Le 6 janvier, la grande majorité des Américains, devant leurs récepteurs de télévision, a eu peur. Les États-Unis, la première puissance du monde, la grande Amérique, étaient bousculés, déstabilisés, par une poignée d’insurgés armés, décidés à agresser des représentants de la nation américaine pour exiger qu’ils annulent le résultat de l’élection présidentielle qui ne leur convient pas. Le Capitole, symbole de la démocratie américaine, était assiégé, saccagé, vandalisé, sans que des forces de l’ordre soient en situation de mettre fin rapidement à ce qui apparaissait, à l’évidence, comme un assaut encouragé par un président battu et mauvais perdant. Les images étaient terribles. Ce n’était pas un chahut d’étudiants, la volonté de tuer, de prendre des élus en otage, ne faisait aucun doute.

6 janvier 2021-discours de Donald Trump

Les institutions, les 75 millions d’électeurs qui ont voté Trump y sont très majoritairement attachés. Tout d’un coup, après un discours irresponsable et l’ordre de marcher sur le Capitole, il s’agissait de remettre en cause la démocratie, de s’attaquer aux symboles qui sont l’honneur de cette nation. Les premières réactions qui parvenaient du monde entier, ne laissaient aucun doute. La démocratie américaine était attaquée, sans défense. Ce n’était pas la grandeur de l’Amérique, promise par le président encore en exercice, que le monde observait, mais sa fragilité. Ce sentiment d’humiliation, les Américains l’ont déjà connu en d’autres circonstances. Ils en conservent un épouvantable souvenir. Il est très vite apparu évident que la date du 6 janvier 2021 entrera dans les livres de l’histoire des États-Unis au même titre que le 7 décembre 1941 et le 11 septembre 2001.

Les Américains ont en mémoire la déclaration du président Roosevelt : « Hier, 7 décembre 1941 — une date qui restera à jamais marquée dans l’Histoire comme un jour d’infamie — les États-Unis d’Amérique ont été attaqués délibérément par les forces navales et aériennes de l’empire du Japon ». Le bilan fut très lourd : 2 403 Américains morts et 1 178 blessés. L’attaque avait pour but de rendre inutilisables les cuirassés US stationnés dans la rade. Les pertes furent considérables. La quasi-totalité des avions stationnés à Hawaï furent détruits ou endommagés. Le même jour, le Congrès américain déclara la guerre au Japon à la quasi-unanimité. Comment cette attaque avait-elle pu surprendre les défenses de Pearl Harbor, alors qu’une attaque aérienne était considérée comme impossible ? Il y avait forcément eu des négligences. C’est ce que disaient un certain nombre de républicains pour discréditer les démocrates.

7 décembre 1941

Les Américains se souviennent aussi des attentats du 11 Septembre 2001, vus en direct dans le monde entier. Ils avaient provoqué un choc considérable. Chacun se souvient des images de l’avion heurtant la deuxième tour du World Trade Center et celles de l’effondrement des deux tours du World Trade Center. La plus puissante armée du monde ne protégeait pas suffisamment l’Amérique ? Les États Unis étaient vulnérables ?

Le président des États-Unis, assistait ce jour-là à une leçon de lecture dans une école élémentaire de Floride quand il a appris, à 9 h 5, que des attentats venaient de se produire. Tout le monde se souvient de son embarras et de son discours improvisé dans la bibliothèque de l’école, De retour à la Maison-Blanche, il s’était adressé au peuple américain en ces termes : « Ces actes meurtriers à grande échelle étaient destinés à effrayer notre nation en la plongeant dans le chaos et le repli… mais ils ont échoué. Notre pays est fort. Un grand peuple se lève pour défendre une grande nation. Les attentats terroristes peuvent secouer les fondations de nos immeubles les plus hauts mais ils ne peuvent pas ébranler les fondations de l’Amérique. Ces attaques brisent l’acier mais ne peuvent entamer l’acier de la détermination […] L’Amérique, ses amis et alliés se joignent à tous ceux qui veulent la paix et la sécurité dans le monde et nous sommes unis pour gagner la guerre contre le terrorisme. »

Le 20 septembre 2001, le président Bush, devant les deux chambres du congrès des États-Unis réunies au Capitole, avait nommé le responsable de ces attentats, le groupe terroriste Al-Qaïda, et désigné son chef Oussama ben Laden. Le 14 septembre 2001, des avions de chasse de la Garde Nationale survolaient en permanence l’espace aérien des États-Unis. C’était un peu tard !

