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C’est par ces mots prononcés par Edward Frederick Lindley Wood, comte d’Halifax, un Halifax furieux, partisan d’une politique d’apaisement avec l’Allemagne nazie, un Halifax qui, le 27 mai encore, avait déclaré à Churchill, « Si notre existence n’était pas en jeu, il serait bon d’accepter une proposition de paix qui épargnerait au pays un désastre évitable », que s’achèvent « Les Heures sombres » (The Darkest Hour en VO), le très beau film de Joe Wright.

C’est un film qui fait l’éloge de la rhétorique, de l’art oratoire employé pour convaincre. Pour persuader son auditoire, Churchill se réfère à Cicéron ; il aurait pu faire appel à Aristote ou à Platon. Bougonnant, marmonnant, bafouillant souvent, Churchill cherche, devant sa nouvelle secrétaire fascinée, le mot le plus juste, le mot qui frappera les esprits, pour exprimer sa pensée. Ce qui, finalement, sort de sa bouche deviendra, dans ces jours dramatiques, tout simplement historique : « Je n’ai rien à offrir que du sang, du labeur, des larmes et de la sueur. » « Vous demandez quelle est notre politique ? Je vous dis : c’est de faire la guerre. » « Il vaut mieux pour nous périr au combat que de contempler l’outrage fait à notre nation et à notre autel », ou encore le célèbre discours de Winston Churchill à la Chambre des communes, le 4 juin 1940  « Nous défendrons notre île, peu importe ce qu’il en coûtera, nous nous battrons sur les plages, nous nous battrons sur les terrains de débarquement, nous nous battrons dans les champs et dans les rues, nous nous battrons dans les collines, nous ne nous rendrons jamais… », ne sont que deux exemples de ces mots entrés dans l’histoire.

« La France a perdu une bataille ! Mais la France n’a pas perdu la guerre ! » Un mois après la période que couvre le film, le général de Gaulle utilisera la même technique oratoire. La phrase célèbre ne figure pas dans l’Appel du 18 juin, mais sur une affiche placardée sur les murs de Londres.

Pour mettre le spectateur en condition, créer le contraste, Joe Wright, le réalisateur, a filmé en surplomb, au début du film, la Chambre des communes, la chambre basse du Parlement du Royaume-Uni, au moment où, le 7 mai 1940, les députés conspuent le Premier ministre, Neville Chamberlain, et exigent sa démission. L’effet est saisissant. Les images donnent le vertige.

L’histoire étant connue, Chamberlain, Halifax, sans parler du Roi, ami du comte d’Halifax, apparaissent sceptiques, défaitistes, avant de suivre leur peuple. L’histoire est aussi cruelle que tragique.

Ce film est le discours d’un homme qui s’identifie à son peuple. C’est aussi une émotion qui emporte le spectateur tout au long de cette courte mais dramatique période. Gouverner, c’est choisir. Pour faire comprendre à sa jeune secrétaire qu’il doit prendre le risque de sacrifier les hommes qui sont à Calais, pour avoir une chance de sauver les 200 000 soldats britanniques piégés sur la plage de Dunkerque, il l’invite à le suivre dans la salle des plans – classifiée secret-défense – qui se trouve au bout des interminables couloirs du Churchill War Rooms. Il veut ainsi l’associer à la décision qu’il doit prendre : Accepter de signer un accord de paix avec Hitler par l’intermédiaire de l’Italie avec en mémoire ce qu’il avait dit à Chamberlain après Munich : « Vous avez eu à choisir entre la guerre et le déshonneur ; vous avez choisi le déshonneur, vous aurez la guerre » ou rester fidèle à ce qu’il a dit à la Chambre des Communes le 13 mai 1940 : « Vous vous demandez : quel est notre but ? Je réponds par un seul mot : la victoire, la victoire à n’importe quel prix, la victoire en dépit de toutes les terreurs, la victoire quelque longue et difficile que soit la route pour y parvenir, car sans victoire, il n’y a pas de survie. »

