Détroit d’Ormuz. La montée des périls
L’Agence Internationale pour l’Energie Atomique (AIEA), pas plus que les services de renseignement occidentaux, ne sont en mesure d’affirmer que l’Iran cherche à se doter d’un potentiel nucléaire militaire. C’est possible, c’est même probable, mais aucune preuve n’existe. On sait seulement que l’Iran est passé de 3% d’enrichissement à 20%.
Après de très nombreuses mises en garde, Etats- Unis et Européens sont décidés à mettre en œuvre des sanctions contre le régime de Téhéran. Ces sanctions consistent à pénaliser les entreprises étrangères qui commercent avec l’Iran et notamment celles qui achètent du pétrole et du gaz iranien. Elles seraient lourdes de conséquences pour les finances du régime iranien. Ces sanctions s’apparentent à un embargo qui serait ressenti par les Iraniens comme une déclaration de guerre.
Au Congrès américain, les républicains, en campagne électorale, exercent une pression intense sur le président Obama et testent sa détermination. Si au mois de juin, à quatre mois de l’élection présidentielle américaine de novembre, les sanctions n’ont pas été suffisamment dissuasives, le président Obama ne pourra pas faire autrement que d’ordonner des frappes contre certaines installations nucléaires iraniennes. Rien ne dit, et certainement pas les interventions identiques dans le passé, que ces frappes suffiront à décourager les Iraniens.
Le gouvernement de Netanyahou aussi, exerce une pression constante sur le président Obama. Il menace périodiquement d’intervenir préventivement, comme les Israéliens l’ont déjà fait dans le passé en Syrie et en Irak. Si certaines installations, profondément enterrées sous la roche, sont invulnérables, le risque est grand de déclencher un grave conflit, aux conséquences imprévisibles, sans pour autant résoudre le problème.
Le régime iranien connaît de sérieuses difficultés sur le plan économique et politique. Plus de cinquante pour cent des devises étrangères de l’Iran et de ses ressources budgétaires, proviennent du pétrole. Cette rente est vitale pour le régime. Les attaques contre les systèmes de contrôle des centrifugeuses iraniennes pour l’enrichissement de l’uranium, les explosions qui ont détruit un site iranien de développement de missiles, les assassinats de scientifiques iraniens, pour suspectes qu’ils sont, sont suffisants pour justifier la préparation d’une riposte au point stratégique de la région : le détroit d’Ormuz. Un tiers du pétrole dans le monde passe dans ce détroit qui relie le Golfe à l’océan indien. La menace de fermer le détroit, les manœuvres iraniennes récentes, alimentent l’escalade à laquelle les Etats-Unis répondent en envoyant la Vème flotte chargée de protéger les tankers chargés de pétrole, mais aussi l’Arabie Saoudite et le Qatar très inquiets. Le porte-avions américain USS Abraham Lincoln qui peut accueillir 80 avions et hélicoptères, est sur zone. Ce bâtiment est escorté du croiseur lance-missiles USS Cape Saint George et de deux destroyers. Il s’ajoute aux porte-avions, USS Carl Vinson, et USS John C. Stennis, à quatre croiseurs et destroyers antimissiles Aegis, ainsi qu’à un certain nombre de sous-marins, frégates et autres navires de soutien, dont la frégate française « La Motte-Picquet ». C’est un dispositif considérable destiné à impressionner Téhéran.
Moscou, dans le même temps, se prépare officiellement à un conflit qui pourrait survenir entre les Occidentaux et l’Iran. D’importantes manœuvres militaires dans le Caucase sont destinées à montrer que les Russes ne se désintéressent pas de ce qui pourrait se passer dans le détroit d’Ormuz. La pression de la Chine et de l’Inde, très dépendantes de l’Iran pour leur approvisionnement en pétrole, est réelle sur ce pays, mais aussi sur les Etats-Unis. Elle devra être observée avec attention. Ces grands pays seraient particulièrement touchés par une hausse brutale du baril de brut et par la fermeture du détroit. Les mois qui viennent seront décisifs. Ils pourraient avoir aussi une incidence sur la campagne présidentielle en France.
Pierre Sudreau, le « Petit prince ».