11 septembre 2001 à NYC

Ce qui s’est passé le 6 janvier 2021 est d’une autre nature, inédite. L’assaut ne provenait pas de l’extérieur, mais était le fait d’insurgés américains. Incroyable ! Historique !

Ce qui s’est passé était pourtant prévisible. En décembre, Donald Trump avait donné rendez-vous à ses partisans le 6 janvier à 11 heures pour un « grand » rassemblement » baptisé « Save America Rally » (la manifestation pour sauver l’Amérique).

Le 6 janvier, à 13 heures, les deux chambres du Congrès devaient en effet, se réunir pour proclamer solennellement les résultats de l’élection de novembre. Bien avant 11 heures, les militants ont commencé à converger vers l’esplanade située entre l’obélisque du Washington Monument et la Maison Blanche. Le président sortant, dans son long manteau noir et ses gants noirs, derrière une vitre blindée, a pris la parole à midi. « Aucun d’entre nous ne veut d’une élection volée par l’extrême gauche (…) Nous n’abandonnerons jamais. Nous ne reconnaîtrons jamais la défaite. Nous allons arrêter le vol de l’élection. » Excitant ses partisans, comme il sait le faire, avec tant de subtilité, Donald Trump a expliqué que le vice-président devait avoir le courage d’arrêter le processus de certification des résultats contestés (Mike Pence avait déjà publié un communiqué qui avait énervé le président, dans lequel il expliquait qu’il ne pouvait en aucun cas, à lui seul, faire objection aux résultats certifiés par les 50 États le 14 décembre).

Quand Donald Trump a demandé à ses partisans de marcher sur le Capitole, j’étais sidéré, dans mon fauteuil, à Deauville. Il appelait tout simplement ses partisans à l’insurrection. En était-il conscient ? Comment un président des États-Unis d’Amérique en exercice pouvait-il prendre un risque pareil ? In petto, Donald Trump espérait, sans doute, que des violences à l’extérieur du Capitole, lui permettraient de faire appel à la Garde nationale et de déclarer l’état d’urgence. Ce qui aurait eu pour effet de retarder, voire de remettre en cause le vote de confirmation de la victoire de Joe Biden par le Sénat et la Chambre des représentants. Sans organisation, sans leader, des milliers de partisans se sont alors mis en marche. Arrivés devant le Capitole, ils ont renversé les gradins dressés pour l’investiture de Joe Biden et tenté de pénétrer dans le Parlement. La police a timidement riposté avec des gaz lacrymogènes. Les plus déterminés ont réussi à entrer dans le bâtiment bien peu protégé. Les parlementaires, effrayés, se sont enfermés dans leurs bureaux ou mis à l’abri sous leurs pupitres. Les agents de sécurité, visiblement dépassés par les événements, ont distribué des masques à gaz. La police du Capitole, pistolet au poing, a tenté, en vain, de dissuader les insurgés qui prenaient possession du temple de la démocratie américaine en hurlant que le bâtiment leur appartenait. L’image de celui qui s’est assis dans le fauteuil de Nancy Pelosi, les pieds sur le bureau, a fait le tour du monde en temps réel. Celle qui montre le drapeau confédéré promené dans le hall des statues, également. Pourquoi les forces de l’ordre de la première puissance du monde se sont-elles montrées incapables de sécuriser le bâtiment, comme lors des manifestations antiracistes de Black Lives Matter…

6 janvier 2021

1 100 réservistes de la garde nationale de Washington, avec le renfort des États voisins de Virginie et du Maryland ainsi que par la police de Washington, n’ont été mobilisés, avec retard, que sur l’ordre du vice-président Mike Pence, se substituant au président, qui s’y opposait. Une polémique n’a pas tardé à se répandre avec la diffusion de vidéos témoignant d’une certaine complaisance de policiers vis-à-vis des manifestants. Sur deux séquences relayées sur les réseaux sociaux, des membres des forces de l’ordre sont accusés d’avoir ouvert les barrières de sécurité face aux manifestants ou d’avoir posé avec les partisans pro-Trump pour des selfies.