Gary Oldman, l’acteur qui interprète le personnage de Winston Churchill réalise une performance exceptionnelle qui devrait être récompensée par un Oscar le 4 mars prochain. L’hebdomadaire Match a raison d’écrire que « l’acteur restitue la pugnacité et la vivacité d’esprit de Winston Churchill et son optimisme forcené quand tous, autour de lui, veulent baisser les armes. De l’homme, il rappelle avec humour le sale caractère, l’égocentrisme, le mépris des bonnes manières. Il est hilare et tout fier d’apprendre que sa main était mal placée en faisant le fameux V de la victoire de ses deux doigts ; dans l’autre sens, cela signifie « dans le cul » ! Oldman emplit chaque scène de la voix et du geste de Churchill, en lui insufflant ce qu’il faut de vie pour rompre avec la simple imitation et ne pas tomber dans le cabotinage. » On ne peut mieux saluer la performance.

Winston Churchill en août 1943 au Québec

On ne peut pas plaire à tout le monde. Télérama et Le Monde ont la critique sévère. « Vision bêtement patriotique et hagiographique de Churchill en sauveur de l’Empire britannique face au péril nazi » pour Télérama. « Un spectacle simpliste dont est évacué le principal intéressé – en l’occurrence le peuple britannique. Et quand scénariste et réalisateur tentent de réintroduire les loyaux sujets de Sa Majesté dans le jeu, le résultat touche au ridicule : au hasard d’une alerte aérienne, Sir ­Winston prend le « tube » et rencontre de vraies gens qui lui ­témoignent de leur admiration et de leur patriotisme », pour Le Monde. Comme je ne peux pas imaginer que les journalistes, auteurs de ces critiques, n’aient pas compris le film et l’état d’esprit du réalisateur, j’imagine que leurs attendus sont d’ordre idéologique. Une idéologie qui, à mon humble avis, n’a rien à faire dans un film qui est à la fois un portrait et une émotion.

Pour le journal du soir, Le Monde, « Les Heures sombres ne s’élève pas au-dessus du tout-venant des productions ­manufacturées avec pour seul ­horizon le ressassement de la fierté nationale britannique (produit d’exportation particulièrement prisé aux États-Unis) et l’accumulation de trophées ». C’est peut-être exact, mais est-ce une raison pour gâcher le plaisir des spectateurs ?

On a parfaitement le droit de considérer que la scène au cours de laquelle le Roi nomme Winston Churchill, Premier ministre, est ridicule. La sortie de Churchill, courbé et à reculons, puisqu’il est interdit de tourner le dos à Sa Majesté, est assez grotesque. Je vous l’accorde.

En rentrant chez moi, je n’ai pas pu m’empêcher de chercher et de vérifier dans les “Mémoires de guerre. Tome I, 1919-1941″ publiées par Winston Churchill en 1954 et dans l’excellent livre de Jacques Benoist-Méchin « Soixante jours qui ébranlèrent l’Occident », la véracité de certains faits. Peine perdue, ce n’est pas le sujet. Ce film n’est pas un film historique. C’est un film destiné à montrer la personnalité de Winston Churchill, sa hauteur de vue. Comme Charles de Gaulle qui, en juin 1940, eut raison contre tout un peuple qui préféra se mettre sous la protection d’un vieillard, Churchill se vit confier la charge de diriger le seul pays “capable de supporter tout le poids et l’impact des destinées du monde et de résister aux puissances de l’Axe. Dans un temps où l’Italie s’alliait à l’Allemagne, où la France collaborait avec l’ennemi, où les États-Unis se réfugiaient dans la neutralité et où l’URSS signait un pacte germano-soviétique. Excusez du peu !

Hitler, à ce moment-là, aurait pu l’emporter. Mais, le “tempérament britannique à la fois indomptable et imperturbable […] fit peut-être pencher la balance […]. Près de mille ans s’étaient écoulés depuis que la Grande-Bretagne avait vu des feux de bivouac étrangers sur son sol” a écrit Winston Churchill.

Il faut aller voir ce film pour les mots, la lumière des années quarante, la finesse de l’interprétation et les heures sombres jusque dans la chambre à coucher du grand homme !

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