Pierre Sudreau, ministre de la Construction du général de Gaulle, en juin 1958, disparaît au moment où le problème du logement s’invite en force dans la campagne présidentielle de 2012. Plus de cinquante années se sont écoulées, des années de prospérité économique, pendant lesquelles la France a beaucoup changé. Pourtant, le logement social, le logement des classes moyennes est toujours en crise. Ce problème n’aurait-il pas de solution ?
Le 9 juin 1958, Pierre Sudreau, savait, en prenant ses fonctions de ministre de la Construction, quela France avait, dans le domaine du logement, un retard de dix ans à combler. Après avoir reconstruit, il fallait maintenant construire et bien construire. Jeune haut fonctionnaire, il connaissait bien le problème du logement auquel il avait été confronté dans les fonctions de Commissaire à la Construction pour la Région Parisienne qu’il occupait précédemment. Dans ce poste, il lui avait été donné de voir bien des taudis et beaucoup de sans-logis. Sa nomination avait rendu l’espoir à bien des mal-logés. Mais la bonne volonté ne suffit pas ; ses prédécesseurs en avaient eu. L’essentiel, puisqu’on ne peut pas tout faire, était de faire les bons choix et de les mener à bien avec énergie, en usant des pleins pouvoirs que la Vème République venait de lui accorder.
Aucun des quinze ministres qui l’avaient précédé n’avait eu les pouvoirs dont il disposait. « Les plans du ministre de la Construction sont ceux du gouvernement tout entier et, je puis le dire, les miens », avait déclaré le général de Gaulle, en présentant Pierre Sudreau, au cours de sa conférence de presse du 24 juillet 1958.
Le ministre des Finances, Antoine Pinay, aussi, était décidé à aider le ministre de la Construction.« Notre souci est de développer la construction en assainissant ses mécanismes financiers. » Pierre Sudreau avait beaucoup consulté, écouté ; il savait qu’il devait innover. « Nous devons être au rendez-vous des générations montantes en 1965 », dit-il en commentant les premières mesures prises par le gouvernement. Et pour cela, il faut tout d’abord encourager la construction à usage locatif. Le ministre annonça, en insistant sur les avantages révolutionnaires dont elles bénéficieraient, la création de « sociétés immobilières conventionnées. Les primes à la construction furent remplacées par une bonification d’intérêt ramenant le taux net à 2,75 % pour les Logécos et à 3,75 % pour les logements primés à600F. »
La France avait enfin une politique du logement. Pierre Sudreau espérait qu’avec ces mesures, les Français allaient retrouver le goût de la pierre. En lançant un appel aux capitaux privés à un pays qui retrouvait le calme, le ministre dela Construction voyait juste. Pourtant certains hauts fonctionnaires du ministère des Finances étaient réservés ; les capitaux privés aussi étaient méfiants.
Alfred Sauvy, le célèbre économiste-sociologue s’insurgeait avec des mots qui font encore frémir ceux qui les lisent cinquante ans après : « Les principes de la rue de Rivoli sont d’un béton prêt à résister à tous les faits ». L’économiste tenait pour responsables ces hommes de principes qui semblent entretenir volontairement la pénurie malgré les souffrances qu’elles engendrent. Que de tortures morales au nom des principes. Au début du mois de novembre, le général de Gaulle rendit son arbitrage budgétaire. M. Sudreau, qui avait demandé beaucoup, obtient à peu près tout ce qu’il avait demandé. La franchise et l’enthousiasme du nouveau ministre réchauffaient les cœurs. « Devant les taudis qui peuplent nos villes et qui rappellent les camps de concentration, j’ai honte à cause des enfants qui y vivent, proclamait-t-il. Pour liquider cet héritage des générations précédentes, un sursaut national s’impose ; il y va de notre honneur et de celui de notre civilisation. La lâcheté générale nous fait depuis longtemps pratiquer une politique collective d’autruche. Est-il juste qu’un jeune ménage à l’hôtel ou dans un appartement neuf loué paie un loyer plus élevé que ses parents, dont la situation est pourtant assise ? Est-il juste qu’un appartement cossu du seizième arrondissement soit loué 15.000 francs par mois alors que le couple ouvrier verse pour un « meublé » 20.000 à 25.000 franc par mois ? »
M. Sudreau, qui avait dénoncé le « véritable détournement de fonds publics » que constituait l’occupation d’HLM par des familles disposant de ressources supérieures à celles autorisées par la loi, décida de relever les plafonds pour « régulariser certaines situations » et donna trois mois aux familles dont les ressources avaient augmenté pour quitter les lieux. La politique de Pierre Sudreau paraissait d’autant plus délicate à mener qu’elle combinait certaines inspirations libérales conformes à l’orientation donnée à l’économie française par MM. Rueff et Pinay et une conception dirigiste du logement, non seulement dans le secteur des HLM mais aussi dans celui des prêts du Crédit Foncier. Lorsque le Journal Officiel du 19 mars 1959 publia la circulaire fixant les nouveaux plafonds de ressources applicables aux locataires d’HLM, ce fut la déception. Contrairement à ce qui avait été annoncé, la plupart des Français, les cadres, hauts fonctionnaires, commerçants, particulièrement solvables, pouvaient demeurer ou devenir locataires d’un logement HLM. Les forces conservatrices, l’inertie, faisaient de la résistance.
