Les Français, appelés à voter le 23 avril prochain, observent la campagne, souvent surréaliste, avec inquiétude, intérêt et un certain étonnement. Ils font le constat que la France a changé. La Ve République n’est plus dominée par la bipolarisation de la vie politique. Une très grande majorité des électeurs, en colère, exige un renouvellement du personnel politique. Ce désir de renouvellement s’exprime sous le double effet du poids que représente le Front national, devenu le parti des « oubliés » et de l’instauration des primaires dans notre système politique, qui pulvérisent les partis politiques au-delà de tout ce qui était imaginable.  Ce renouvellement de la classe politique, considérée comme impuissante, est en marche et ne devrait pas s’arrêter.  Jamais, depuis le début de la Ve République, une élection présidentielle n’a présenté de telles caractéristiques. De nombreux favoris ont été écartés. Chaque jour amène son lot de surprises. Rien ne se passe comme prévu. Quarante-cinq jours avant l’élection, les dérapages deviennent de plus en plus fréquents. Ils témoignent d’une certaine fébrilité de la part de républicains qui tiennent des propos qui ne le sont pas. Les Français, parfois horrifiés, par les mots employés et les faits dénoncés, en déduisent que le régime politique est à bout de souffle, qu’un renouvellement est indispensable si l’on veut aborder l’avenir sereinement. François Hollande a pris acte de cette demande.   Nicolas Sarkozy et Alain Juppé à droite, Manuel Valls à gauche, Cécile Duflot chez les écologistes, ont été éliminés. La déliquescence des partis politiques, incapables de surmonter leurs divisions, confirme cette évolution. Pendant les Primaires et plus encore après, les divisions sont apparues au grand jour.  C’est l’élection présidentielle, elle-même, qui pourrait être remise en cause si le résultat devait aboutir à une crise de régime.  Le second tour de cette élection, qui traditionnellement opposait les deux principales forces politiques dites de gouvernement et aboutissait à des alliances constitutives de majorités parlementaires indispensables à l’exercice du pouvoir, est aujourd’hui imprévisible autant qu’improbable. La bipolarisation appartient peut-être durablement au passé.

Comment en est-on arrivé là ?

La Constitution de 1958

Pour répondre à cette question, il faut remonter le fil de l’histoire.

Au lendemain de la guerre, le Conseil National de la Résistance, pourtant composé de résistants de droite, comme de gauche, avait réussi, au mois de mars 1944, à adopter un programme d’inspiration sociale qu’il entendait voir appliquer. Ces résistants, issus du parti communiste ou de la démocratie chrétienne, socialistes et syndicalistes, employaient les mêmes mots pour réclamer plus de justice sociale, pour exprimer leur volonté de construire, dans l’union et la solidarité, « une France qui soit la conscience du monde. »

La Résistance française était née de ce besoin de fidélité à une certaine forme de civilisation qui place l’homme au centre de toutes les initiatives, qui se dégage des castes de toutes sortes. L’école de la République avait formé ces hommes – et ces femmes – courageux. Elle leur avait donné une éducation civique qui reposait sur l’éveil des consciences et non sur l’abêtissement de l’individu. Ce fut loin d’être facile, mais il est certain que le Conseil National de la Résistance réalisa une certaine unité des courants politiques et syndicaux de notre pays. Ces résistants avaient inscrit dans leur Charte l’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale impliquant l’éviction de la vie du pays des grandes féodalités économiques et financières. C’est-à-dire l’éviction d’un capitalisme irresponsable qui avait régné trop longtemps sur l’économie française. Ils ne voulaient plus qu’une classe privilégiée détournât le travail de la nation aux profits d’intérêts particuliers. Ils voulaient certes des nationalisations, qui furent décidées, mais ils craignaient aussi que de nouveaux capitalistes et/ou hauts fonctionnaires construisent un nouveau capitalisme d’Etat incontrôlable. L’intérêt général, la juste répartition des fruits de la croissance, la liberté, la fraternité, l’égalité, si longtemps bafouées, au nom de la race, le respect de la dignité humaine, ces mots revenaient dans toutes les déclarations. Bref, les idées étaient généreuses, certains diront utopiques. Les énergies étaient mobilisées pour reconstruire une France nouvelle.

La page des signatures de la Constitution de 1958

Nommé Chef du gouvernement provisoire de la République Française, le général de Gaulle s’installa, le 27 août 1944, au ministère de la Guerre, 14 rue Saint Dominique, et non à l’Hôtel Matignon. Dans une ambiance très troublée, la veille, on tirait encore dans Paris sans bien savoir d’où venaient les coups de feu, Charles de Gaulle prépara le discours-programme qu’il prononça le 12 septembre au palais de Chaillot. Restaurer l’autorité de l’Etat et le rang de la France dans le monde constituait sa priorité. Sur le thème de l’ardeur et de l’ordre républicain, le Général se sentait obligé d’employer des moyens qu’il qualifiait de « révolutionnaires », pour surmonter les obstacles qui se dressaient devant lui. La reprise en main dérangea les conformismes, les conservatismes, les intérêts privés, les « profiteurs », sans parler de la pression américaine qui avait prévu d’administrer la France. Pour rassurer les Américains, très inquiets, le Général de Gaulle, quand il constitua son Cabinet le 8 septembre 1944, favorisa la démocratie chrétienne.

