre, Xavier Beulin passe la tête par l’embrasure : « Je peux entrer ? – Entrez, Xavier, entrez. » Le Président se rapproche de lui, il lui tapote la poitrine du plat de la main : « Je vais vous dire, Xavier, l’article, j’ai pas aimé. – Quel article ? – L’article de La Croix. Pour votre malheur, je lis La Croix. Donc j’ai lu ce que vous avez dit dans La Croix, et je vais vous dire, Xavier, c’est pas correct. –Monsieur le Président… — Je vous le dis, c’est pas correct.  – Monsieur le Président, je vais vous expliquer. – Il n’y a rien à expliquer, c’est pas correct. Monsieur Hollande, vous pourriez signer des deux mains ? Eh bien, signez ! Signez ! Et vous verrez. Qui a fait le boulot ? Hein ? Qui ? Votre budget PAC, qui l’a sauvé ? Barroso, je lui ai dit, tu touches pas à un euro du budget de la PAC, ou tu auras un problème avec la France, un sérieux problème. Bruno était là, je lui ai dit à Barroso, hein, Bruno ? Hollande, il a dit ça, lui ? » Il tourne en rond dans la pièce, le torse bombé sous la chemise blanche, les deux mains enfoncées dans les poches de son pantalon, et régulièrement il revient vers Xavier Beulin pour lui tapoter la poitrine, en hochant la tête : « Et le coût du travail ? Qui a pris le risque pour le coût du travail ? Qui ? Xavier ? La TVA sociale, je l’ai faite pour vous ; j’ai pris tous les risques. – Monsieur le Président, je suis navré, toute cette histoire me navre. –Elle vous navre ? Elle vous navre cette histoire ? Moi, elle me dégoûte, votre histoire. – Ecoutez, Président, essayez de comprendre. – Non, Xavier, je comprends pas. » Sa voix devient plus grave, ses mots résonnent sous son palais, durcissent, et sortent de sa bouche en frappant comme des balles. « Je comprends pas ; je comprends plus ; je suis en campagne ; et je vais gagner ; je vous le dis, je vais gagner. » Xavier Beulin ne dit plus rien. Le Président termine, sur un ton plus doux, presque triste, comme un enfant déçu : « Dans le fond, vous êtes comme tous les autres, je croyais que vous étiez différent, vous êtes comme les autres. »…

Dans cet échange très caractéristique de la personnalité de Nicolas Sarkozy, le candidat-président apparait tel qu’en lui-même, autoritaire, combatif, dur, égocentrique, parfois menaçant, mais courageux, détestant le manque de franchise. J’espère que ce court extrait donnera au lecteur l’envie de lire ce livre écrit par un homme, encore très jeune, qui fera certainement une très brillante carrière.

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