Pour Pierre Sudreau, le moment était venu de recenser, d’étudier et de planifier les besoins. « Depuis quinze ans, on a construit presque n’importe quoi et n’importe où ! L’essor économique et démographique rend nécessaire la réalisation de villes nouvelles au service de l’homme ; c’est à dire qui ne soient pas, comme par le passé, de nouvelles banlieues, des simples alignements de bâtiments, des cités-dortoirs ».
Malheureusement, cette bonne intention buta sur le problème foncier, le droit de propriété et la spéculation qui étaient devenus alarmants. Les prix des terrains à bâtir avaient sextuplé entre 1952 et 1959. Les gains de productivité dans l’industrie du bâtiment étaient régulièrement absorbés par la hausse du prix des terrains. Le 31 décembre 1958, le ministre défendit son projet de création de « zones à urbaniser en priorité », complété plus tard par une réglementation des « zones d’aménagement concerté ». Il savait mieux que personne que pour aménager le territoire, il fallait avoir la maîtrise des sols. Il était indispensable de constituer des réserves foncières pour vingt ans. En face, les défenseurs du droit de propriété contestaient ces mesures de spoliation et rétorquaient que l’enrichissement sans cause n’est pas contesté quand il s’agit d’actions dela Royal Dutch ou de tableaux de Picasso !
Pierre Sudreau était sans doute le premier à avoir à la fois les pouvoirs et une vue globale du problème. Il n’en reste pas moins que ces dispositions furent insuffisantes et que ce gouvernement a manqué l’occasion qui lui était offerte de résoudre d’une manière efficace et durable le problème de la maîtrise des sols.
Après trois années passées quai de Passy, Pierre Sudreau estimait qu’il n’avait pas à rougir de son bilan mais qu’il y avait des raisons de s’inquiéter. En effet, au moment où les Français d’Algérie s’apprêtaient à rentrer en Métropole, qui connaissait une poussée démographique importante, le pays entrait en récession. Le ministre était cependant déçu au moment de transmettre ses pouvoirs à Jacques Maziol. Les années 1961 et 1962 avaient été des années records dans le domaine de la construction, mais il n’avait pas réussi à forcer le destin, à convaincre que financer le logement était un bon investissement pour l’avenir. Il était conscient également qu’il ne suffisait pas de construire des logements, il fallait aussi réaliser des équipements, des écoles, des lycées. Son testament politique démontrait, si besoin était, ce qu’avait été sa détermination : « Le logement, je le pense profondément, c’est avant tout l’affaire de l’homme et la véritable liberté de l’homme, c’est de pouvoir choisir librement son logement ». Il ajoutait cependant en guise d’avertissement : « L’accession à la propriété ne doit pas être un facteur de spéculation ».
