Personne ne croyait Cassandre, ses prophéties, ses prédictions. Certes, la destruction de Troie, la mort d’Agamemnon paraissent bien loin. Plus tard, Galilée fut condamné pour avoir eu raison trop tôt. Les précédents historiques ne sont pas suffisants pour faire vaciller les certitudes et inciter au doute. La pensée unique s’impose le plus souvent.

A-t-on tort d’avoir raison trop tôt ? La raison doit souvent se taire au motif qu’elle ne peut échapper au risque de l’erreur ? L’écart entre l’état actuel des connaissances et l’idée que l’on peut se faire de l’avenir est très difficile à apprécier. Cet écart inquiète. Celui qui exprime une hypothétique situation est rarement entendu.

Edgar Faure avait fait de cette phrase de Turgot le titre du premier tome de ses Mémoires. Hier, Le Huffington Post a mis en ligne les prévisions de Jacques Attali pour 2016 publiées sur son blog dans L’Express. Elles ne sont pas gaies, elles sont même très pessimistes. Pour l’économiste, 2016 pourrait être pire que 2015. « Le pire du pire, écrit-il, est très vraisemblable ». Il imagine – ou/et prévoit -, « de nouveaux attentats terroristes, d’une ampleur défiant l’imagination » y compris en France et une « aggravation » probable des conflits dans le monde.avoir toujours raison

Des affrontements en mer de Chine, en Inde et en Afrique, pourraient déraper en une guerre mondiale, religieuse ou laïque, ou encore liée à la circulation de l’énergie ». « De nouveaux États vont sans doute s’effondrer » et l’économie mondiale en serait durement impactée. « Une crise financière majeure devrait éclater, comparable à celle de 2008, mais cette fois causée par les crédits spéculatifs accordés aux entreprises.

En France, l’économiste ne prévoit rien de moins qu’une nouvelle dégradation de la situation économique et, par voie de conséquence, du chômage. L’Europe, protégée par des murs aux frontières, verrait sa monnaie remise en cause ».

Pour être complet, l’économiste prédit la survenance « de catastrophes naturelles liées aux changements climatiques » et/ou une épidémie majeure, partant d’une souche nouvelle d’un virus mutant », qui entraînerait « la fermeture des frontières à travers toute la planète ».

Pour ne pas être accusé d’être trop pessimiste, Jacques Attali estime que « de bonnes surprises sont aussi possibles » si « on se donne les moyens, lucidement, d’écarter définitivement ces catastrophes probables, en agissant méthodiquement sur les causes de chacune d’elles », ce qui « exige de se considérer individuellement et collectivement en charge de l’avenir ».

« Avoir toujours raison est un grand tort », excitent les jalousies, les médisances. Ceux qui sont capables de voir plus loin que les autres dérangent. Ils gênent tous ceux qui, au contraire, ne veulent pas voir, poussent les problèmes sous le tapis.

La complexité des nouveaux défis du monde désarme les dirigeants politiques et leurs experts. Rares sont ceux qui ont une ouverture d’esprit suffisante pour reconnaître des doutes, des incertitudes et sont capables de changer d’avis sans se préoccuper du jugement des autres.

Il n’est pas donné à tout le monde d’avoir une agilité d’esprit qui permette d’imaginer le pire, comme le fait Jacques Attali, ou, comme Jean Dutourd, d’imaginer que l’histoire aurait pu se dérouler autrement.Cassandre

En août 1996, l’académicien Jean Dutourd avait publié chez Flammarion « Le feld-maréchal von Bonaparte » : Considérations sur les causes de la grandeur des Français et de leur décadence ». Publié aujourd’hui, l’ouvrage ferait autant de bruit que « Le Suicide français » le livre d’Éric Zemmour.

Dans cet essai provocateur, véritable pamphlet contre la démocratie, Jean Dutourd pratiquait l’uchronie. Il proposait au lecteur deux modifications historiques qui auraient été lourdes de conséquences. Si Louis XVI n’avait pas dissous les régiments parisiens, notamment les mousquetaires, la Révolution n’aurait jamais eu lieu. La France aurait continué de s’étendre outre-mer et aurait conservé la Louisiane ; l’Amérique aurait été francophone et l’influence de la France en aurait été considérablement renforcée.

Sans la Révolution, Jean Dutourd imagine que l’Autriche aurait conservé sa primauté sur le monde germanophone. Le concept d’Etat-nation ne se serait pas imposé, Bismarck n’aurait donc pas créé le IIe Reich, la guerre de 1870 n’aurait pas eu lieu, la Première Guerre mondiale non plus et l’Alsace-Moselle serait restée française. Hitler n’aurait jamais été en situation d’émerger et ni la Seconde Guerre mondiale ni la Shoah n’auraient existé. En passant, Marx et le communisme n’auraient pas vu le jour. Ce n’est pas la France, mais l’Autriche qui aurait acheté la Corse à la république de Gênes. Napoléon Bonaparte aurait fait sa carrière militaire au service des empereurs. Devenu feld-maréchal d’Autriche, il aurait consolidé l’Empire Austro-hongrois et n’aurait pas engagé la France dans des guerres de conquête.

