L’Allemagne célèbre le trentième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, le 9 novembre 1989, au moment où la “grande coalition” vacille et où le parti d’extrême droite « Alternative für Deutschland (AfD) » poursuit sa progression dans l’Est du pays.

L’Allemagne est réunifiée, mais désunie.

Comme il semble loin ce jour de novembre 1989 où le mur de Berlin tombait. Une foule gigantesque s’était réunie sur l’Alexanderplatz pour réclamer des réformes, des réformes démocratiques. Les Vopos n’avaient pas bougé.

4 novembre 1989-Berlin- Alexanderplatz

Chaque année, j’ai une pensée particulière pour ces journées inoubliables. Inoubliables, parce qu’en 1989, dans les jours qui ont suivi l’ouverture du mur, le Figaro m’avait invité, en compagnie de mon fils, à « Vivre l’actualité », à Berlin, en compagnie des principales « plumes » du journal, Alain Peyrefitte, Antoine Pierre Mariano, Alice Saunié-Seïté, Hélène de Turckheim, Patrick Wajsman, André Brincourt, Frantz Olivier Giesbert, Jacques Jacquet-Francillon, Annie Kriégel, Pierre Darcourt et Hélène Carrère-d’Encausse. Le vice-président du directoire, Philippe Villin et Jean-Paul Picaper, l’envoyé spécial permanent du journal en RFA, encadraient ce déplacement historique.

Pour Jérôme, mon fils, décédé en 2008 d’une sclérose en plaques, ce voyage fut un des derniers, sans doute un des moments les plus forts, émotionnellement, de sa courte existence. Il en parlait souvent. L’atmosphère qui régnait à Berlin, ce jour-là, était extraordinaire. Il flottait dans l’air une exceptionnelle idée du bonheur et de la liberté.

Berlin le 22 décembre 1989

 Installés à l’hôtel Intercontinental Schweizerhof, sur la Budapester Strasse, un programme chargé de conférences et de visites nous attendait. Une première conférence, dès notre arrivée, sur « l’espoir et les nouvelles réalités allemandes », réunit toute la délégation dans le grand salon Ambassador de l’hôtel. Le lendemain matin, après le petit déjeuner, des ateliers furent organisés, dans des petits salons : Le journal parlé de Antoine Pierre Mariano, en direct ; « la révolution Gorbatchévienne et sa contagion », par Annie Kriégel.  « Gorbatchev a-t-il créé la révolution à Berlin », par Hélène Carrère-d’Encausse, entre autres, retint particulièrement notre attention. Nous fûmes invités ensuite à passer à Berlin-Est par le Check Point Charlie et à découvrir ce que les occidentaux n’avaient pas le droit de voir mais que j’avais vu en 1987 avec l’IHEDN. Chacun voulait emporter, en souvenir, un morceau de mur couvert de graffitis, parfois très artistiques. Il régnait une joie intense. Après le déjeuner, de nouveaux ateliers nous furent proposés avant le départ pour le Reichstag, où un dîner de gala avait été organisé dans les salons du Reichstag. J’y retrouvai mon camarade de session de l’IHEDN, le général Jean Guinard, qui commandait les Forces françaises à Berlin à ce moment-là. Avant de rentrer à Paris, ivres du spectacle des retrouvailles de ce peuple, nous fûmes invités à visiter le Palais Charlottenburg et le musée égyptien. J’ai le souvenir que la perspective d’une grande Allemagne réunifiée faisait peur à certains qui, comme François Mauriac, aimaient tellement l’Allemagne qu’ils préféraient en avoir deux…

1989- Jérôme devant le mur de Berlin

La suite, on la connait ! François Mitterrand, il n’était pas le seul, avait peur du déséquilibre qu’une grande Allemagne pourrait provoquer. Il n’avait pas entièrement tort. Par la suite, des erreurs ont été commises. Hubert Védrine a raison de dire, dans une récente ITV au Figaro que : « Après la fin de l’URSS, la relation avec la Russie n’a pas été gérée intelligemment par l’Occident, qui pensait avoir gagné. Les États-Unis impériaux (au sens de Raymond Aron) ont considéré que la Russie, devenue secondaire, n’avait d’autre choix que se normaliser, alors que Poutine, au début, était assez ouvert. Les Européens ont été ingénus. Au début, les torts ont été du côté occidental. L’élargissement de l’Otan, l’intention proclamée d’y inclure l’Ukraine, l’accord d’association entre l’UE et l’Ukraine conçu de façon clivante ont entraîné la réaction russe en Crimée en 2014 et créé une nouvelle situation sur laquelle on ne pouvait plus fermer les yeux ».