Les mois passèrent.La France connaissait des jours sombres. L’espoir qu’avait suscité la mise en place des institutions de la Vème Républiques’estompait jour après jour. Les recommandations du comité Rueff n’avaient été que partiellement suivies. Il faut dire que les dépenses militaires grevaient le budget de l’Etat. Il avait pourtant été fait beaucoup pour le logement, mais c’était loin d’être suffisant et encore plus d’être satisfaisant. Le Premier ministre en était conscient. C’est disait-il « un fléau social que nous traînons depuis un demi-siècle. L’objectif de 300 000 logements construits chaque année a été tenu, mais ce rythme est insuffisant. La poussée démographique est telle qu’à ce rythme nous en serons au même point dans quinze ans. »
Aujourd’hui,la Fondation Abbé Pierre, le chef de l’Etat, l’opposition, les acteurs de la construction, ne disent pas autre chose. Le rappel de l’action de Pierre Sudreau est troublant. Le problème du logement n’aurait-il pas de solution ?
Âgé de 92 ans, Pierre Sudreau, est mort dimanche après-midi à l’hôpital des Invalides. Encore enfant, jeune lycéen, Pierre Sudreau, avait écrit à Antoine de Saint-Exupéry pour lui exprimer son admiration. L’écrivain lui avait répondu. De cette correspondance, était née une amitié solide ; à tel point que le « Petit prince », ressemble beaucoup, parait-il, au jeune lycéen. Chef d’un réseau de la Résistanceen 1941, il fut arrêté le 10 novembre 1943, torturé et emprisonné à Fresnes avant d’être déporté à Buchenwald en compagnie de son ami Stéphane Essel. Après la Libération, il fut nommé directeur du SDECE (service de la documentation extérieure et du contre-espionnage) en 1946 et préfet du Loir-et-Cher (1951-1955). Par la suite, il fut élu député-maire de Blois et présida le conseil régional de la région Centre de 1976 à 1981.
Grand-Croix de la Légion d’Honneur, auteur de plusieurs ouvrages dont De l’inertie en politique (1985) et Au-delà de toutes les frontières (1991), Pierre Sudreau a présidé la Fondation de la Résistance de juin 2006 à juin 2009.
La Turquie de Kemal Atatürk
Pour comprendre l’évolution de la politique étrangère turque, il faut se remémorer les origines du régime politique de ce pays. Alors que le monde entier croyait la Turquie décadente et incapable de changement et d’effort, en 1920, le pays s’est remis en marche. Cette résurrection a été le fait d’un seul homme. L’histoire de la Turquie moderne, c’est l’histoire de Mustafa Kemal.
Il était né à Salonique en 1880 dans un milieu macédonien qui lui donnera le goût de la politique, de la chose publique et donc le désir de contribuer à la rénovation de son pays. Kemal, qui signifie perfection, a été ajouté à son nom par son professeur de mathématiques en admiration devant les dons de son élève. Officier en 1915, il fut un des chefs turcs qui contribua le plus à l’échec des alliés aux Dardanelles. Nommé général, il inflige aux Russes une lourde défaite peu de temps avant l’armistice de 1918. Il commande l’armée qui lutte en Syrie. Le 19 mai 1919, il se décide à organiser la résistance contre le démembrement de sa patrie que souhaitaient les alliés et contre les Grecs qui songeaient à s’emparer de l’Anatolie. L’empire ottoman s’est écroulé, saigné par douze années de guerres quasiment ininterrompues. Les idéaux religieux de solidarité musulmane ont été détruits par la débâcle de la guerre sainte. La révolte du peuple n’a pas de chef. Mustafa Kemal comprend le désespoir et les aspirations de ses compatriotes. Il s’impose comme le représentant, le symbole de l’indépendance d’une nation qui ne veut pas mourir.
Réaliste, il ne se paie pas de grands mots, il fait la guerre contre les Grecs, aidés par l’Angleterre, et, habile politique, noue des relations avec les Russes et les voisins arabes qui lui donne de l’or. Pourtant, ni les thèses bolchevistes, ni la mystique musulmane, ne l’inspirent. C’est avant tout un patriote qui lutte pour l’indépendance de son pays. En août 1922, il conduit une offensive générale qui se conclue par une éclatante victoire de la Turquie sur les bords de la mer Egée. C’est l’armistice signé à Moudania auquel participent la France et le Royaume Uni. Le sultan Mehmed VI s’enfuit sur le Malaya, un cuirassé de la flotte anglaise. Le calife de 300 millions de musulmans demande aide et assistance à une puissance chrétienne. Une grande époque de l’Islam se termine.
