Imprévisible, déroutant, truculent, populiste, mais, avait dit de lui Emmanuel Macron, « c’est peut-être une personnalité haute en couleur, parfois, il a son tempérament, mais c’est un dirigeant avec une vision stratégique. Ceux qui ne l’ont pas pris au sérieux se sont trompés. » Les événements donnent raison au président français.

Cette élection vient de faire de lui un homme puissant à la légitimité incontestable. Les Britanniques ont, à une courte majorité en voix, confirmé qu’ils voulaient sortir de l’Union européenne et confient à « BoJo », l’homme qui a osé jouer le peuple contre les élites, les clés du 10 Downing Street pour une longue durée.

dans le Figaro du 13 décembre 2019

Une majorité de Britanniques a été sensible à sa détermination optimiste qu’ils apprécient tant chez leurs meilleurs rugbymans. Boris Johnson a une conception sportive de la politique. Ce n’est pas par hasard que, pendant la campagne, il s’est fait photographier avec des gants de boxe qui portaient le slogan « Get Brexit done ». Peut-être, en effet, était-il le seul capable de régler le problème du Brexit. Convaincu de longue date qu’il va laisser une trace dans l’Histoire, il avait réussi à prendre, contre toute attente, la Mairie de Londres, en 2008. Certaines de ses saillies ont choqué, mais ont marqué les esprits. C’est lui qui avait comparé l’Union européenne à Hitler, pendant la campagne du référendum et François Hollande à un gardien de camp de concentration. Boris Johnson n’est pas le « Trump britannique ». Il est beaucoup plus intelligent, cultivé et fin, mais le style, la désinvolture, la tignasse en bataille, contribuent indéniablement au rapprochement.

Opportuniste, nul ne sait s’il a adopté cette posture dans le seul but de devenir Premier ministre ou par conviction. J’espère qu’il a passé, hier, une bonne journée, car il se pourrait que ce soit la meilleure. En attendant, avec la majorité absolue pour les conservateurs, Boris Johnson, a sorti le Royaume-Uni de l’impasse politique.

Le système électoral britannique à un seul tour a été sans pitié. Les brexiters se sont réunis autour des conservateurs. Les pro-européens ont été incapables de constituer un front unique alors que les électeurs pro-Brexit (47 %) sont moins nombreux que le total de ceux (53 %) qui étaient favorables à un second référendum. Le clivage pour ou contre le Brexit a été plus fort que le clivage droite gauche.

Boris Johnson, s’il n’est pas capable de rassembler les Britanniques, a de grandes chances d’être le Premier ministre d’un Royaume désuni. Les nationalistes écossais demandent déjà un nouveau référendum sur l’indépendance, immédiatement refusé par M. Johnson. En Irlande du Nord, la déroute des unionistes du DUP valide la stratégie du Premier ministre qui les avait lâchés, mais elle renforce les partisans de la réunification.

Les chaleureuses félicitations de Donald Trump, qui promet un « énorme accord commercial plus juteux […] qu’avec l’UE », ont immédiatement mis de l’huile sur le feu. De nombreux Britanniques ont des emplois qui dépendent de l’UE.

Le Royaume-Uni va sortir de l’UE au plus tard au 31 janvier 2020. Une nouvelle phase de négociations, dans le but de conclure un accord commercial, débutera alors. Cette négociation promet d’être d’autant plus difficile, que les problèmes à résoudre sont de véritables murs à franchir.

Le « backstop », le filet de sécurité, qui maintenait l’Irlande du Nord dans une même union douanière avec l’UE, dans le but d’éviter l’instauration de contrôles à la frontière entre l’Eire et l’Irlande du Nord, ayant été abandonné, il est prévu dans l’accord que les contrôles douaniers seront effectués en mer d’Irlande, entre la Grande-Bretagne et l’Irlande du Nord. Cette solution, difficile à surveiller, à appliquer, contient, en germe, un désir de réunification de l’Irlande et, par voie de conséquence, encourage la revendication indépendantiste de l’Ecosse. L’accord du Vendredi Saint de 1998 prévoit un référendum de réunification. La tentation pourrait également apparaître au Pays de Galles.

Dès la séparation approuvée par le Royaume-Uni et l’Union européenne, le Royaume-Uni va entamer des négociations en vue d’un partenariat « ambitieux, large, approfondi et souple en matière de coopération commerciale et économique – avec en son centre un accord de libre-échange complet et équilibré », ainsi que le prévoit l’accord. La négociation sera longue, très longue et difficile parce que l’UE ne veut pas que le Royaume-Uni devienne un « Singapour sur Manche » avec un risque de concurrence déloyale, à coups de dérégulation et fiscalité avantageuse. Si le Royaume uni demande à bénéficier des avantages fiscaux de l’Irlande ou de la Pologne, l’Europe ne pourra rien dire.

Le risque d’un no deal planera en permanence sur la négociation. Une sortie sans accord est toujours possible tant que l’accord de retrait n’est pas ratifié. La période de transition, très courte, devra probablement être prorogée. Il n’est pas exclu que la prophétie de l’ancien ministre des Affaires européennes de Tony Blair, Denis MacShane, se réalise. Il avait prédit un Brexit sans fin, un « Brexeternity ».

Dans Libé du 13 décembre 2019

Les Vingt-Sept attendent maintenant le vote par la Chambre des communes, de l’accord de retrait qui fixe les conditions du divorce et comporte une période de transition jusqu’à la fin 2020 ; période pendant laquelle les règles européennes continueront de s’appliquer au Royaume-Uni.

Boris Johnson, Premier ministre d’un Royaume désuni, mais l’Union européenne est également désunie.

La cartographie et l’analyse des votes du 12 décembre montrent que le Royaume n’a jamais été aussi désuni. Si l’on considère les conséquences en Écosse, en Irlande du nord et peut-être, le moment venu, au Pays de Galles, c’est la fin du Royaume Uni. C’est une forme de suicide. Le 27 janvier, j’avais consacré, sous le titre « Les nations ne meurent pas, mais elles peuvent se suicider », emprunté à Charles De Gaulle, mon premier article de l’année 2019. Il s’appliquait à la situation dans laquelle la France était plongée, mais notre pays n’est pas le seul, actuellement, dans ce cas.

L’Europe aussi sort désunie de cette situation. Elle a perdu le Royaume-Uni, un de ses principaux membres. Est-ce que d’autres pays vont suivre pour bénéficier du statut qui sera accordé au Royaume-Uni ?

Le Brexit devenu effectif, l’Europe va devoir mettre en chantier une réflexion sur l’avenir de l’UE.

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