Jean Dutourd s’est beaucoup amusé à être, pendant plus d’un demi-siècle, un empêcheur de penser en rond, une sorte de poil à gratter des lettres françaises.le feld marechal von bonaparte

Dans un tout autre état d’esprit, un de mes meilleurs amis, le général de corps d’armée (er) François Bresson, ancien directeur de l’Institut des hautes études de défense nationale, me rappelait, il y a une quinzaine de jours, que, quelques semaines avant l’attentat du 11 septembre 2001, il avait donné à la Revue de Défense Nationale un article fiction qui se situait en 2016 !

Avec son autorisation, je reproduis cet article intitulé : « C’est arrivé en 2016 » accompagné du commentaire suivant de la direction de la rédaction de la Revue de Défense Nationale :

Libye, janvier 2016 : un « faucon » a remplacé depuis 5 ans le président Kadhafi. Le pays tente alors d’atteindre l’objectif historique d’une grande Libye, notamment aux dépens de la Tunisie : de sérieux troubles éclatent et des troupes libyennes pénètrent en Tunisie. Les gouvernements européens, poussés par une opinion publique fortement émue par l’immense retentissement médiatique de ces événements, décident une « intervention de sécurité minimum », et obtiennent à cet effet le vote d’une résolution de l’Onu pour rétablir la pleine souveraineté tunisienne en faisant évacuer les Libyens entrés en Tunisie, prendre en mains la sécurité publique du Sud tunisien, y désarmer des groupes incontrôlés et déployer à la frontière un cordon sanitaire. L’auteur, ancien directeur de l’IHEDN, propose ce scénario pour imaginer les conséquences sur la sécurité en France d’une intervention militaire française de l’autre côté de la Méditerranée.

C’est arrivé en 2016

Janvier 2016. Sous la direction d’un « faucon » qui a renversé et remplacé en 2011 le président Khadafi jugé trop modéré, la Libye se montre très active dans la poursuite de « l’objectif historique d’une Grande Libye ». Il en résulte un regain de tension dans la région, en particulier en Tunisie, où la Libye a trouvé des partisans de plus en plus affirmés.

Mai, juin 2016. À la suite d’élections dont le déroulement a été agité, et qui ont été mises en cause par Tripoli car elles défavorisaient leurs partisans, de graves émeutes éclatent dans plusieurs villes de Tunisie. Elles sont marquées par une forte participation des jeunes, en particulier étudiants, aux cris de « vive la Tunisie islamique ».

Elles sont sévèrement réprimées par des forces tunisiennes parfois débordées.

Début juillet 2016. Les troubles s’étendent, dans la plus grande confusion. La Libye accuse le gouvernement tunisien d’être traître à l’Islam. À la frontière tuniso-libyienne, de nombreux incidents éclatent, manifestement provoqués de toutes pièces. Dans les derniers jours du mois, Tripoli va jusqu’à faire pénétrer ses forces dans une partie non négligeable du sud tunisien, et menace son voisin d’une action encore plus importante « si sa sécurité l’exige ». La résistance tunisienne est symbolique, mais Tunis en appelle à la communauté internationale et déclare que désormais il se défendra jusqu’au bout. Forces tunisiennes et libyennes (au sein desquelles figurent des « volontaires islamiques ») sont face à face.

Les gouvernements européens, poussés par une opinion publique fortement émue par l’immense retentissement médiatique de ces événements, décident une « intervention de sécurité minimum », et obtiennent à cet effet le vote d’une résolution de l’ONU pour rétablir la pleine souveraineté tunisienne en faisant évacuer les Libyens entrés en Tunisie, prendre en mains la sécurité publique du sud tunisien, y désarmer des groupes incontrôlés et déployer à la frontière un cordon sanitaire. Il n'y a de dieu que Dieu

Début août 2016. L’opération européenne démarre dans de bonnes conditions, avec l’appui, sans participation, de l’OTAN. De concert avec l’Italie compte tenu de leurs positions historiques en Tunisie, la France y a une part majoritaire. Elle y a donc engagé une large part de ses forces aériennes et maritimes, et la totalité de ses moyens terrestres disponibles, sachant que d’autres opérations antérieures durent encore (le Kosovo, la Macédoine, le Liban, et ailleurs en Afrique).

La mauvaise volonté libyenne est rapidement évidente. De nombreux incidents éclatent, heureusement avec des pertes humaines limitées.