Mustafa Kemal dévoile alors ses intentions et ses projets de réformes. Il fait accepter par le peuple la fin du califat et proclame la république. L’Assemblée nationale le désigne alors comme chef d’Etat. Au panislamisme hamidéen, à l’ottomanisme, qui avait été l’idéal des Jeunes-Turcs, il oppose le nationalisme turc avec une unité politique, géographique, culturelle et morale sinon ethnique. Il impose ainsi un nouvel idéal, une nouvelle discipline, une forme moderne du nationalisme qui caractérisera cette époque. Mustafa Kemal réforme, entre autre, coiffures et habillement, bravant traditions et préjugés. Il dénonce le port du fez, du Kalpak – bonnet tartare – du turban et des culottes bouffantes. Le port du chapeau, à l’occidental, divise les fidèles musulmans et les mécréants, chrétiens et autres infidèle à l’Islam. Le chapeau, c’est la liberté de pensée. Mustafa Kemal part en guerre contre le voile des femmes et se prononce pour l’abolition des barrières entre hommes et femmes. En septembre 1925 à Smyrne, il préside un bal qui réunit hommes et femmes. Il prend également la décision de dissoudre les « dervicheries » musulmanes qui, à ses yeux, ne seraient que des pratiques sectaires. Bref, il prend l’Occident pour modèle et adopte notre ère, millésime, calendrier, l’alphabet latin et s’attaque aux lois coraniques. En 1926, l’Assemblée nationale adopte un code civil identique à celui, récent, de la Suisse. Mustafa Kemal demande que soient supprimés harem, polygamie et effacés toutes distinctions basées sur la religion. La république devient laïque et tous les habitants des minorités Grecs, Arméniens, Juifs, sont égaux devant la loi avec les mêmes droits et devoirs que les Turcs. Sur le plan économique, il entreprend de grands travaux et développe les sciences et techniques.
Ce qui s’est passé en Turquie entre 1923 et 1936 est unique au monde. C’est un changement de civilisation. C’est lui, et lui seul, qui a conduit cette révolution en chef d’Etat, en meneur d’hommes. Dans ses discours, pas de phrases cérémonieuses, de vaines rhétoriques. Le langage de Mustafa Kemal est un langage populiste, à la portée de tous. Il veut que son pays marche avec son siècle. Comme Pierre le Grand, fondateur de la Russie moderne, il se dresse contre la routine, la superstition, le fanatisme. Il impose la séparation de la religion et de la politique, le temporel du spirituel, l’esprit de la lettre. Avec lui, la Turquie est devenu un Etat européen avec des principes libéraux à la française.
La Turquie à ce moment là de son histoire, est devenue une véritable démocratie. Néanmoins, confronté aux difficultés et à l’exercice du pouvoir, il retira assez vite un certain nombre de libertés, appliqua des textes de façon autoritaire, despotique, certains diront même fascisantes, communistes. L’individu ne comptait pas plus en Turquie, qu’en Allemagne, en Russie ou en Italie. Le kémalisme aurait voulu servir de modèle à la plupart des autres peuples de religion musulmane. La suite est connue.
La Turquie est aujourd’hui un exemple à suivre pour les peuples arabes. Une certaine conception de la démocratie, une économie subventionnée mais florissante, avec un taux de croissance enviable, font qu’il y a incontestablement un « modèle turc » auquel se réfère les acteurs du « printemps arabe ». Le parti islamo-conservateur de M. Erdogan, l’AKP, est au pouvoir depuis dix ans. Les mouvements islamistes qui viennent de prendre des responsabilités gouvernementales, Ennadha en Tunisie, les Frères musulmans en Egypte, d’autres en Lybie et au Maroc, regardent l’AKP et cherchent à adopter un régime politique qui concilierait l’islam et la démocratie. Le modèle AKP a cependant beaucoup évolué. Le kémalisme est loin. La démocratie recule. Le pouvoir a tendance à devenir de plus en plus autoritaire. Il menace, réprime, intimide, tout en faisant preuve de pragmatisme particulièrement dans le domaine des relations internationales. L’objectif de la Turquie, faute d’intégrer l’Union européenne, est de s’imposer comme la première puissance régionale.