De là à dire qu’il y a eu complot pour déstabiliser Joe Biden, il n’y a pas loin ! Complot russe, chinois ? Ou tout simplement de la branche la plus extrémiste des supporters de Trump. La commission d’enquête le dira peut-être. En attendant, 82 personnes, dont Jack Angeli, avec ses cornes et son costume de trappeur, ont été arrêtées. Des lampistes ! Le donneur d’ordre est connu. Il a donné publiquement l’ordre de marcher sur le Capitole, avec tous les risques que cela comportait, qu’il devra assumer.

Joe Biden a très vite accusé Donald Trump d’avoir « déchaîné un assaut sans merci contre les institutions » démocratiques américaines, après l’invasion du Capitole par ses partisans mercredi. « Hier était à mes yeux l’un des jours les plus sombres de notre Histoire », avait-il déploré, qualifiant ceux qui ont participé à ces troubles de « terroristes ».

Donald Trump, conscient de la gravité de ce qui s’était passé aussitôt après son discours, a lancé, le lendemain, un appel à la « réconciliation », condamnant « une attaque odieuse » sur le Capitole. Le président américain aurait reconnu, en privé, qu’il portait une « part de responsabilité » dans l’assaut mené sur le Capitole par des milliers de ses partisans. La plus grande démocratie du monde, ébranlée, ridiculisée par les régimes les plus autoritaires du monde entier, de son fait, c’est plus qu’une faute, c’est un crime.

Coup d’État, insurrection, sédition ? Un coup d’État est un renversement du pouvoir, généralement avec l’aide de l’armée, par une personne investie d’une autorité, de façon illégale et par la force. Est-ce qu’il y a véritablement eu tentative de coup d’État ? L’enquête le dira. Ce qui est certain, c’est qu’il y a eu, par la force, une intimidation des parlementaires dans le but de changer leur vote et de faire en sorte que l’élection de Joe Biden soit annulée. Peu importe le nom que l’on donne à cette action.

Est-ce qu’il y a eu préméditation ? On peut le penser. Les propos qu’avait tenus Donald Trump, en mars 2019, au site ultranationaliste Breitbart News, pourraient bien se retourner contre lui aujourd’hui. « Je peux vous dire que j’ai le soutien de la police, le soutien de l’armée, le soutien des “motards pour Trump” – j’ai des gens durs, mais ils ne jouent pas dur – jusqu’à ce qu’ils atteignent un certain point, et alors ce serait très mauvais, très mauvais », avait menacé le président. Le ton était celui d’un dictateur pour qui tous les moyens sont bons, sans aucun souci de la morale et de la démocratie qu’il manipule en fonction des circonstances et de ses intérêts.

« La mèche a été allumée par Trump », a accusé Bill Clinton. George W. Bush s’est dit « consterné par le comportement irresponsable de certains dirigeants politiques depuis l’élection ». Enfin, pour Barack Obama, « l’histoire se souviendra des violences aujourd’hui au Capitole, encouragées par un président qui a menti sans relâche sur l’issue d’une élection, comme d’un moment de déshonneur et de honte pour notre pays ».

Dans les heures qui ont suivi, les demandes de destitution du président Trump se sont multipliées, mais le vice-président Michaël Pence, ne veut pas aggraver la situation en invoquant le 25e amendement à la Constitution qui permet d’écarter du pouvoir le président à l’issue d’un vote du cabinet constatant que le président est « incapable de s’acquitter des pouvoirs et devoirs de sa fonction ». Il sait que plus des trois quarts des électeurs républicains sont opposés au lancement d’une procédure de destitution (76 %) selon un sondage de Morning Consult. Les événements du 6 janvier ont été ressentis diversement aux États-Unis. Si 62 % des personnes interrogées par YouGov (93 % des démocrates, 55 % des indépendants) jugent l’intrusion dans le Capitole comme « une menace contre la démocratie », seuls 27 % des sympathisants du parti républicain partagent cet avis tandis que 68 % sont ouvertement en désaccord. Toutes options politiques confondues, 49 % des Américains se disent favorables (37 % opposés) à la sortie contrainte de Trump de la Maison Blanche tandis qu’ils se montrent plus partagés (44 % favorables, 43 % opposés) à une éventuelle procédure de destitution.