Le ton des discours de Tripoli monte chaque jour. La France est désignée comme l’ennemi n° 1 de la Libye, et principale instigatrice de l’intervention. Elle doit la faire cesser et « laisser la Libye assumer ses responsabilités historiques ».

Paris répond qu’il ira « jusqu’au bout de son soutien à la malheureuse population tunisienne ».

Samedi après-midi 13 août 2016. En quelques heures, une série d’attentats ensanglantent le territoire français : bombes dans le métro parisien (station Assemblée nationale) et à la gare de Lyon, coups de feu depuis un pont sur l’autoroute du soleil, provoquant en contrecoup un carambolage meurtrier, déraillement provoqué d’un TGV Paris Bordeaux, marqué par de nombreuses victimes, attentat dans un grand magasin à Toulouse et à Lille, etc. Par ailleurs, d’autres actions, sans victimes, semblent surtout chercher l’effet psychologique : bazooka tiré, sans résultat sur la centrale nucléaire de Flamanville, forte explosion dans la mairie de…, ville de l’Est dont le ministre de l’Intérieur est maire, etc. L’ensemble est manifestement coordonné pour frapper les esprits en faisant le maximum de victimes, et imposer une grande dispersion aux efforts des forces de l’ordre. Le choix de ce week-end exceptionnel n’est évidemment pas un hasard.

Samedi soir 13 août 2016. Le dictateur de Tripoli, interrogé sur l’origine de ces attentats, affirme que la Libye n’y est pour rien, mais qu’il « trouve normal que la solidarité islamique veuille s’exprimer » et qu’il « souhaite que le peuple français comprenne la mauvaise action que lui imposent ses dirigeants ».

À 23 heures, après avoir réuni ceux des principaux ministres concernés qui ont pu revenir précipitamment de vacances (le Conseil des ministres du mercredi 17 août avait été supprimé) et avoir conféré avec le Président de la République, le Premier ministre, sur l’ensemble des chaînes, affirme la détermination du gouvernement et annonce que toutes les mesures sont prises pour assurer la sécurité.

À la suite du sabotage de relais, la fin de son intervention ne peut être reçue par les téléspectateurs de la région lyonnaise.

Nuit du 13 août 2016. La population, massivement en vacances ou en week-end, passe la nuit à l’écoute des médias. Comme d’ordinaire, ceux-ci ont tendance à augmenter encore le caractère dramatique de la situation, et les multiples interviews d’irresponsables de tous niveaux ne font qu’accroître la confusion. Dès la fin de la nuit cependant, les appels au calme des autorités sont diffusés, mais n’empêchent pas de nombreuses personnes de tenter de regagner leur domicile.

Combattant islamique

Combattant islamique

 

Dimanche matin 14 août 2016. Le dispositif de sécurité est à peu près mis en place. Bien qu’il comprenne la totalité des forces disponibles, il apparaît dérisoire par rapport aux besoins exprimés dans toutes les régions : les CRS et les escadrons de Gendarmerie mobile ne peuvent être renforcés que par les quelques milliers de militaires professionnels laissés disponibles par les engagements extérieurs.

Sur les routes, la paralysie du réseau est bientôt générale, due à la crainte de prendre les transports en commun eux-mêmes perturbés, et à l’effet combiné des diverses mesures de sécurité.

Dimanche 14 août 2016, 12 heures. Malgré les difficultés prévisibles, le gouvernement a décidé de faire appel le plus massivement possible aux réservistes. L’opération donne des résultats lents et inégaux : la proximité domicile-unités est inopérante dans une période de vacances, où de nombreux réservistes sont à l’étranger.

De toute façon, les moyens restent bien faibles par rapport au nombre de sites sensibles qu’on souhaiterait pouvoir protéger particulièrement. La plupart des réservistes de l’armée de terre, de la marine et de l’armée de l’air sont utilisés pour la sécurité des principales enceintes militaires, laissées quasi-vides par les forces qui sont en opérations hors du territoire national. Quant aux réservistes de la gendarmerie, qui devraient être finalement la principale ressource disponible, leur nombre et leur entraînement laissent à désirer.

À 16 heures, il est décidé que l’Assemblée Nationale débattra de la situation le surlendemain 16 août à 14 heures.

À 20 heures, les journaux télévisés annoncent que, selon le ministère de l’Intérieur, « l’enquête a progressé rapidement » et que « de nombreuses arrestations sont imminentes ».

Lundi 15 Août 2013, à l’aube. Des opérations musclées de police, menées avec l’appui d’ensemble des unités de réserve de la gendarmerie qui ont pu être mises sur pied, sont lancées dans certains quartiers des agglomérations de Paris, Lyon, Marseille et Lille, notamment.