La politique étrangère turque a-t-elle changé ?
Et si oui, pourquoi ? Les réticences européennes sont-elles les seules explications ? Ne serait-ce pas plutôt la puissance grandissante des courants les plus nationalistes ? Assistons-nous à un tournant beaucoup plus profond du rôle que ce grand pays entend jouer dans la nouvelle géographie politique de la région ?
Recep Tayyip Erdogan, Premier ministre dela Turquie et fondateur du Parti dela Justice et du Développement (Adalet ve Kalkinma Partisi, ou AKP), fait tout ce qu’il faut pour être considéré comme une référence pour les oppositions qui ont renversé les régimes autoritaires au Proche et Moyen-Orient. Son entreprise est facilitée depuis que les Etats-Unis et l’Europe n’ont plus la même influence dans cette région.La Turquie a une population et une économie qui lui permettent aujourd’hui de jouer dans la cour des grands pays développés. Longtemps considérée comme un « pays associé » aux Etats-Unis (OTAN) et un « pays allié » à Israël, la Turquie a pris ses distances avec ces deux pays ; elle s’est émancipée. Non seulement le souvenir lointain de l’Empire Ottoman ne fait plus peur aux pays de la région, mais la maitrise d’un islam considéré comme modéré, rassure les populations voisines les moins attachées à la religion. Il y a indéniablement un modèle turc.
En ce qui concerne les relations entre la Turquie et l’Union européenne, les dirigeants politiques, mais aussi les responsables économiques de ce pays, ont compris que la puissance de leur pays et l’influence qu’ils pourraient exercer seraient encore plus importantes, s’ils restaient en dehors d’une Union ( en régression) qui présente au moins autant de contraintes que d’avantages. En revanche, une Union pour la Méditerranée, revue et corrigée, dans laquelle la Turquie pourrait jouer un rôle important, conviendrait mieux à ses ambitions.
La Turquie a une stratégie de puissance favorisée par le contexte géopolitique actuel. L’aide américaine, importante au temps de la guerre froide et de la protection d’Israël, est toujours nécessaire mais elle n’est plus aussi vitale. Les décisions prises en 2002, de refuser le passage de l’armée américaine sur son territoire lors de l’invasion de l’Irak, et en 2008 de soutenirla Russie dans le conflit en Ossétie, ont constitué un tournant dans la politique internationale de la Turquie, qui, ce faisant a restauré sa souveraineté et décidé d’adopter une posture que certains observateurs n’ont pas hésité à qualifier de « gaullienne », c’est-à-dire qui ne cherche pas, contrairement à ce pensent certains, à exercer une puissance, voire une domination sur d’autres pays, mais simplement à se doter d’une politique internationale équilibrée et originale. Pour preuve, s’il en était besoin, de cette évolution, la Turquie, après avoir un peu hésiter, soutient aujourd’hui l’opposition au régime d’Assad avec d’autant plus de clarté que celui-ci parait condamné. Non seulement, cette option est conforme aux intérêts économiques de la Turquie, mais au surplus, les institutions démocratiques dela Turquie sont incompatibles avec ce qui se passe en Syrie.
Ce revirement a le don d’agacer profondément le régime iranien, engagé dans une escalade à l’issue incertaine avec les Etats-Unis et Israël. Iran et Turquie sont en compétition. L’un et l’autre aspirent à exercer une influence déterminante dans la région, à être « la principale puissance régionale ». Dans ce jeu de go, où il s’agit avant tout de commettre le moins d’erreurs possibles, la Turquie a incontestablement un coup d’avance. Soucieux d’un équilibre « gaullien », Erdogan gère assez habilement ses relations avec l’Occident ( Etats-Unis et Union européenne) et avec les pays voisins, notamment ceux qui tentent de s’engager dans la voie démocratique. De là à imaginer que la Turquie appartient au courant « antisystème » qui se développe, il n’y a qu’un pas qu’il faudra observer avec attention.
Pierre Lefranc et la construction européenne.