Michaël Pence sait aussi que 45 % des électeurs du Grand old party (GOP) appuient l’action des manifestants. 52 % des Américains sondés par Morning Consult estiment que Donald Trump ne devrait plus avoir aucun rôle au sein de son parti, seuls 24 % des républicains partagent cet avis alors que 41 % d’entre eux veulent le voir continuer à y jouer un rôle majeur. On comprend mieux la prudence des dirigeants du GOP à prendre leurs distances avec Donald Trump même si la séparation avec Mike Pence, semble actée.

La menace demeure cependant présente.

Selon le média américain ABC, le FBI a émis une alerte sur des “groupes armés” susceptibles d’agir dans les prochains jours sur ordre de Donald Trump qui n’a pas l’intention de renoncer. Le “Washington Monument“, l’obélisque qui se trouve dans le “National Mall”, le parc entre la Maison Blanche et le Congrès, à proximité, donc du lieu où le futur président des États-Unis doit prêter serment, va fermer ses portes jusqu’au 24 janvier. Washington DC se barricade. Le FBI aurait reçu des informations selon lesquelles un groupe armé projette de se rendre à Washington DC le 16 janvier. Ils ont averti que si le Congrès essayait de renverser le président avec le 25e amendement, « une énorme surprise était prévue”. La menace s’étend d’ailleurs à tout le pays à l’occasion de l’investiture de Joe Biden. “Des manifestations avec armes sont prévues devant les parlements des 50 états, entre le 16 et le 20 janvier a minima, et aussi devant le Capitole le 20 janvier”, précise le FBI. Des dispositions ont immédiatement été prises. Le 6 janvier, une autorisation de se réunir à hauteur de 5 000 personnes avait été délivrée. Le parc avait vite été envahi de supporters du président Trump. Aussi, dans un communiqué, le service des parcs a indiqué qu’en raison des menaces, il se réserve la possibilité de fermer les accès au parc.

Nancy Pelosi le 11 janvier

Dans le même temps, les démocrates, majoritaires à la Chambre des représentants, ont déposé lundi plusieurs procédures dans le but d’obtenir le départ anticipé du président sortant après l’assaut qui a fait cinq morts. L’une d’entre elles fait référence au 14e amendement de la Constitution qui « interdit à toute personne ayant participé à une insurrection ou à une rébellion contre les États-Unis » d’occuper une fonction officielle. Cet amendement avait été voté après la guerre de Sécession américaine. Les démocrates craignent de nouvelles actions imprévisibles de Trump avant qu’il ne quitte la présidence et espèrent ainsi l’empêcher d’occuper de nouvelles fonctions officielles dans l’avenir. L’exposé des motifs est clair : « Tout cela fait que le président Trump a gravement mis en danger la sécurité des États-Unis et de ses institutions gouvernementales » (…) « Il a menacé l’intégrité de la démocratie, interféré avec la transition pacifique du pouvoir, et mis en péril une branche de l’État fédéral (…) C’est pourquoi, Donald John Trump, par une telle conduite, a démontré qu’il restera une menace pour la sécurité, la démocratie et la Constitution s’il est autorisé à rester au pouvoir et à agir d’une manière manifestement incompatible (…) avec l’État de droit », estiment les auteurs démocrates de la résolution.

Joe Biden, de son côté, n’a pas envie de passer les cent premiers jours de sa présidence à gérer un procès en destitution inutile et même « vindicatif et excessif » à ses yeux. Il a des priorités, notamment celle « de faire adopter un nouveau plan de relance et ensuite, encore une fois, de reconstruire l’économie américaine », beaucoup plus urgentes et importantes.

Militants d’extrême droite, membres de milices et partisans de Donald Trump appellent à de nouveaux rassemblements à Washington et dans d’autres villes du pays le 17  et le 20 janvier, jour de l’investiture du nouveau président Joe Biden.

Ils n’ont pas dit leur dernier mot. Trump non plus !

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