Un jour, Claude-Henry Leconte accompagnait Alain, son professeur dans la fameuse Khâgne de Henri IV, en bas de la rue Soufflot, près du Luxembourg. Alain héla un taxi. Leconte s’effaça respectueusement. Montez, lui dit Alain. Après vous, Maître…Non, montez d’abord, car je suis sourd d’une oreille, et je m’arrange toujours pour que les imbéciles soient toujours du coté de cette oreille là. Vous serez du coté qui entend…
Cette échange résume la personnalité du philosophe : un esprit libre. Fils de paysan, André Maurois, qui fut son élève au lycée de Rouen, l’a décrit comme un gaillard vigoureux. Rue d’Ulm, à l’Ecole normale, il laissa le souvenir de quelqu’un de sarcastique, dur dans ses propos, refusant de subir les influences, désireux de rester indépendant. C’est à Rouen, que Emile Chartier, pour écrire en cachette, choisit le nom d’Alain. « Avant de juger, il faut comprendre. » devint petit à petit sa ligne de pensée. Il s’intéresse à toutes les idées, les estime toutes vraies et fécondes. Il faut, disait-il, « des années de silence pour avancer d’un pas dans la connaissance de la vérité. » « Il faut découvrir le monde comme il est et l’homme comme il est. » Sa pensée se forme, se forge. Fidèle à ses idées, il dit à ses élèves : « La fidélité est la lumière de l’esprit…Dès qu’on change ses pensées d’après l’événement, l’intelligence n’est plus qu’une fille.. »
Quand il arrive à Paris, en 1902, il commence à écrire ses « Propos ». Individualiste, refusant toute censure, inaccessible aux conseils comme aux reproches, il se révèle être un polémiste. Isolé, il ne songe qu’au lecteur inconnu. Ses cours sont restés célèbres. Il dédaignait être clair. Il considérait que l’obscurité était une bonne méthode pour éveiller l’esprit. Son maître Lagneau disait qu’i « était obscur par vénération. » Enseignant sans doctrine, penseur inclassable, libre, il est un peu un anarchiste intellectuel. Il se dresse contre les idées à la mode, contre les pouvoirs établis, la Sorbonne et contre tous les ennemis de l’homme. La guerre, qui « met l’homme tout nu » et qu’il va faire comme téléphoniste d’artillerie, lui donne l’occasion d’analyser les hommes, les caractères. En un mot, vous l’avez compris, cet homme nous manque aujourd’hui. Il reprochait à ses amis de trop lire Le Temps (le Monde de l’époque) et de trop dîner en ville.
Il aurait voulu que les peuples soient gouvernés non par ceux qui prétendent savoir parce qu’ils aiment le pouvoir, mais par des hommes qui administreraient leurs semblables selon le bon sens, l’égalité, l’humanité, qui « seraient des amis tout simples et sans orgueil », qui travailleraient pour « les pense-petit ». Il n’aimait pas les révolutionnaires, il haïssait les tyrans et la tyrannie d’un Etat maître de la communauté et de la centralisation organisée par lui. Ainsi, il combattait toutes les grandes idoles. C’est un plébéien, un démocrate qui refusait l’idée même de commandement.
Par les temps qui courent, je conseille de lire, ou relire, ses Propos. C’est réconfortant.

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