Pierre Lefranc disparaît au moment où l’Europe, une nouvelle fois, traverse une période très difficile. Clin d’œil de l’histoire, c’est le 30 janvier 1965 que Maurice Couve de Murville, ministre des Affaires étrangères, déclara en levant la séance du conseil des ministres européen : « Les promesses n’ont pas été tenues, je lève la séance ». Ce fut le début de la crise de la « chaise vide », qui opposa la France à ses cinq partenaires européens et à la Commission européenne. Cette décision eut une incidence sur la politique intérieure française. Lors de l’élection présidentielle de décembre 1965, le général de Gaulle, à la surprise générale, fut mis en ballottage. La crise dite de la « chaise vide » ne se dénoua que le 30 janvier 1966, avec l’adoption du « compromis de Luxembourg », qui, pour le général de Gaulle avait le mérite de contenir les aspects supranationaux de l’intégration européenne communautaire et de permettre une réorientation de la construction européenne dans un sens intergouvernemental. Le général de Gaulle ne voulait pas d’une intégration européenne supranationale qui conduirait nécessairement à une dissolution des nations et à une uniformisation des peuples européens. Le général de Gaulle voulait construire l’« Europe des peuples et des États », c’est-à-dire une construction européenne fondée sur l’acceptation des peuples et non sur la seule volonté des dirigeants politiques.
Pierre Lefranc considérait, dans la conception gaullienne la plus orthodoxe, que l’intégration des Etats, c’est à dire leur absorption progressive au sein d’un super-Etat, était une dangereuse utopie et que l’association de nations conservant leur souveraineté était la seule solution. Pour lui, il était indispensable de rétablir la primauté du droit national sur les décisions communautaires et de reconnaître aux parlements nationaux leur pouvoir de contrôle sur les organismes de Bruxelles. Les nouvelles frontières de l’Europe étaient pour lui un grave sujet de préoccupation.
A la fin de l’année 1998, la ratification du Traité d’Amsterdam déchaînait les passions. Les adversaires du traité se démenaient pour mobiliser les esprits contre le projet Pierre Lefranc me demanda, en ma qualité de président de l’association, d’organiser un débat sur le sujet. J’acceptai, sans hésiter, et proposai que celui-ci soit confié à la commission dite des « Rendez-vous d’actualité ». Un mois après, Pierre Lefranc, avec un esprit et un flegme qui pouvait passer pour un peu « britannique », me téléphona un soir à mon domicile pour me demander où en était l’organisation de ce débat : « Cher président, rassurez-moi, je sais que la présidente de la commission a des soucis de santé, mais l’organisation de ce débat prend trop de temps. Vous comprenez, il s’agit dela France »…
Le débat eut lieu dans les délais. Comme prévu, il fut vif. Jean Foyer, l’ancien Garde des Sceaux du général de Gaulle, se montra pourtant mesuré et pédagogue, ce qui déçut fortement les « antis ». Le socialiste Henri Nallet, ancien ministre de l’Agriculture du gouvernement de Michel Rocard, qui connaissait particulièrement bien le projet de traité, fut précis dans son intervention comme dans ses réponses. Anne-Marie Idrac, ancien ministre des Transport dans le gouvernement d’Alain Juppé, que j’avais sollicitée parce qu’elle était ma camarade de session à l’IHEDN, témoigna plus de son attachement à l’Europe qu’elle n’argumenta sur le texte lui-même. Alain Lamassoure, ancien ministre des Affaires européennes du gouvernement d’Edouard Balladur, fut brillant. Georges Sarre, ancien ministre également, fut le plus rugueux ; il représentait le souverainiste Jean-Pierre Chevènement. Les arguments des uns et des autres étaient connus. Pour les souverainistes, le traité d’Amsterdam modifiait à la fois le traité sur l’Union européenne, dit de Maastricht, et le traité instituantla Communautéeuropéenne, dit de Rome. Comme pour tous les textes de cette nature, l’auditoire fut frappé, et même accablé, par la complexité du document qui était commenté. Le traité d’Amsterdam, par son caractère abscons et illisible, était pour les « Anti » une insulte au peuple souverain. « Pas de démocratie sans clarté », disaient-ils. Ce texte, selon eux, s’analysait comme le moyen