Au matin, les itinéraires routiers sont toujours bloqués ; les hébergements de fortune ont dû être multipliés.

À 07 heures, les télévisions font état des très graves incidents qui marquent les opérations de police ; nombreuses scènes d’émeutes sur les écrans.

À 09 heures, dans la banlieue de Marseille, deux membres des forces de l’ordre sont tués par des coups de feu sans doute tirés par des provocateurs. Acculé, un élément de réservistes de la gendarmerie a riposté : trois morts dont deux femmes, et dix blessés dont un enfant.

À 15 heures, émus par ces « bavures », des groupes et associations divers appellent pour le mercredi 17 à une grande manifestation pour la défense de la démocratie. On craint des contre-manifestations.

Dans un communiqué, la grande mosquée de Paris appelle au calme les Français et les étrangers de confession musulmane « qui gardent leur confiance dans la République à condition qu’on ne les provoque pas ».

La soirée et la nuit voient de graves désordres dans les banlieues aux cris de « vengeons nos morts ».

Mardi 16 août 14 heures. À l’Assemblée, l’atmosphère est dramatique. Le Premier ministre expose la situation, ainsi que les mesures prises et les difficultés rencontrées.

C’est alors que le président de la Commission de la Défense nationale et des Forces armées demande la parole. Une longue carrière exclusivement consacrée au service désintéressé de l’État lui donne une autorité morale que nul ne conteste dans l’hémicycle. Dans un silence de mort, il prononce cette seule phrase : « L’histoire dira, mes chers collègues, à la suite de quelles faiblesses personnelles et collectives nous nous trouvons à ce point démunis de moyens de protection et de sécurité du territoire, face à une situation qu’il était pourtant, depuis 15 ou 20 ans, facile de prévoir. »cover de Valeurs actuelles

* * *

Cette fiction n’a aucunement la prétention de prédire l’avenir de telle ou telle région ; le lecteur peut à bon droit imaginer d’autres crises de ce genre en changeant les lieux et les dates, selon son appréciation personnelle des évolutions probables de l’ensemble euroméditerranéen.

La conclusion, pour la France, n’en sera pas modifiée :

Les problèmes de sécurité du territoire et des populations ne doivent pas disparaître de nos réflexions stratégiques. Il est temps de les prendre au sérieux, d’admettre qu’ils peuvent dépasser les limites de la « sécurité intérieure » et qu’ils sont gros consommateurs de moyens. Il reste à définir comment doivent être créés et gérés ces moyens, ainsi que la part que doivent y prendre les citoyens qui, selon la Loi « concourent à la défense de la Nation ».

Général François Bresson (2 S)

Ancien directeur de l’IHEDN

Quelques heures après l’attentat du 11 septembre 2001, le général Bresson fit parvenir au Figaro l’article suivant qui parut in extenso le 13 novembre 2001 :

L’attentat

J’écris quelques heures après le drame vécu par nos amis américains. Nul ne peut encore tirer les conclusions d’un événement d’une telle ampleur et certainement complexe. Mais ces faits tragiques doivent déjà nous rappeler trois vérités oubliées :

1/ La guerre (c’en est une) ne saurait être une affaire exclusivement technologique. Des hommes peuvent être des agresseurs horriblement efficaces ; il faut des hommes pour s’opposer efficacement à l’agression.

2/ Le terrorisme contre lequel nous devons en priorité nous prémunir n’est pas d’abord celui de l’attentat dans le métro ou chez Tati, aussi meurtrier soit-il. C’est le terrorisme de grande ampleur, élevé au rang d’une véritable stratégie, au service d’une volonté politique qui chercherait à modifier les décisions de notre pays pour l’empêcher d’atteindre ses objectifs.

3/ La réorganisation de nos armées est encore incomplète. Certes, nous avons eu raison de nous doter d’une armée professionnelle capable, malgré son faible volume, d’actions extérieures significatives, ce qu’elle fait d’ores et déjà fort bien. Mais nous avons eu tort de supprimer simultanément la participation générale des citoyens à la défense du territoire, participation pourtant inscrite dans la Loi : le service national est « suspendu » et les réserves sont exsangues. Il est temps d’y réfléchir, et de créer l’outil nécessaire, du type garde nationale, milice, armée territoriale, forces de réserve ou toute autre dénomination.

                                                                                     François Bresson

                                                              Général de corps d’armée (2e section)

Conclusion

Il faut écouter ceux qui ont à la fois de l’expérience et de l’imagination. Ceux, très nombreux, qui se contentent, après les événements, de dire « C’était impossible à prévoir, d’ailleurs, personne ne pouvait l’imaginer » ne font qu’endormir le bon peuple et portent, de ce fait, une lourde responsabilité.

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