Une grande partie de l’année 1945 fut consacrée à d’interminables discussions – et querelles – sur ce que devaient être les institutions. Les forces conservatrices freinaient en permanence les initiatives gaullistes. Charles de Gaulle ne comprenait pas, lui qui était inaccessible à toute idéologie et à toute doctrine. Le dimanche 20 janvier 1946, à 12 heures, dans la salle des Armures du Ministère de la Guerre, rue Saint-Dominique, le général de Gaulle, les traits tirés, entra et déclara : « Messieurs, je vous ai demandé de venir pour vous dire que j’ai décidé de me retirer. Je considère que ma mission est terminée. La France est libérée, elle a participé à la victoire finale, il y a eu des élections régulières, la démocratie est donc rétablie (…) Nous avons fait des réformes qui étaient attendues par le peuple, mais, néanmoins, je constate que la trêve des partis n’a pas eu lieu, nous rencontrons de l’hostilité au sein même du gouvernement. Les trois partis continuent à s’attaquer et sont préoccupés par les prochaines élections. Je considère que c’est un malheur pour la France et moi, je ne veux pas participer à ces luttes de partis… »

C’est le régime des partis, le « tripartisme », qui succéda au Général le 29 janvier. Les alliances, les combinaisons, les idéologies, aboutirent inévitablement à de mauvais compromis qui permirent aux partis politiques de faire, et défaire, les gouvernements en permanence ; ce qu’ils firent jusqu’à la caricature.

1965 – Entretien De Gaulle-Michel Droit

Le général de Gaulle, après avoir quitté le pouvoir, observait le « jeu stérile des partis », les querelles, les divisions ; il enrageait, tout se passait comme il l’avait prédit. Le 16 juin 1946, à Bayeux, dans un discours qualifié par la suite d’historique, le général esquissa les principes de ce qui sera plus tard la Constitution de la Ve République de 1958. Le 14 août 1947, le général de Gaulle publia un communiqué dans lequel il annonça : « Aujourd’hui est créé le Rassemblement du peuple français. Je prends la direction. Ce Rassemblement a pour but de promouvoir et de faire triompher par-dessus nos divisions l’union de notre peuple dans l’effort de rénovation et la réforme de l’Etat. » Contre son avis, la Constitution de la IVe République fut adoptée le 13 octobre 1946. « Séduits par les délices et les poisons du système », les élus du RPF de de Gaulle, lâchèrent le général et le Rassemblement cessa d’exister en 1953. Ce fut, pour le général, le début de la « traversée du désert ».

Minée par la guerre d’Algérie et par l’instabilité gouvernementale (la longévité des gouvernements était de l’ordre de six mois !), la France changea de régime le 28 septembre 1958 avec l’instauration de la Ve République adoptée par référendum.  Les nouvelles institutions répondaient aux vœux du général de Gaulle. Pas complétement, car dans le souci de ne pas inquiéter davantage les responsables politiques qui craignaient un plébiscite, le général n’était pas allé au bout de ses idées en ce qui concerne les pouvoirs du président et l’influence des partis politiques. L’élection du président au suffrage universelle, en 1962, adoptée par référendum, modifia profondément le texte de 1958. Cette modification suscita une forte opposition. Elle fut qualifiée de « coup de force » par un Cartel des non et de « forfaiture » par le président du Sénat. De ce jour, le régime politique de la France devint le plus présidentiel du monde occidental.

Sur ce sujet, il est utile d’écouter ce que disait le général de Gaulle le 15 décembre 1965, entre les deux tours de l’élection présidentielle, au cours d’un entretien télévisé avec Michel Droit, rédacteur en chef du Figaro littéraire. (1) « Si par le détour de l’élection du président de la République, les partis se réemparent des institutions, de l’Etat, on en reviendrait à ce qui était avant » disait-il. « Prétendre représenter la France, avec une fraction, un gouvernement des partis, ce serait, j’en suis sûr, une catastrophe nationale ».

Rédigée sur mesure pour le général de Gaulle, la Constitution de la Ve République, mainte fois modifiée, a assez bien résisté au temps. Elle s’est adaptée aux diverses personnalités qui ont occupé la fonction jusqu’à l’adoption du quinquennat qui a contribué à la dénaturer et à la pratique des Primaires qui pourrait précipiter sa fin.

Assistons-nous à la fin de la République Gaullienne ?

A suivre…

https://www.youtube.com/watch?v=9gz84WFltWQ

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