de prolonger très artificiellement les traités existants, alors qu’ils n’étaient plus du tout adaptés à la situation nouvelle créée par l’élargissement de la construction européenne. Une profonde réforme des institutions européennes était urgente. Il ne devrait pas y avoir de nouvel élargissement de l’Europe sans l’élaboration de nouvelles institutions qui, probablement, remettront en cause tous les traités européens existants. Dans ces conditions, le répit qu’apportera le traité d’Amsterdam est plutôt une mauvaise chose, car il donne l’illusion aux dirigeants politiques européens, comme aux fonctionnaires de Bruxelles, qu’ils pourront prendre leur temps. Alors que l’Europe est à un tournant, que son idée même risque de devenir impopulaire, faute de pouvoir être soutenue et défendue par les peuples eux-mêmes. L’Etat providence européen est en marche. Les impôts qui lui sont nécessaires pour vivre suivront, inévitablement. Ce n’est pas la voie qu’il fallait suivre pour aller en direction de la prospérité. Au nom d’ « Une certaine idée dela France », les souverainistes se battaient pour que le traité ne soient pas ratifié. « Que voulez-vous, il n’y a plus de héros, se désola l’un des participants, qui ne se remettait pas de ce que « d’Artagnan soit mort au siège de Maëstricht !»
Pour les « Pro », à la question : Quarante ans après le traité de Rome, la construction européenne n’est-elle pas en train de s’enliser ? Les Européens convaincus répondaient : « Il y a quarante ans qu’on annonce la fin de l’Europe. Mais les obstacles ont toujours été surmontés. Jean Monnet, l’un des « pères fondateurs » avait d’ailleurs averti : « L’Europe se fera dans les crises et elle sera la somme des solutions apportées à ces crises. » Nous avons deux événements majeurs devant nous : la monnaie unique et l’élargissement vers l’Est. La monnaie unique sera le parachèvement de ce qui a été accompli depuis quarante ans. Ce choix fondamental ne se réduit donc pas à une simple décision économique. Il s’agit d’un acte politique. L’euro sera l’une des deux grandes monnaies du monde. Le traité d’Amsterdam incorporait la convention de Schengen à l’Union européenne : le Royaume-Uni, l’Irlande et le Danemark avaient obtenu d’en différer l’application. Le Traité échoua en revanche à réformer les institutions : pouvoirs du parlement et de la commission, majorité qualifiée…la politique sociale ne fut pas renforcée par de nouvelles compétences concrètes. La vérité, sur ce traité qui déchaînait les passions, c’est que les chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne s’étaient finalement mis d’accord, au terme de plus de trente heures d’âpres négociations, sur un texte qui laissait quelques points en suspens avant les prochaines adhésions d’une dizaine de pays d’Europe centrale et orientale. Les dirigeants européens s’étaient séparés sans avoir pu trancher la question des réaménagements institutionnels nécessaires pour garantir le bon fonctionnement d’une Union élargie à terme à 20 ou 25 membres. « Rome n’a pas été construite en un jour » avait dit le président dela Commissioneuropéenne Jacques Santer. Dans le détail, le sommet se lit, comme souvent, sous deux angles : l’échec pour certains dossiers, des avancées dans d’autres.
Pierre Lefranc, que je croisai le lendemain du débat, dans les couloirs de l’Ecole militaire, me parut désabusé. Il me remercia néanmoins pour la présentation sans parti pris que j’avais faite en introduction aux interventions et nous passâmes à un autre sujet. Il savait à quoi s’en tenir sur mes convictions personnelles, mais il tenait à m’exprimer sa reconnaissance.
Lors de l’élection présidentielle de 2002, Pierre Lefranc décida de soutenir l’ancien socialiste Jean-Pierre Chevènement, « le seul à parler de la France ». En 2005, il s’engagea dans la campagne pour le « non » lors du référendum. Tout au long de sa vie, il sera resté fidèle à une doctrine européenne fondée sur une farouche opposition à toute Europe supranationale. Les événements lui ont souvent donné raison.
Je tenais ainsi à évoquer sa mémoire et à exprimer à sa famille, et à ses nombreux amis, mes sentiments de très profonde tristesse, de respect et d’amitié.






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