Il n’a pas tort, non plus, quand il dit que les pays de l’Europe de l’Est, libérés du joug soviétique : « se sont fait des illusions extraordinaires sur l’Occident, sur l’Otan, l’UE, sur la société de consommation. (…) Une partie de la population n’y a pas trouvé son compte. Ce n’est donc pas étonnant qu’il y ait des sortes de « gilets jaunes » en Europe de l’Est. Les réactions politiques à l’est ne sont guère différentes du Brexit, du vote pour Trump ou de la montée de l’extrême droite en Allemagne. »

Trente ans après cette légitime aspiration à la liberté, la déception se manifeste par une poussée national-populiste et un repli identitaire.  Il y a eu intégration économique, à laquelle les peuples de 1989 aspiraient, mais le politique n’a pas suivi, n’a pu éviter une forme d’opposition identitaire. La Pologne et la Hongrie en sont la principale illustration alors que ces pays avaient été les premiers à s’affranchir de la domination soviétique. Le Premier ministre hongrois Viktor Orban symbolise cette évolution. Le complexe d’infériorité de ces pays n’a pas été géré.   L’économiste allemand Felix Rösel, décrit cette évolution en ces termes. « Après les manifestations de 1989, beaucoup de gens ont placé d’immenses espoirs dans la réunification, dit-il. Ils pensaient obtenir le capitalisme et des niveaux de vie semblables à ceux de l’Ouest. Au lieu de cela, ils ont eu le chômage de masse et la dépopulation. » Les Allemands de l’Est se sont en effet précipités en masse à Berlin-Ouest dans l’espoir de pouvoir bénéficier du mode de vie occidental. L’arrivée d’immigrants a accentué le phénomène et, dans le même temps, l’Occident a changé sous l’effet des crises financières et économiques. 

Le 9 novembre 2014, pour le vingt-cinquième anniversaire, Angela Merkel, dans son discours devant des centaines de milliers d’Allemands et de touristes réunis face à la Porte de Brandebourg et Potsdamer Platz  avait dit : “Les rêves peuvent devenir réalité (…). Nous avons les moyens de façonner notre destinée et nous pouvons améliorer les choses”. Près de 7 000 ballons blancs disposés sur les 15 kilomètres du mur, avaient été lâchés à la fin de la grande fête populaire et l’orchestre, dirigé par Daniel Barenboïm, avait interprété la Neuvième Symphonie de Beethoven, l’Ode à la joie, hymne de l’Union européenne, sous les yeux de Mikhaïl Gorbatchev considéré, en Allemagne, comme un héros, et de Lech Walesa.

L’Allemagne de l’Est, avant le 4 novembre 1989, n’était pas précisément le paradis.

Le 4 février 1987, deux ans, presque trois, avant la chute du Mur, j’avais découvert Berlin, Berlin ouest et Berlin est, avec l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale. Depuis le 8 mai 1945, la ville était en effet partagée en quatre et occupée par les forces alliées. 387 000 hommes, dont 50 000 français et 233 000 soldats américains, constituaient les Forces alliés. C’était une charge financière considérable et contraignante, mais nécessaire, pour être en mesure de riposter à une éventuelle attaque des forces du Pacte de Varsovie ; attaque qui aurait signifié une bataille de l’avant, dans une bande étroite, fortement urbanisée, avec une escalade pouvant aller jusqu’à l’usage de l’arme nucléaire, car l’Alliance n’aurait pas résisté longtemps aux armes conventionnelles soviétiques. Il y avait alors, en ce lieu, la plus forte concentration de forces de l’Histoire. Ville symbole de la puissance, puis de la défaite du IIIème Reich, Berlin inquiétait et fascinait à la fois tous ceux de ma génération. Le mur, le Check Point Charlie, la   Porte de Brandebourg, symbolisaient le fossé qui séparait les deux blocs. Un no man’s land avec des miradors et des barbelés, couvert de neige matérialisait la division de la ville.

Le Mur vu du ciel -Photo Alain Ernoult publiée cette semaine par Paris-Match

Ce déplacement de la 39e session de l’IHEDN était destiné à permettre aux auditeurs d’analyser les principales tendances qui pourraient peser sur l’évolution de la situation internationale au cours des vingt prochaines années. Il s’agissait d’approfondir notre connaissance du cadre dans lequel s’inscrivait la sécurité immédiate de notre pays. Après nous être rendus tout d’abord à Bonn, pour des entretiens avec les représentants des ministères fédéraux de la Défense et des Relations extérieures, puis à Coblence, où nous assistâmes à une présentation du IIIème Corps d’Armée allemand, nous nous sommes rendus à Berlin.

A cette date, au début de l’année 1987, les relations entre les USA et l’URSS connaissaient un tournant. La concurrence remplaçait peu à peu l’hostilité. Le redouté KGB n’était plus qu’une légende et l’armée soviétique vivait dans le souvenir de son glorieux passé. Les experts que nous avions rencontrés faisaient état « du réveil des peuples assujettis d’Europe de l’Est ». Ils recommandaient « d’être très attentifs à l’évolution amorcée par Gorbatchev, car les peuples, en URSS, étaient de plus en plus conscients de leur identité ». Le gouverneur militaire du secteur français, le général de division Cavaro nous avait dit que « Depuis quinze ans, il n’y avait pas eu de crise grave. « Avec le temps, on oublie le mur, même si les soviétiques provoquent régulièrement des incidents ». La ville préparait son 750ème anniversaire sans bien savoir si elle souhaitait une « unification » ou une « réunification ». Les soviétiques ne cherchaient pas une crise grave, mais encourageaient une érosion de l’accord quadripartite et l’intégration du secteur soviétique à la RDA. Les conférences et les entretiens que nous avions, portaient sur le désarmement, l’armement nucléaire tactique du champ de bataille, et le projet IDS, de « guerre des étoiles », des Américains. Les experts nous disaient : « On ne peut que croire la Russie, on ne peut la comprendre par l’intelligence. »

Check Point Charlie

Une demi-journée fut consacrée à une visite du Secteur oriental. Après le passage à Check Point Charlie, sous l’œil des Vopos, nous avions été autorisé à déambuler dans un secteur bien défini qui comprenait Marx-Engels Platz, où le car nous déposa, les bords de la Spree, le très beau musée de Pergame, l’avenue Unter den Linden, l’Université de Humboldt, la Porte de Brandebourg, le monument aux victimes du fascisme, l’Opéra, l’imposante Ambassade d’URSS et le non moins inquiétant Palais de la République construit à l’emplacement de l’ancien Palais des Hohenzollern. La célèbre Tour de la télévision ne pouvait échapper à notre regard. Nous avions tous en mémoire les images de Berlin, « la belle », des années vingt et celles de la ville en ruines dans les derniers jours de la deuxième guerre mondiale. Cette visite ne pouvait nous laisser insensibles. Les quelques auditeurs indisciplinés qui ne purent s’empêcher de sortir de la zone autorisée pour aller voir au-delà, constatèrent qu’à une centaine de mètres, la ville était restée à peu près dans l’état où elle était en 1945. Nous avions eu droit à une visite de la ville-modèle !

Berlin le 11 novembre 1989

J’ai le souvenir que nous observions les passants. Nous tentions d’imaginer ce qui pouvait se passer dans leurs têtes quand ils croisaient ces militaires occidentaux en uniforme. Etions-nous les méchants, les capitalistes ? C’est, disait-on, l’idée qu’ils se faisaient de nous. Eux, à n’en pas douter, étaient convaincus d’être les bons. Les plus âgés, des femmes essentiellement, n’avaient connu que le IIIe Reich, l’idéologie nazie et le communisme. Surveillée en permanence par la Stasi, la majorité d’entre eux devait collaborer avec le régime, sans doute même faire partie des privilégiés dans ce quartier de Berlin. Souffraient-ils du manque de liberté ? Probablement pas, ils enduraient probablement des souffrances, avaient des frustrations, mais, assistés, logés, devaient vivre assez confortablement dans le système et s’en accommoder. La RDA était une sorte de grande famille, guidée par un Etat paternaliste. La propagande communiste propageait l’idée qu’à l’ouest, nous étions malheureux. Il n’était donc pas étonnant qu’ils donnent l’impression d’être heureux de vivre en RDA.

Aujourd’hui, l’Allemagne est malade, économiquement, politiquement ; les Allemands sont divisés, inquiets. Trois décennies de démocratie et de libertés individuelles, de croissance économique et d’augmentation du niveau de vie, ont assuré la paix, mais n’ont pas été suffisantes pour unifier véritablement le pays. 57% des Allemands de l’Est disent se sentir des « citoyens de seconde zone ». Seulement 38% d’entre eux (et seulement 20% des moins de 40 ans) voient la réunification comme un succès. Nombreux sont ceux qui considèrent que l’unification allemande a été une absorption pure et simple de l’Allemagne de l’Est par l’Allemagne de l’Ouest (RFA). A l’est, l’esprit européen n’est pas le même qu’à l’ouest. L’histoire de l’Allemagne n’est pas la même. Le souvenir idéalisé, utopique, d’une société solidaire et égalitaire est permanent. Die Linke, très à gauche, et le parti d’extrême droite (AfD) profitent de cette situation et engrangent des résultats inquiétants dans les Länder de l’Est. Il y a deux Allemagne.

Luc de Barochez rappelait il y a quelques jours dans Le Point que dès 1992, le politologue français Pierre Hassner avait prédit, dans la revue Esprit, que « plus les peuples perdraient leur identité, plus ils seraient tentés de s’en reconstruire une artificiellement. Plus ils seraient proches de leurs voisins culturellement, plus ils seraient tentés de s’opposer à eux politiquement ou par la violence, afin justement de se rassurer sur leur identité et de recréer l’opposition entre “eux” et “nous” constitutive du politique. »

Angela Merkel aura bien du mal à célébrer dans la joie, “la contribution des États d’Europe centrale à la révolution pacifique” de 1989. Le coeur n’y est pas!

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